Une Atikamekw porte plainte contre l’hôpital de Roberval

Une femme atikamekw a formellement porté plainte contre deux employés de l’hôpital de Roberval, dont un l’aurait menacée de s’en prendre à sa famille si elle le dénonçait. Elle serait ainsi devenue la première Autochtone à mener ce genre de démarche en ce qui concerne cet établissement.

« Ce qu’ils m’ont fait, c’est pas correct. J’ai le droit de porter plainte. C’est du racisme. Ils voulaient me tuer », a lâché Jane-Mélina Weizineau lorsque Le Devoir l’a rencontrée chez elle, à Roberval, il y a quelques semaines. « C’est pour ça que j’ai porté plainte : pour ne pas que ça arrive à mon monde d’Obedjiwan », a-t-elle ajouté. Sa démarche, bien qu’elle ait un caractère unique, n’est pas isolée : plusieurs Atikamekw ont récemment pris la parole dans les médias pour dénoncer les mauvais traitements qu’ils ont reçus dans les hôpitaux du Québec.

Mme Weizineau a été transportée d’urgence à l’hôpital de Roberval le 14 février, après avoir ressenti des symptômes d’une infection urinaire et, « surtout, [après avoir senti son] cœur s’emballer », a-t-elle écrit dans la plainte qu’elle a transmise au CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean le 3 mars.

Or, elle est restée à l’hôpital beaucoup moins longtemps que ce que ses soignants auraient voulu. Prise de panique, craignant pour sa sécurité, elle a signé un formulaire de refus de traitement et a supplié son conjoint de venir la chercher. « Je ne voulais qu’une chose, PARTIR ! » écrit-elle dans sa plainte.

Lors de notre entretien, la jeune femme a raconté qu’un préposé aux bénéficiaires s’était moqué d’elle après qu’elle eut utilisé une toilette portative. Sa langue maternelle étant l’atikamekw, elle cherchait les bons mots en français pour exprimer ce qui s’est passé. Dans sa plainte, le récit est limpide. « Il me traitait de noms et me sacrait carrément après. Je ne pourrais pas vous redire les mots exacts, mais il était vraiment fâché. Il disait que ça puait. J’étais tellement mal », est-il écrit. Mme Weizineau raconte qu’elle a ensuite demandé à l’employé de décliner son identité, ce qu’il aurait fait, pour ensuite dire : « T’es mieux de ne pas me dénoncer, parce qu’on a ton dossier et que je connais tes enfants. »

À ses côtés, son conjoint souligne que le couple ignore si le préposé a donné son vrai nom. Le Devoir a interrogé le CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean à propos de cette histoire. Après dix jours, la porte-parole, Joëlle Savard, a répondu ne pas être « en mesure de confirmer qu’une plainte formelle » a été déposée. « Par contre, nous avons été informés des potentielles allégations adressées et la direction a demandé qu’une enquête externe ait lieu afin de ne prendre aucun risque et de mettre en lumière les faits allégués », a-t-elle ajouté. Mme Savard n’a pas pu dévoiler le nom des employés impliqués.

II me traitait de noms et me sacrait carrément après.

 

Un infirmier aussi visé

La plainte de Mme Weizineau concerne aussi un infirmier, qui aurait effectué un test de pression sur le bras dans lequel un soluté avait été installé à la patiente. « Ça créait une pression intense au niveau de mon bras et du soluté. Ça faisait vraiment mal, mais quand je l’ai mentionné à l’infirmier, il ne s’est pas excusé, il a continué », raconte Mme Weizineau.

Assise à sa table de cuisine, Jane-Mélina Weizineau tend le bras. « On voit la veine qui est pétée autour », dit-elle. Son conjoint montre une photo sur laquelle l’ecchymose est encore plus évidente. Au cours de l’entretien, la jeune femme ne cesse de se triturer les mains. « Des fois, je suis anxieuse à cause de ce qui s’est passé », laisse-t-elle tomber. Le lendemain de l’incident à l’hôpital, elle dit ne pas avoir osé sortir de la maison. Elle raconte avoir peur d’être reconnue ou stigmatisée. « J’ai un médecin qui m’aide beaucoup à Saint-Prime », a-t-elle
cependant ajouté. « C’est lui qui m’a prescrit des pilules pour dormir. »

Le Devoir a discuté avec le médecin qui a reçu Mme Weizineau à l’hôpital de Roberval le 14 février. David St-Sauveur a dit se souvenir de l’état de panique de la jeune femme.  « Elle croyait qu’elle était en danger et je ne savais pas d’où ça sortait », a-t-il déclaré. Le médecin affirme ne pas avoir été témoin de « quoi que ce soit » qui aurait pu mettre la patiente en danger. « Selon moi, elle était plus en danger en quittant l’hôpital. On souhaitait l’hospitaliser », a-t-il souligné. Faute de mieux, il a prescrit un antibiotique à sa patiente. Ni Mme Weizineau ni son conjoint n’ont dit avoir quoi que ce soit à reprocher au Dr St-Sauveur, qui a été « bien correct » avec eux.

Un chemin de croix

Quand elle a décidé de porter plainte, Jane-Mélina Weizineau s’est d’abord tournée vers le Service aux patients atikamekw, situé dans l’hôpital de Roberval. L’employée Denise Weizineau a confirmé au Devoir qu’elle lui a parlé. Elle a dit avoir ensuite avisé une policière de la Sûreté du Québec de la situation. Le dossier a ensuite transité par le Centre d’amitié autochtone du Lac-Saint-Jean, pour finalement atterrir au Centre d’assistance et d’accompagnement aux plaintes (CAAP) du Saguenay–Lac-Saint-Jean. « C’est comme un trauma, ce qu’ils vivent là. C’est traumatique », souligne son
directeur général, Josey Lacognata.

« Pour eux, le préposé aux bénéficiaires a été violent. Il a usé de violence, de dénigrement. Ce qui nous a donné deux claques en arrière de la tête, c’est le fait qu’il aurait dit à la dame : “Plains-toi pas, je sais où sont tes enfants.” Qu’est-ce que c’est que ça ? Ça contrevient à l’essence même d’être un soignant. C’est la base », s’est-il indigné.

En 20 ans, c’est la première fois que le CAAP du Saguenay–Lac-Saint-Jean accompagne une personne autochtone pour ce genre de dossier. « Ç’a été compliqué pour eux », a-t-il dit au sujet de Mme Weizineau et de son conjoint, en suivant le parcours qu’ils ont dû emprunter. Pour les Autochtones comme pour les allochtones, le système de plaintes du réseau de la santé s’apparente souvent à un « chemin de [croix] », dit M. Lacognata. « Des fois, on a des gens qui arrivent chez nous et qui sont en joual vert, qui disent : “J’en ai fait, des appels, des plaintes, et je n’ai pas de nouvelles !” Et on regarde et on dit : “Non, vous n’êtes pas dans le canal des plaintes…” » a-t-il raconté.

Dans sa plainte, Mme Weizineau dit s’attendre à ce qu’un « arrimage » entre le bureau d’aide aux patients atikamekw et les bureaux de commissaires aux plaintes soit fait. Elle réclame aussi le licenciement du préposé mis en cause et une « mesure disciplinaire » visant l’infirmier.

Surtout, elle souhaite que « ni [elle] ni aucun membre des Premières Nations ne vivent plus pareille situation », a-t-elle écrit. « Le CIUSSS doit immédiatement prendre de réelles dispositions pour faire cesser des pratiques empreintes de violence et de racisme envers les personnes des Premières Nations », a-t-elle affirmé.

 
6 commentaires
  • normand smith - Inscrit 6 avril 2021 08 h 52

    Médecine encestral..

    Pourquoi ne pas se faire soigné avec leur valeur encestral ????

    • Claire Beauchemin - Abonnée 6 avril 2021 13 h 25

      Les autochtones sont non seulement des Québécois, mais également le Premières Nations de notre pays. Ils ont vécu pendant des milliers d'années selon leur mode traditionnel - fin 19e et xxe siècle. Cela jusqu'à ce qu'on fasse la drave sur les rivières donnant accès à leurs domaines de chasse d'hiver, puis qu'on fasse des barrages pour fabriquer de l'hydroélectricité, ce qui a ennoyé les forêts où vivaient les animaux sauvages qu'ils mangeaient. Pour ce qui est de ceux vivant dans la région du Saguenay et du lac Saint-Jean, lire le récent roman basé sur les faits qui a pour titre "Kukum" du journaliste INNU Michel Jean. Qui devrait être étudié dans les écoles du Québec, au niveau Quatrième secondaire, soit en hostoire Québec-Canada, soit en géographie humaine, soit en littérature. Afin que les jeunes générations connaissent ce qui a brisé leur mode de vie. Michel Jean a aussi écrit un excellent roman sur le pensionnant pour autochtones de Fort George à la Baie James (il y en a eu plus de 100 de ces pensionnats au Canada, dont 10 au Québec), lieux d'un véritable génocide culturel pour les communautés des Premières Nations. Pour réparer, il faut savoir ce qu'on a trop longtemps ignoré.

  • Gilles Théberge - Abonné 6 avril 2021 10 h 33

    Il y'a des gens qui n'ont "pas de jugement" qui travaillent là...? A proximité d'une réserve indienne ?

    Il n'y a pas de racisme systémique chez-nous, où il y a des cadres d'institutions Québécoises qui n'ont pas de couilles...? Allez monsieur Lacognata, c'est à vous d'agir. Et pas d'entourloupettes s'il vous plaît. Si cela s'avère vous devez agir maintenant... Où nous passerons tous, pour d'ignobles racistes.

  • Laurette - Abonné 6 avril 2021 10 h 44

    Encore et toujours!

    Monsieur le premier ministre ne lit pas Le Devoir?
    Ou alors il n'a pas encore compris le sens du mot systémique?
    Le racisme systémique existe chez nous depuis longtemps. En fait, depuis que nos gouvernants ont parqué les Autochtones dans des réserves (ce qui remonte à la création du Canada et du chemin de fer d'un océan à l'autre) et qu'ils ont envoyé de force leurs jeunes se faire «civiliser» et abuser dans des pensionnats, en les privant de leur savoir et de leur culture autochtone qui étaient jugés «primitives». Qu'on arrête une fois pour toutes de se raconter des histoires! Si nous ne pouvons corriger ce qu'ont fait nos ancêtres et les ensoutanés, nous pouvons au moins tenter de faire mieux!

    • Léonce Naud - Abonné 6 avril 2021 13 h 49

      Le racisme systémique existe bel et bien...MAIS À OTTAWA. La loi Fédérale sur les Indiens repose en entier sur la "race" de ses administrés. Au Canada, cette Loi enveloppe entièrement la vie des autochtones de leur naissance à leur mort. L'existence de réserves raciales en territoire Québécois n'a rien à voir avec le Premier ministre du Québec. Adressez-donc vos suggestions au gouvernement Fédéral, préférablement en anglais.

  • Luc Richard - Abonné 6 avril 2021 11 h 55

    Encore !

    Il va falloir en faire encore beaucoup de formation pour les employé-e-s du système de santé actuel.
    Encore beaucoup d'éducation aussi auprès de toute la population pour changer nos attitudes suffisantes, voire méprisantes,vis-à-vis des autochtones et des allocthtones.
    Et surtout, encore beaucoup de pressions auprès de nos élu-e-s afin qu'ils et elles reconnaissent les fondements systémiques du racisme, et pas que dans le réseau de la santé.
    En 1967, avec l'Expo universelle. le Québec commençcait à s'ouvrir aux autres peuples du monde entier. Il serait peut-être temps que nous allions maintenant à la rencontre des Premières Nations avvec qui nous partageons le territoire.
    Encore un petit effort, svp !