Jusqu’à 8000 décès du cancer de plus d’ici 2025 en raison de la pandémie

Les délais accrus pour diagnostiquer et traiter les patients atteints de cancer depuis le début de la pandémie pourraient faire grimper de 8000 les décès du cancer au Québec d’ici 2025 et à plus de 10 000 si les hôpitaux ne parviennent pas à dépasser leur cadence d’avant 2020, indique une recherche réalisée à l’Université McGill.

Les données préliminaires tirées de cette étude visant à mesurer l’incidence de la pandémie sur la surmortalité due au cancer au Québec sont sans équivoque. On s’attend à ce que 1300 Québécois de plus meurent chaque année du cancer en six ans, entre 2020 et 2025. Et cela, même si les hôpitaux québécois reprennent leur rythme de croisière d’ici juin 2021. Le nombre accru de décès du cancer aurait été de moins de 1 % en 2020, mais devrait grimper de 6 % en 2021, de 9 % en 2022 et puis devrait redescendre à 7 % en 2023, selon ces premiers résultats.

« Ces projections supposent que les traitements anticancéreux [chirurgies, radiothérapies, chimiothérapies] reviendront à la normale en juin 2021. Mais on s’attend à plus de décès si les activités demeurent sous le seuil [prépandémie] en 2021. Si on parvient à raccourcir les délais par rapport à 2020, en augmentant la capacité de traitement, moins de cas seront attendus », affirme Talia Malagon, chercheuse associée à la division Épidémiologie du cancer de l’Université McGill.

 
8000
C’est le nombre de décès du cancer que prédit l’étude d’ici 2025 en raison des retards de diagnostics et de traitements occasionnés par la pandémie.

Les projections de l’épidémiologiste se fondent sur le nombre actuel de personnes sur les listes d’attente, et les délais moyens encourus pour obtenir des traitements contre le cancer. « Cette surmortalité découle surtout des diagnostics retardés, des tests de routine annulés, ainsi que des chirurgies reportées en raison de la COVID. Plus de nouveaux cancers seront diagnostiqués, et à un stade plus avancé », dit-elle.

Des projections que confirme le Dr Wilson Miller, oncologue à l’Hôpital général juif, de plus en plus souvent appelé en consultation à l’urgence pour diagnostiquer des patients se présentant pour la toute première fois à l’hôpital avec des symptômes importants, liés à des cancers.

« Ce sont des gens qui n’ont jamais été évalués, parfois avec des cancers devenus intraitables. Certains sont rendus au stade métastatique sans même jamais avoir eu de diagnostic », déplore ce médecin, qui presse les patients qui ont des symptômes ou des masses suspectes de ne pas tarder à aller consulter.

« Notre hôpital travaille fort pour revenir à un rythme normal, mais beaucoup de rattrapage reste à faire. Tous les hôpitaux sont touchés, mais ceux recevant plus de patients COVID sont encore plus affectés », dit-il.

Les délais moyens pour obtenir des traitements pour tous types de cancers se sont allongés d’un à deux mois au Québec, affirme Mme Malagon. « Pour quatre semaines d’attente, le risque de cancer s’accroît d’environ 6 % pour 6 types de cancers. Donc, les délais actuels cumulent ce risque et l’on peut chiffrer de façon assez précise le nombre de patients qui vont décéder de leur cancer », explique-t-elle.

Ce sont des gens qui n’ont jamais été évalués, parfois avec des cancers devenus intraitables. Certains sont rendus au stade métastatique sans même jamais avoir eu de diagnostic.

L’épidémiologiste fonde ses projections notamment sur une récente méta-analyse publiée dans le British Medical Journal sur 34 études évaluant l’incidence des retards sur la survie de quelque 1,2 million de patients atteints de cancer.

Des cancers plus affectés

Selon Talia Malagon, les retards affecteront davantage la survie de certains patients, notamment ceux souffrant de cancer colorectal, du poumon, de la tête et du cou, de la vessie, de lymphomes non hodgkinien ou de leucémie.

On s’attend à une surmortalité accrue pour le cancer du poumon, dont les pronostics de survie sont étroitement liés à l’accès rapide à une chirurgie. Selon la chercheuse, les premières évaluations chiffrent à 3 % la hausse attendue des décès liés à ce cancer, qui est le plus répandu au Québec, responsable d’environ 6700 décès par an.

Les décès liés au cancer colorectal devraient augmenter d’environ 220 par année, soit une hausse de 8 % par rapport aux 2700 décès causés par ce cancer chaque année. Avec 875 décès excédentaires en six ans, la surmortalité par cancer du sein pourrait aussi osciller autour de 10 %, par rapport aux 1300 décès observés chaque année.

Certains sièges du cancer, notamment le cancer de la prostate — surtout traité grâce à la radiothérapie —, devraient être très peu affectés par la pandémie, estime l’épidémiologiste.

Si une hausse moyenne de 5 % peut sembler peu élevée, cette surmortalité s’avère majeure selon l’épidémiologiste Talia Malagon, compte tenu du nombre d’années de vie perdues, notamment pour les cancers du sein et les cancers colorectaux. « Ces cancers frappent des gens âgés entre 55 et 75 ans, donc on parle de 20 années de vie perdues, dit-elle, c’est énorme. »

En effet, pour le cancer du sein, le nombre d’années de vie perdues des victimes atteint en moyenne 22 ans, alors que ce nombre est de 16 années pour les personnes emportées par un cancer colorectal et de 12 ans pour les patients qui succombent à un cancer du poumon.

Selon la Fondation québécoise du cancer (FQC), si ces chiffres devaient s’avérer, ce serait désastreux. « C’est alarmant. On s’y attendait, mais je crois que pour certains sièges de cancer, ces prédictions sont trop pessimistes », pense Marco Decelle, directeur général de la FQC.

« On sait que le réseau en oncologie travaille très fort à l’heure actuelle pour rattraper les retards, notamment pour le cancer du sein où on est presque revenu à un niveau. Dans certains hôpitaux, on a même dépassé les seuils prépandémiques », soutient ce dernier.

La reprise du cours normal des traitements dépend de la capacité de chaque hôpital et de la situation épidémiologique de sa région. Chose certaine, « on ne peut se contenter de revenir à 100 %, sinon on ne rattrapera jamais le retard accumulé », insiste le directeur de la FQC.

Une conclusion qu’appuie Talia Malagon, d’avis qu’il faudra augmenter de 10 à 20 % la capacité opératoire normale des hôpitaux pour rattraper tous les types de dépistage et de traitements du cancer affectés par la pandémie.

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1 commentaire
  • Vincent Collard - Abonné 1 avril 2021 08 h 57

    Si on additionnait cette inquiétante surmortalité par cancer à celles, sûrement en forte hausse aussi, des cardiopathies, du diabète et de toutes les maladies mortelles sous-traitées depuis un an, on arrivera sûrement à un total plus élevé que les morts attribuables au virus. Bref, on tue Pierre et Paul pour sauver Jacques.

    Et on ne compte pas les vies brisées par les dépendances, la violence familiale et conjugale, les études avortées, les emplois perdus, les vocations abandonnées, les amours disloquées, et toutes ces tragédies ordinaires qui ont elles aussi monté en flèche depuis le printemps 2020. Ni l'épidémie de dépression et d'anxiété qui touche toutes les couches de la société. Ni l'accroissement fulgurant (et quasi irréversible) des inégalités causé par la conjoncture économique pandémique, qui favorise de façon vertigineuse les grandes entreprises au détriment des petites. Les riches n'ont jamais fait d'aussi bonnes affaires.

    Mais ne protestons pas : tout ça, c'est pour notre bien, voyons. Soyons dociles et tendons l'autre joue.

    Plus d'un an qu'il dure, ce poisson d'avril.
    Il y en a qui rient encore.
    De nous.