La course à la vaccination n’est pas gagnée, disent des experts

Avec une moyenne de près de 40 000 doses administrées chaque jour la semaine dernière, le Québec est encore loin de sa cible de vaccination.
Ryan Remiorz La Presse canadienne Avec une moyenne de près de 40 000 doses administrées chaque jour la semaine dernière, le Québec est encore loin de sa cible de vaccination.

Trois mois après son début, la campagne de vaccination contre la COVID-19 n’a pas encore atteint son plein rythme de croisière, faute de doses disponibles des différents vaccins. La course à la vaccination devient d’autant plus pressante, disent des experts en santé publique, que des variants du virus gagnent du terrain, dont certains inquiètent particulièrement.

Après l’allégement de certaines mesures sanitaires au Québec la semaine dernière, ce sont les élèves du secondaire qui s’apprêtaient à faire un retour en classe à temps plein lundi matin.

Même si la cadence s’accélère, avec une moyenne de près de 40 000 doses administrées chaque jour la semaine dernière, la province est encore loin de sa cible. Pour arriver à respecter l’objectif du premier ministre François Legault de donner une première dose à 75 % des adultes québécois avant le 24 juin, Québec devra faire aussi bien que ses journées records jusqu’à maintenant, c’est-à-dire maintenir un rythme d’environ 54 000 doses par jour.

Aux portes d’avril, le Canada s’attend à recevoir autant de doses dans les trois prochaines semaines que celles reçues dans les trois derniers mois, a affirmé le gouvernement fédéral vendredi. « Je peux confirmer que 1,5 million de doses d’AstraZeneca provenant des États-Unis arriveront au Canada mardi par camion », a dit Anita Anand, la ministre canadienne des Services publics et de l’Approvisionnement.

De nouveaux retards la semaine dernière ont cependant tempéré l’enthousiasme, notamment pour les pharmacies du Québec, qui jonglent avec l’incertitude. Au total, 600 000 doses du vaccin de Moderna ont été retardées, dont 100 000 destinées aux pharmacies communautaires de Laval, de la Montérégie, de Lanaudière et des Laurentides. L’Association québécoise des pharmaciens propriétaires dit pour l’instant ignorer la date exacte de leur arrivée. « C’est sûr que les délais causent un défi logistique supplémentaire, mais les pharmacies veulent vacciner le plus tôt possible », a dit au Devoir son président, Benoit Morin. Des pharmacies sans vaccins ont même dû annuler des rendez-vous des prochains jours, a-t-il rapporté.

Il restait dimanche encore quelques places disponibles au début du mois d’avril pour les plus de 60 ans dans de grands centres de vaccination de la métropole, par exemple au Palais des congrès de Montréal. Les rendez-vous en pharmacie étaient quant à eux tous déjà réservés. Il faut dire que seules les pharmacies de Montréal ont pu participer jusqu’à maintenant à l’effort de vaccination, avec une centaine de doses par pharmacie, « parfois écoulées en une seule journée », a indiqué M. Morin.

L’augmentation de l’offre, promesse réitérée vendredi par la ministre Anand, tarde ainsi à se concrétiser. L’infrastructure et la logistique sont pourtant en place pour une plus grande force de frappe en vaccination, comme le prouvent les récentes augmentations. Québec distribue plus du double de doses par semaine qu’au début mars : ainsi ce sont 276 000 doses distribuées dans la dernière semaine, contre 109 321 pour la première semaine de mars.

Le danger, c’est que des variants prennent le dessus pendant qu’on est dans cette course au vaccin. Si on laisse libre cours à leur circulation, ils peuvent nous faire perdre du terrain considérablement. 

Le cabinet du ministre de la Santé, Christian Dubé, a répété vouloir maintenir le cap, optimiste grâce à ces hausses.

Il existe toujours un écart entre le nombre de doses reçues et celles distribuées, écart qui s’est creusé légèrement dans les derniers jours, avec 160 000 doses bien reçues attendant d’être administrées en date de dimanche.

Cela ne signifie pas pour autant que les vaccins s’éternisent dans des congélateurs, croit Benoit Barbeau, professeur au Département des sciences biologiques de l’UQAM et expert en virologie. Ce nombre de doses en attente « n’est pas exagéré puisqu’en gardant le rythme actuel, elles seront distribuées dans environ quatre jours », expose-t-il tout en insistant sur l’importance de maintenir un bon roulement.

Priorités et variants

Tout comme lui, l’épidémiologiste Nimâ Machouf salue la décision de Québec d’avoir privilégié une première dose pour le plus grand nombre possible, plutôt qu’une deuxième dose rapide. C’est plutôt l’ordre de priorité qui devrait être plus scruté en ce moment, selon elle, dont certains secteurs d’emplois délaissés : « Certains pompiers ont été vaccinés, alors qu’ils ont déjà plusieurs couches de protection, mais pas les dentistes, qui jouent dans la bouche des gens », souligne cette chargée d’enseignement à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Elle rappelle aussi que certaines catégories de personnel de santé des cliniques médicales et des CLSC n’ont pas encore été priorisées.

Quant à l’approvisionnement, difficile de désigner des coupables, puisque le fédéral « a peu d’emprise », dit-elle. Sans capacités de production locale des vaccins, « nous sommes à la merci du “protectionnisme” », rappelle M. Barbeau.

Leurs inquiétudes se tournent vers les variants, dont certains pourraient montrer une résistance aux vaccins actuels, ajoutent les deux experts. « Il y a encore peu de données, mais la souche sud-africaine qui circule en Abitibi-Témiscamingue est inquiétante à ce sujet » dit Mme Machouf.

Les variants du virus seront dominants d’ici moins d’une semaine selon la plus récente modélisation de l’Institut national de santé publique du Québec. Pour l’instant, c’est le variant britannique qui est le plus présent dans la province, notamment à Montréal.

« Le danger, c’est que des variants prennent le dessus pendant qu’on est dans cette course au vaccin. Si on laisse libre cours à leur circulation, ils peuvent nous faire perdre du terrain considérablement », rappelle quant à lui M. Barbeau.

 

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