Le Québec joue-t-il avec le feu en déconfinant?

Lors d’une mêlée de presse après sa vaccination à Montréal vendredi, le premier ministre, François Legault, a reconnu que le Québec fait maintenant face à une troisième vague de COVID-19.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Lors d’une mêlée de presse après sa vaccination à Montréal vendredi, le premier ministre, François Legault, a reconnu que le Québec fait maintenant face à une troisième vague de COVID-19.

Le constat de l’Institut national de santé publique du Québec est implacable : les mesures sanitaires actuelles sont « insuffisantes » pour ralentir la progression rapide des variants, qui deviendront dominants d’ici quelques jours dans la province. Malgré tout, le gouvernement Legault poursuit le déconfinement. Des experts remettent en question sa stratégie.

Le Québec fait face à une troisième vague de COVID-19, a reconnu vendredi le premier ministre François Legault lors d’une mêlée de presse tenue après sa vaccination à Montréal. « On voit le début d’une troisième vague, a-t-il affirmé. On va suivre ça de très proche. »

Pas question, dit François Legault, de reculer sur les mesures d’allègement annoncées, même si l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) sonnel’alarme. Depuis vendredi, Québec autorise les lieux de culte à accueillir jusqu’à 250 personnes, même en zone rouge. Les salles de spectacle et les centres de conditionnement physique ont aussi rouvert leurs portes. C’est sans compter le fait que tous les élèves des écoles secondaires du Québec étudieront à temps plein en présentiel dès lundi.

« Ça n’augure pas bien »

Le Québec joue-t-il avec le feu ? Ne faudrait-il pas fermer le robinet plutôt que de le rouvrir en laissant passer un filet d’eau, aussi mince soit-il ?

Le Dr Gaston De Serres, épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), s’est bien gardé de répondre directement à la question. « C’est la décision du gouvernement, mais c’est certain qu’au niveau épidémiologique, de voir que, dans le contexte actuel, même avant l’ouverture de certaines activités, on n’avait pas le contrôle sur les variants, ça n’augure pas bien », a-t-il déclaré vendredi lors de la présentation des plus récentes projections de l’INSPQ.

L’allègement de certaines mesures augmente le nombre de contacts possibles. « Ça crée une occasion plus propice à de la transmission, mais ça ne veut pas dire que ça va obligatoirement se transposer en plus de cas si les gens respectent très rigoureusement les mesures, explique le Dr Gaston De Serres. Le problème, c’est qu’au moment où on a affaire à un variant qui est plus contagieux, on voit que les gens deviennent en mode plus relax. »

L’adhésion de la population aux mesures de prévention est en effet en baisse, selon l’INSPQ. Or, le taux de reproduction effectif (Rt) du virus, c’est-à-dire le nombre de personnes infectées par chaque malade, est actuellement de 1,31 pour les variants. Il est de 0,92 pour la souche historique du SRAS-CoV-2.

À l’heure actuelle, environ 45 % des cas de COVID-19 dépistés au Québec sont imputables à un variant sous surveillance rehaussée, selon l’analyse de l’INSPQ. « En considérant les cas qui sont transmis aujourd’hui [vendredi], on pourrait être un peu plus proche [du 50 %] », observe Mathieu Maheu-Giroux, un épidémiologiste de l’Université McGill qui a collaboré avec l’INSPQ pour produire ces projections.

Remises en question

L’allègement des mesures, dans le contexte actuel, inquiète Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. « Je me questionne pour savoir pourquoi on ne tire pas profit des expériences internationales qui nous précèdent pour éviter d’avoir une troisième vague trop forte. »

Face à la déferlante, plusieurs pays européens, dont la France et l’Allemagne, ont été forcés de reconfiner leur population. En Ontario, plus de 2000 nouveaux cas quotidiens ont été enregistrés vendredi, pour une deuxième journée consécutive. L’Agence de la santé publique du Canada demande d’ailleurs aux provinces de resserrer leurs mesures pour contrôler la hausse importante des cas liés aux variants.

« C’est sûr qu’on joue avec le feu, estime le Dr Karl Weiss, président de l’Association des médecins microbiologistes infectiologues du Québec. Moi, ce que je ne comprends pas, ce sont les 250 personnes dans les lieux de culte. C’est vraiment beaucoup de monde, 250 personnes, alors que les restos sont fermés. » Il croit que le gouvernement aurait pu y aller progressivement : faire passer la limite de 25 fidèles à 50, puis à 75, etc.

Le Dr Karl Weiss est toutefois favorable la réouverture des gyms — « c’est très bien pour la santé mentale » — et des lieux culturels. Quant au retour en classe à temps plein au secondaire, le médecin se questionne, précisant qu’il n’est pas un spécialiste en éducation.

Roxane Borgès Da Silva doute de la nécessité de l’école à temps plein en présentiel. « C’est bien beau, on dit “on va ramener les jeunes en classe et ça va améliorer leur santé mentale”, mais en fait, ça les frustre énormément, les jeunes, d’être pris dans leur classe toute la journée, de ne pas pouvoir sortir et de manger en 15 minutes [dans leur local] », précise-t-elle. Les adolescents devront aussi s’isoler à la maison pendant deux semaines si un cas se déclare dans leur classe.

Hospitalisations sous surveillance

Le premier ministre François Legault a souligné vendredi que son gouvernement anticipait une hausse des cas et une plus forte proportion du variant britannique. « Pour l’instant, on reste en bas de 500 hospitalisations, donc aucune augmentation du nombre d’hospitalisations, mais on s’attend à ce qu’il y en ait au cours des prochains jours », a-t-il ajouté.

Le gouvernement pourrait annoncer un resserrement des règles mardi si le nombre d’hospitalisations double, a indiqué François Legault. Pour le moment, la situation « reste sous contrôle ». Qualifiant les prochaines semaines de « critiques », le premier ministre a demandé à tous les Québécois « d’être extrêmement prudents ».

Pour éviter une explosion des cas, la Dre Marie-France Raynault, cheffe du département de médecine préventive et santé publique du CHUM, croit « qu’il serait vraiment pertinent d’avoir des inspecteurs de santé publique » responsables de surveiller les « milieux plus à risque », comme les lieux de culte et les écoles secondaires. « Ils pourraient prescrire des correctifs avant que la situation ne dégénère », suggère-t-elle. Les forces policières, juge la médecin, ne peuvent s’occuper seules du respect des mesures sanitaires.

Roxane Borgès Da Silva, elle, pense que le gouvernement devrait tenir davantage compte des 20 à 60 ans dans sa stratégie de déconfinement, et pas seulement des 65 ans et plus, qui sont en voie d’être tous vaccinés. « C’est cette tranche d’âge de la population [20 à 60 ans] qui développe des symptômes de COVID longue durée, dont on ne parle pas assez, dit-elle. Une partie d’entre eux vont forcément se retrouver à l’hôpital. » Raison de plus, dit-elle, pour faire preuve de prudence dans le déconfinement actuel.

Avec Marco Bélair-Cirino

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