Les maladies inflammatoires de l’intestin en forte hausse chez les enfants

L’incidence des maladies inflammatoires de l’intestin a augmenté substantiellement chez les enfants au Canada au cours des dix dernières années. Cette hausse, qui est particulièrement préoccupante compte tenu du fait que ces maladies prédisposent au cancer colorectal, s’expliquerait par différents facteurs environnementaux, comme la prise d’antibiotiques, une alimentation pauvre en fibres et riche en viande, ainsi que le mode de vie urbain, qui est généralement plus aseptisé et sédentaire.

Au CHU Sainte-Justine, le registre dans lequel on collige annuellement tous les nouveaux cas de maladie de Crohn et de colites ulcéreuses a permis de constater une augmentation de 65 % du nombre de nouveaux cas annuels de ces deux maladies entre 2009 et 2020. Alors que 80 nouveaux cas ont été diagnostiqués en 2009, on en a dépisté 132 en 2020. « Cette hausse est similaire à celle rapportée dans plusieurs autres études. Une enquête menée au Canada indique qu’elle s’observe surtout chez les enfants », fait remarquer le Dr Prévost Jantchou, chercheur en gastro-entérologie pédiatrique au CHU Sainte-Justine.

Dans la cohorte pédiatrique de 700 patients que les gastro-entérologues de Sainte-Justine suivent, 25 % avaient moins de 11 ans au moment du diagnostic, 25 % avaient plus de 16 ans et 50 % entre 11 et 16 ans. « On diagnostique la maladie chez des enfants de plus en plus jeunes », souligne le Dr Jantchou.

Des facteurs environnementaux sont manifestement en cause dans la hausse de ces maladies chez les enfants, car la majorité des cas n’ont pas de prédisposition génétique. « Sur environ 130 cas, on n’a retrouvé des antécédents familiaux que chez 10 à 20 % », précise-t-il.

Antibiotiques et alimentation

La prise répétée d’antibiotiques durant les premières années de vie constitue un facteur majeur qui augmente le risque de développer ces maladies. C’est « durant les trois premières années de vie que se crée et consolide le microbiome », rappelle le Dr Jantchou. Or, les antibiotiques peuvent déséquilibrer le microbiome pendant plusieurs mois.

Jusqu’à il y a quelques années, des enfants pouvaient recevoir des antibiotiques pour des infections virales banales, comme des rhino-pharyngites, pour lesquelles ils ne sont pourtant pas indiqués. « Les enfants qui font des otites à répétition au niveau du tympan et des amygdales peuvent justifier des traitements antibiotiques, convient le médecin. Mais on peut agir en amont en mettant en place des stratégies pour diminuer ces infections. L’allaitement maternel aide à diminuer le risque que l’enfant tombe malade durant les premières années de sa vie. Le vaccin contre l’Haemophilus influenzae, qui fait partie du programme vaccinal de la première année de vie, contribue aussi à diminuer les infections ORL, qui sont généralement traitées par antibiotiques. Et le vaccin contre le pneumocoque peut aussi aider. »

Sur environ 130 cas, on n’a retrouvé des antécédents familiaux que chez 10 à 20 %

L’alimentation joue également un rôle central. Il a été démontré qu’une alimentation pauvre en fibres et riche en gras, en protéines animales et en produits transformés, dans lesquels on trouve beaucoup d’émulsifiants ajoutés, est associée à un risque plus élevé de maladies inflammatoires de l’intestin. « Il faut privilégier les aliments qui sont enrichis en graines et en fibres, comme le pain brun plutôt que le pain blanc, ainsi que les fruits et les légumes, qui sont importants pour l’apport en fibres. Tous ces changements peuvent améliorer le microbiote intestinal, qui a pour fonction de protéger la barrière intestinale et de constituer une barrière antimicrobienne », indique le chercheur.

Ensoleillement

Le fait de vivre à des latitudes comme celles du Québec, où l’ensoleillement est moindre que plus au sud, semble aussi accroître le risque de ces maladies, car celles-ci sont nettement moins fréquentes dans l’hémisphère Sud, notamment en Afrique et en Amérique latine. « Il y a vraiment un gradient nord-sud. Dans les pays où il y a un fort ensoleillement, il y a moins de cas. On en a déduit que la vitamine D semble avoir un rôle protecteur », signale le Dr Prévost Jantchou, qui mène une étude sur le rôle de la vitamine D dans ces maladies.

Mais l’émergence de cas et leur augmentation dans certains pays d’Afrique qui se sont occidentalisés laissent croire que le mode de vie a aussi une influence sur le risque de souffrir de ces maladies. La vie urbaine, qui implique moins de contacts avec les animaux de la ferme, moins de jeux à l’extérieur et dans la terre, et moins d’activité physique, prédisposerait davantage que la vie rurale. Le fait que les enfants qui vivent en ville sont moins exposés aux microbes et sont plus sédentaires les rendrait plus fragiles, affirme le spécialiste.

La détérioration du microbiote intestinal contribue à l’émergence de ces maladies qui, avant de provoquer des symptômes, entraînent d’abord une augmentation de la perméabilité de la muqueuse intestinale. L’intestin devient « poreux », c’est-à-dire que « les jonctions entre les cellules qui composent la barrière intestinale sont moins rapprochées que normalement, et laissent ainsi passer les antigènes alimentaires qui se retrouvent alors dans le système vasculaire, où ils vont déclencher une réaction immunitaire. En s’attaquant aux cellules de la muqueuse intestinale, cette réaction immunitaire induit des ulcères, des crevasses, des coupures sur la paroi de l’intestin. Dans certains cas graves de la maladie de Crohn, ces ulcères peuvent même aboutir à des perforations », explique le gastro-entérologue, avant d’ajouter que ces dommages entraînent des signes cliniques très caractéristiques, tels que des maux de ventre, des diarrhées et la présence de sang dans les selles, voire des vomissements, une perte de poids, de la fièvre et de la fatigue.

Traitements

« Plus tôt on détecte ces maladies, moins les traitements seront agressifs, et plus rapide sera la mise en rémission clinique, affirme le Dr Jantchou. Le but des traitements est de diminuer l’activité de la maladie au point qu’il n’y a plus de symptômes et de signes d’ulcères et de crevasses sur la paroi intestinale. Mais une cicatrisation de la paroi intestinale ne veut pas dire que la personne est guérie, car des études ont montré que plus de la moitié des patients qui cessent leur traitement rechutent. »

L’observance du traitement est donc un élément particulièrement important chez les adolescents qui, parfois, se préoccupent peu de leur traitement. Or, comme la maladie de Crohn et la colite ulcéreuse prédisposent au cancer colorectal et que le risque de cancer est directement lié à l’activité de la maladie — plus la maladie est silencieuse, plus la probabilité de cancer sera faible —, on suit de très près les patients. « La prévention du cancer colorectal passe par la mise en rémission, puis par un suivi rigoureux et des contrôles par des coloscopies. Quand nos patients deviennent adultes, on s’assure qu’ils ne seront pas perdus de vue même s’ils vont bien, parce que si un jeune adulte de 18 ans arrête ses traitements, il peut se retrouver à 27 ans avec un cancer », prévient le Dr Jantchou.

Le premier traitement proposé consiste en une nutrition entérale qui vise à mettre l’intestin au repos pendant 8 à 12 semaines. Il s’agit d’une mixture liquide ayant l’apparence du lait mais qui contient toutes les calories et tous les nutriments nécessaires. Par la suite, on prescrit des immunomodulateurs ou des anticorps monoclonaux, qui agissent sur le système immunitaire afin qu’il soit moins réactif et n’endommage pas la muqueuse intestinale.

À voir en vidéo

3 commentaires
  • Robert Mainville - Abonné 22 mars 2021 09 h 09

    Ensoleillement ?

    "Le fait de vivre à des latitudes comme celles du Québec, où l’ensoleillement est moindre que plus au sud..." Préjugé.

    Sur une base annuelle (donc malgré les mois de novembre et décembre qui sont très gris), Montréal est plus ensoleillée que :
    - Brazzaville
    - Libreville
    - Singapour
    - Hanoi
    - Milan
    - Panama
    - Sao Paulo
    - Lima
    - Auckland
    - Suva (Fidji).

    Si on regarde pour le mois de juillet seulement, Montréal est plus ensoleillée que :
    - New York
    - Tampa
    - San Salvador
    - Sarajevo
    - Denpasar
    - Niamey
    - Nouakchott

    Bref, cette histoire de manque d'ensoleillement comme facteur partiellement explicatif de l'augmentation des maladies inflammatoires de l'intestin a de quoi laisser dubitatif.

  • Odette Morin - Abonnée 22 mars 2021 11 h 43

    Sous le radar

    J’ajouterais qu’il est plus que temps de parler d’une situation qui semble passer sous le radar de la santé publique. L’augmentation subite des maladies (ou conditions) intestinales correspond avec l’avènement du maïs « Roundup Ready » de l’utilisation massive du glyphosate dans la culture du blé (et d’autres grains), afin de maximiser la rentabilité des cultures. Il y a désormais une pratique qui consiste à asperger un champ de blé avec du glyphosate (Roundup) environ une semaine avant la récolte. Cela provoque la maturation du blé et lui permet de sécher « debout » ce qui libère le fermier et lui permet de passer directement à l’étape de la récolte. Cette pratique confère aux grains tous les désavantages des OGM.
    D’éminents chercheurs du MIT* ont constaté une augmentation fulgurante des maladies cœliaques quelque temps après l’avènement des OGM et l’utilisation massive du glyphosate dans l’industrie agroalimentaire. Selon l’étude, le glyphosate détruit en grande partie la flore intestinale (microbiote) laissant la place à de mauvaises bactéries. Il détruit des enzymes essentielles, empêche d’absorber un grand nombre de nutriments. Tout cela cause des diarrhées irritantes ce qui empêche l’absorption de minéraux par la paroi intestinale. Ces symptômes sont trop souvent confondus avec (entre autres) l’intolérance au gluten, une condition qui normalement n’afflige pas autant de gens. Les mets préparés par l’industrie contiennent presque tous soit, du maïs ou du soja génétiquement modifiés ou du blé traité au glyphosate.
    *Dr Stéphanie Seneff et Dr Anthony Samsel du Massachussetts Institute of Technology.

  • Carole Blanchet - Abonnée 22 mars 2021 17 h 26

    L'alimentation joue un rôle central pour les maladies inflammatoires de l'intestin chez les enfants

    L'alimentation est effectivement à considérer dans la hausse de ces maladies chez les jeunes Québécois. Une série de rapports portant sur l'alimentation des jeunes et des adultes québécois a été publiée récemment par l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) (Plante et collab., 2019).) Les saucisses et les charcuteries (viandes transformées riches en gras et en sodium et autres produits ajoutés) occupaient en 2015 une trop grande place dans l'alimentation des jeunes. En effet, elles représentaient près du quart (22%) des portions de viandes et substituts consommées par les jeunes de 2 à 18 ans. Notons que la consommation de saucisses et de charcuteries a connu une hausse de 68% entre 2004 et 2015 chez les Québécois âgés de 2 ans et plus.
    Les résultats indiquent aussi que les jus de fruits (faibles sources de fibres alimentaires) représentaient 45% des portions totales des fruits consommées par les jeunes au profit des fruits entiers.
    Enfin, les données ont révélé que seulement 10% des portions de produits céréaliers consommées par les jeunes étaient à grains entiers. De plus, en 2015, le pain blanc représentait 72% de leur consommation totale de pain.
    Ces habitudes alimentaires peuvent vraisemblablement contribuer aux maladies inflammatoires de l’intestin chez les enfants.