Les dizaines de décès au CHSLD Herron: une «catastrophe annoncée»

Au CHSLD Herron, «le souci prioritaire était la diminution des coûts d’exploitation», indique une enquête commandée par trois ordres professionnels.
Photo: Marie-France Coallier Archives Le Devoir Au CHSLD Herron, «le souci prioritaire était la diminution des coûts d’exploitation», indique une enquête commandée par trois ordres professionnels.

La mort de dizaines de personnes au CHSLD Herron relève d’une « catastrophe annoncée », selon une enquête commandée par trois ordres professionnels. En cause : un directeur général qui s’occupe de tout, du personnel sous-qualifié et une « désorganisation complète » des soins.

Au CHSLD Herron, « le souci prioritaire était la diminution des coûts d’exploitation », indique le rapport. Ainsi, le directeur général « assurait la gestion de tous les services du CHSLD, soit les services alimentaires, l’hygiène-salubrité, l’approvisionnement, l’entretien du bâtiment, les services de récréologie, la location et les services à la clientèle, la comptabilité et la rémunération. »

Pour 138 lits, « pendant plusieurs périodes de temps, il n’y a pas eu de directrice de soins infirmiers », s’indigne Luc Mathieu, président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec. « Dans un CHSLD, ça dépasse l’entendement. »

À la lumière du document publié mardi, la gestion posait problème partout. Près de 40 % de préposés aux bénéficiaires avaient été embauchés dans la dernière année. La plupart des infirmières étaient considérées comme « novices » et nécessitaient du soutien. Les bas salaires et l’absence d’encadrement plombaient le moral des employés. « Le taux de roulement très élevé des employés ainsi que le climat de travail délétère […] ont eu des effets catastrophiques sur la qualité des soins », conclut l’enquête. Qui plus est, le CIUSSS local connaissait ces problèmes depuis 2017.

La pandémie aura donc transformé ces lacunes en catastrophe. Lorsque le ministère publie au début de 2020 des directives pour les CHSLD, c’est au gestionnaire qu’incombe la charge de faire respecter ces nouvelles mesures. Or, « quelqu’un qui reçoit une directive clinique et qui n’est pas clinicien, il n’est pas équipé pour dire comment se comporter », soulève Luc Mathieu. Rapidement, beaucoup d’employés tombent malades et doivent cesser de travailler, sans que le gestionnaire ne les remplace.

Le Collège des médecins, l’Ordre des infirmières et l’Ordre des infirmiers auxiliaires consignent le document. C’est la première fois que ces trois ordres professionnels québécois collaborent dans un dossier d’enquête. « Jusqu’à tout récemment, on n’a pas beaucoup été entendu », justifie Luc Mathieu.

Des recommandations

Les trois ordres professionnels émettent une trentaine de recommandations. L’une des plus importantes aux yeux des présidents des ordres, c’est de « prévoir des leviers légaux pour que les CISSS et les CIUSSS puissent intervenir efficacement et assumer pleinement leurs responsabilités à l’égard des CHSLD privés de leur territoire. » Pour preuve, lorsque la pandémie frappe le centre Herron, le CIUSSS local doit déposer trois mises en demeure avant de pouvoir entrer dans le CHSLD.

Sur ce point, le président de l’Association des établissements de longue durée privés du Québec, Michel Nardella, se défend. « Comme dans toute industrie, des gens mal intentionnés, il peut y en avoir. Mais, dans les gens que je côtoie, dans les membres participants, il n’y a personne qui est fermé à ce que le gouvernement vient voir sur place. »

Il est d’avis que les problèmes des CHSLD privés pourraient être réglés par un financement accru de la part du gouvernement. « On ne parle pas de financement pour bonifier les propriétaires. On parle de financement pour bonifier le salaire, l’encadrement gestionnaire et l’offre de services. Avec des éditions de comptes et tout ça. »

La compétence des gestionnaires revient tout de même en tête de liste parmi les recommandations. Il faut « revoir les règles entourant la délivrance de permis pour l’exploitation d’un CHSLD privé afin de s’assurer que les gestionnaires détiennent les compétences requises pour administrer ce type d’établissement », indique-t-on. L’enquête illustre l’importance d’un gestionnaire formé en santé en comparant le cas de l’éclosion au CHSLD Herron avec celle à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal. Dans cet établissement public, malgré une éclosion de COVID-19, « le soutien des gestionnaires en soins infirmiers et le renfort obtenu ont permis de maintenir un niveau de prestation de soins relativement semblable à celui d’avant l’éclosion. »

Vers une nationalisation

Luc Mathieu croit surtout qu’il faut repenser la fonction du CHSLD. « Ce sont des milieux de vie, mais c’est beaucoup et de plus en plus, des milieux de soins. » Il se souvient d’une époque, il y a 40 ans, où les résidents des CHSLD stationnaient eux-mêmes leur véhicule devant ces « foyers » et rentraient dans leur chambre sans aucune aide. Les usagers pénètrent aujourd’hui dans les CHSLD chroniquement malades, vulnérables, parfois atteints de démence. Les patients d’aujourd’hui requièrent des « soins spécialisés », dit-il. Pourtant, « les structures d’effectif, le nombre et la nature du personnel présent n’ont pas suivi. On a de plus en plus de doute qu’un établissement complètement privé puisse donner des soins dignes de ce nom dans le contexte d’aujourd’hui. »

La Ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Margerite Blais, a réitéré mardi la volonté de son gouvernement de nationaliser certains CHSLD. « Nous avons la volonté de conventionner les CHSLD privés non conventionnés », ajoute-t-elle dans une déclaration écrite. « Notre gouvernement va également déposer la toute première politique d’hébergement et de soins de longue durée sous peu. »

La présidente de l’Ordre des infirmières et infirmiers auxiliaires du Québec, Carole Grant, s’en réjouit. Mais, dit-elle, le gouvernement doit poser dès maintenant des gestes pour garantir une qualité de soins. « Quand on discute avec le ministère, on nous dit que l’intention est de nationaliser, mais par contre, ils ont des contrats avec [les CHSLD privés] pour encore 5 ou 15 ans. D’ici 15 ans, il y a beaucoup de choses qui peuvent se passer. Et on ne veut surtout pas qu’un autre CHSLD comme Herron refasse surface. »

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