Comment nous souviendrons-nous de la pandémie de COVID-19?

Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir La crise nous a forcés à faire face à des changements autrefois impensables.

Douze longs mois se sont écoulés depuis le début de la pandémie, mais dans l’esprit de bon nombre de Québécois, ce moment précis où ils ont pris conscience de l’ampleur de la crise qui se dessinait reste bien intact. Quelles traces a laissées la COVID-19 dans notre conscience collective ?

« Nous nous souvenons toujours du début de grands moments de nos vies. Ce fut un événement énorme pour chaque personne, quelle que soit la façon dont elle l’a vécu », lance Peter Graf, professeur de psychologie et chercheur en sciences cognitives à l’Université de la Colombie-Britannique.

Pour plusieurs, la crise n’a pas nécessairement débuté lorsque l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a officiellement déclaré que le monde faisait maintenant face à une pandémie, le 11 mars 2020. Aux yeux de plusieurs spécialistes de la mémoire, le début de ce marathon sanitaire est marqué dans nos esprits par des révélations personnelles ayant scindé le temps en deux : un « avant » et un « après ».

Cette rupture façonne ensuite la manière dont nous nous souvenons de la vie telle qu’elle était et telle qu’elle est à présent. « Nous faisons notre histoire personnelle. La partie narrative est importante, d’autant plus que nous la vivons », commente en entrevue M. Graf.

« Souvenirs éclairs »

Cela étant, la crise de la COVID-19 ne peut être comparée à des événements tels que les attentats du 11 septembre 2001 ou l’assassinat de John F. Kennedy, estime le professeur. Ces moments marquants dans l’histoire récente ont provoqué chez ceux qui l’ont vécu, de près ou de loin, des « souvenirs éclairs », leur permettant de raconter les circonstances dans lesquelles ils ont reçu la nouvelle en détails quasi photographiques.

Dans le cas de la pandémie, elle ne s’est pas produite comme une catastrophe soudaine. Une série de gros titres ont permis de suivre la propagation du virus à travers le globe au cours des premières semaines de 2020, rappelle M. Graf.

Puis, la crise est entrée en collision avec nos vies individuelles avec une ampleur nous forçant à faire face à des changements autrefois impensables. Et la mémoire a tendance à s’accrocher aux nouvelles expériences, précise-t-il, de sorte que les gens ont de puissants souvenirs du moment où ils se sont aperçus que nous étions au bord d’un changement sismique de société.

Bosse de la réminiscence

Peter Graf pense que nous voyons peut-être les premiers signes de ce que les scientifiques de la mémoire appellent une « bosse de la réminiscence ». Le concept fait généralement référence à la tendance des adultes plus âgés à se souvenir davantage des événements survenus pendant leur adolescence et le début de leur vie d’adulte.

Le spécialiste indique que les « premières fois » que nous rencontrons au cours de cette période de passage à l’âge adulte aident à définir notre identité, de sorte que ces souvenirs ont tendance à demeurer avec nous pour le reste de nos vies. D’autres types d’expériences qui changent la vie peuvent également créer des « points de référence » pour ce dont nous nous souvenons, ajoute-t-il, comme des expériences de guerre ou un déménagement dans un nouveau pays.

À long terme, poursuit M. Graf, il est possible que la pandémie produise une « bosse de réminiscence », alors que nos souvenirs se regrouperont autour des changements radicaux auxquels nous avons été confrontés. « Pour tous ceux qui vivent maintenant cette crise de la COVID-19, et en particulier pour les jeunes, ce sera un point de référence dans leur vie. »

Mais aux yeux de M. Graf, un autre facteur pourrait brouiller nos souvenirs : la banalité de la vie en confinement. Il faut dire que de nombreuses occasions et interactions qui bouleversent nos routines sont désormais interdites.

Bien que nous puissions avoir des souvenirs détaillés des perturbations massives de la pandémie, il pourrait être plus difficile pour les gens de se souvenir des spécificités de la vie quotidienne pendant cette période, fait valoir le professeur. « Cette année apparaîtra dans notre mémoire comme étonnamment longue, malgré le fait que ce dont nous nous souviendrons, c’est qu’il y a eu une année où […] il n’y avait rien à faire. »

Réfléchir à l’après

Pour Angela Failler, professeure d’études sur les femmes et le genre à l’Université de Winnipeg, la perspective de se souvenir de la pandémie n’est pas pour tout de suite, étant encore plongé dans une période de pertes et de deuil.

Alors que nous réfléchissons à l’année écoulée, Mme Failler estime que nous ne devrions pas aspirer à un retour à la « normale », mais plutôt imaginer comment cela pourrait être l’occasion de tout changer en mieux. « Au-delà de l’urgence immédiate, je crains que les personnes dont la vie sera affectée de manière négative ne soient oubliées », craint la professeure.

Elle souligne que la COVID-19 a exacerbé de nombreuses inégalités profondément enracinées dans les communautés marginalisées. Il n’est donc pas surprenant que la crise ait servi de toile de fond à une prise de conscience en retard du racisme systémique, a noté Mme Failler, également titulaire de la Chaire de recherche du Canada en culture et mémoire publique.

« Nous savons en fait que ces systèmes ne fonctionnent pas pour beaucoup de gens depuis longtemps. Et il faut une crise comme celle-ci pour potentiellement voir des changements. »