Serons-nous bientôt immortels?

Leïla Jolin-Dahel
Collaboration spéciale
Des entreprises travaillent activement à freiner le vieillissement grâce à la génétique.
Image: Getty Images Des entreprises travaillent activement à freiner le vieillissement grâce à la génétique.

Ce texte fait partie du cahier spécial Innovation en santé

Les recherches récentes sur la génétique pourraient bientôt permettre d’allonger de beaucoup l’espérance de vie. Mais si l’idée de devenir presque immortel semble alléchante pour plusieurs, cette perspective soulève également nombre d’inquiétudes.

L’humain ne va pas changer demain, le système non plus. Par contre, les discussions débutent aujourd’hui », résume Yannick Roy, cofondateur et directeur général de NeuroTechX. L’organisme à but non lucratif a pour mission de faciliter l’avancement de la neurotechnologie.

S’il estime que l’homme qui vivra 1000 ans n’est pas encore né, M. Roy croit néanmoins que l’espérance de vie sera « dramatiquement augmentée » au cours des années à venir. « Par la technologie, la biotechnologie, on en connaît de plus en plus sur le concept du vieillissement et sur ses effets néfastes », explique-t-il.

L’humain n’est néanmoins pas près d’imiter le personnage joué par Brad Pitt dans L’étrange histoire de Benjamin Button et de rajeunir jusqu’à devenir un bébé. Mais les principales innovations se situent surtout sur le plan de la recherche en génétique. Le spécialiste ajoute que les récentes avancées permettent de croire que la science sera bientôt en mesure de contrôler certaines mutations et de freiner ainsi le vieillissement.

« À partir de 40 ans, par exemple, on veut ralentir le processus de vieillissement en augmentant le système de réparation », illustre-t-il. Ainsi, un humain plus âgé pourrait recouvrer la capacité de récupérer plus rapidement d’une blessure, à l’instar de quelqu’un de plus jeune et en bonne santé. « Si on est capables de faire ça, c’est déjà un très gros gain », dit-il.

Si le Québec n’est pas un chef de file en transhumanisme, des entreprises ailleurs dans le monde travaillent activement à freiner le vieillissement grâce à la génétique. C’est notamment le cas de BioViva, aux États-Unis. En 2015, sa p.-d.g., Elizabeth Parrish, a même pris la décision controversée de tester d’abord la technologie sur elle-même en se rendant en Colombie, puisque la Food and Drug Administration (FDA) n’avait pas donné le feu vert à ses expériences.

Un avenir moins rose ?

De telles avancées pourraient faire en sorte que le fossé entre riches et pauvres se creuse encore plus, estime Martin Gilbert, chercheur en éthique de l’intelligence artificielle à l’Université de Montréal. « C’est déjà le cas : plus les gens sont riches, plus ils vivent vieux. Mais là, ça augmenterait sans doute cette inégalité-là », croit-il.

M. Roy est plus optimiste. S’il prédit que les plus nantis profiteront en premier des innovations technologiques au cours des prochaines années, il juge aussi que de plus en plus de gens veilleront à éviter les dérapages. « On voit aujourd’hui que ça n’a pas de sens de perdre le contrôle comme ça. Pour tout ce qui est “humain 2.0”, je pense qu’on va faire attention », avance-t-il.

Si on double l’espérance de vie, on multiplie par deux le nombre d’habitants sur Terre

 

Dans son essai Homo Deus : Une brève histoire de l’avenir, l’auteur israélien Yuval Noah Harari se demande si les ordinateurs traiteront un jour les humains comme ces derniers se comportent avec les animaux. Un scénario digne des films Terminator ou La Matrice reste possible, mais peu probable dans un avenir proche, à en croire M. Roy. « Mais est-ce que c’est important de le garder en tête au fur et à mesure qu’on développe les technologies ? Je pense que oui », précise-t-il.

Risques de dérapages ?

Il croit plutôt que le principal dérapage qui pourrait avoir lieu au cours des prochaines années se situe sur le plan des avancées en génétique. « Par exemple, une mutation génétique dont on fait un essai, qui ne marche pas et qu’on met dans les toilettes. Et là, ça s’en va dans l’eau, et finalement, ça s’en va dans les poissons. Et après ça, on commence à perdre le contrôle », illustre-t-il.

S’il convient que, d’un point de vue personnel, la plupart des gens sont favorables à l’idée d’allonger leur durée de vie, M. Gilbert s’interroge quant à lui sur l’incidence qu’une telle possibilité pourrait avoir sur le climat. « Si on double l’espérance de vie, on multiplie par deux le nombre d’habitants sur Terre », soulève-t-il.

Il estime qu’une des voies envisageables par l’humanité serait donc d’imiter la politique chinoise de l’enfant unique instaurée de 1979 à 2015 pour réduire le nombre des naissances. « On peut imaginer une dictature mondiale qui impose ça », dit-il.

Selon lui, la génétique pourrait plutôt être mise à profit pour augmenter le bonheur, comme le propose le transhumaniste britannique David Pearce. Améliorer l’empathie par le biais de la génétique pourrait aussi contribuer à rendre le monde meilleur, croit-il.

« L’espérance de vie n’est peut-être pas le plus intéressant, du point de vue de l’amélioration de l’espèce humaine. Je voterais pour améliorer le niveau moyen de bonheur ou l’empathie avant de commencer à vouloir faire vivre l’humain plus longtemps. »

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