Les allophones dans l’angle mort de la campagne de vaccination

Le gouvernement québécois a de la difficulté à joindre les allophones dans le cadre de sa campagne de vaccination contre la COVID-19, selon plusieurs intervenants d’organismes communautaires qui craignent que de nombreux aînés soient laissés de côté, faute d’accompagnement. Ils pressent le ministère de la Santé de corriger le tir rapidement.

« C’est vraiment un gros problème, surtout dans des quartiers comme Parc-Extension, où il y a diverses langues parlées », a constaté Rose Ngo Ndjel, directrice générale d’Afrique au féminin, le centre des femmes de ce quartier montréalais. « Quand ils vont dire que tous les aînés ont été vaccinés, on va trouver qu’il n’y a même pas cent aînés qui se sont fait vacciner à Parc-Extension, a-t-elle ajouté. Ça, c’est sûr et certain. »

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a pourtant traduit certains de ses feuillets d’information en 21 langues — de l’arabe au yiddish — et continuera de le faire tout au long de la campagne de vaccination. C’est le cas notamment du feuillet pour le consentement éclairé à la vaccination que les gens reçoivent au moment de leur injection.

Ce travail de traduction a commencé fin février à la Direction régionale de santé publique (DRSP) de Montréal, qui attendait d’obtenir les documents finaux du MSSS pour les adapter aux différentes communautés culturelles présentes sur son territoire. « La finalisation des outils arrive presque en même temps que le déploiement de la vaccination dans la population, a expliqué le chef médical à la DRSP, David Kaiser. On est en train de faire furieusement ce travail-là pour s’assurer qu’ils soient disponibles. » Des messages et des publicités ont également été diffusés dans les médias ethniques.

« Nous sommes tout à fait conscients de l’importance d’informer l’ensemble de la population non seulement de l’accès et de la prise de rendez-vous pour un vaccin, mais aussi de l’efficacité vaccinale », a-t-on indiqué au cabinet du ministre de la Santé, Christian Dubé. Or, les organismes communautaires de première ligne ne sont pas consultés, déplore le coordonnateur de la Table de concertation des aînés de Parc-Extension, Nelson Ojeda. « L’intention est là, mais la façon de faire est mal définie », a-t-il constaté.

Par exemple, les efforts de la Santé publique ne tiennent pas compte du fait qu’un certain nombre d’allophones sont également analphabètes. « Il faut comprendre que beaucoup des gens des communautés culturelles ne lisent même pas leur propre langue », a expliqué M. Ojeda.

Selon les données du recensement de 2016, plus de 40 000 des 143 000 citoyens de l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension parlent une langue autre que le français ou l’anglais à la maison. Au moment où ces lignes étaient écrites, Statistique Canada n’était pas en mesure de fournir de données précises sur Parc-Extension ou sur le nombre d’analphabètes. Selon la Table de concertation des aînés, plus de 50 % des résidents du quartier ne parlent ni français ni anglais. Ils sont près de 45 000 sur tout le territoire montréalais, d’après le recensement.

« Ces gens-là sont surreprésentés dans certains quartiers ; ce sont des quartiers souvent défavorisés, surpeuplés, où la pandémie frappe plus fort », a fait remarquer le co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois. Il avait pressé le ministre Dubé à la mi-février de redoubler d’efforts pour améliorer l’interprétariat dans plusieurs langues sur la ligne d’aide pour la COVID-19.

L’Alliance des communautés culturelles pour l’égalité dans la santé et les services sociaux (ACCESSS), un regroupement de 130 organismes d’aide aux immigrants œuvrant un peu partout au Québec, a proposé en décembre une stratégie de communication sur la vaccination au directeur national de la Santé publique, Horacio Arruda. C’était sa deuxième tentative depuis le début de la pandémie. Elle est restée lettre morte, mais le regroupement a décidé de faire sa propre campagne de financement pour aller de l’avant.

« Les gens vont aller s’informer sur le Web, dans leur pays d’origine, dans leur famille, et ils sont influencés — à savoir que, si la vaccination n’est pas importante là-bas, ça ne sera pas important pour la personne qui vit ça au Québec », a indiqué le directeur général d’ACCESSS, Jérôme Di Giovanni.

Pour Rose Ngo Ndjel et Nelson Ojeda, il faut un accompagnement personnalisé pour les gens qui ne comprennent pas bien le système de santé québécois ou qui ne parlent pas la langue. « Il faut plus de personnes sur le terrain, affirme Mme Ngo Ndjel. Nous, on ne voit personne sur le terrain. » « Ça prend la même personne du quartier pour aller convaincre une personne du même pays, a-t-elle expliqué. C’est plus crédible, c’est plus convaincant. »

Plusieurs organismes communautaires affiliés à la Table de concertation des aînés font du porte-à-porte, profitent de leurs services d’assistance alimentaire pour donner des renseignements sur la COVID-19, organisent des conférences et offrent des services d’accompagnement, mais leurs moyens demeurent limités, note M. Ojeda.

Le Dr Kaiser reconnaît que la DRSP doit en faire plus. « Est-ce que le travail qu’on fait permet de rejoindre tout le monde qu’on voudrait joindre ? Certainement pas, a-t-il dit. C’est pour ça qu’on continue de travailler. [...] Pour nous, c’est une priorité. » D’autant plus qu’il faut qu’une majorité de Québécois soient vaccinés pour créer une immunité collective contre la COVID-19.

Il compte suivre attentivement les données des premières semaines de la campagne de vaccination dans la communauté pour cibler les efforts supplémentaires que la Santé publique aura à fournir et entend faire appel aux organismes communautaires bien implantés dans leur quartier.


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