Les efforts stagnent pour régler le problème du plomb dans l'eau

Des pompiers à l’entraînement au bord de la rivière Saint-Maurice, à Shawinigan. L’eau du lac à la Pêche et du lac des Piles, principales sources d’approvisionnement de la ville, s’y déverse.
Photo: Tristan McKenna Institut du journalisme d'enquête de l'Université Concordia Des pompiers à l’entraînement au bord de la rivière Saint-Maurice, à Shawinigan. L’eau du lac à la Pêche et du lac des Piles, principales sources d’approvisionnement de la ville, s’y déverse.

Des résidents de Shawinigan ont bu pendant des décennies de l’eau que l’on considère maintenant comme trop forte en plomb. Seize mois après que le gouvernement du Québec a demandé aux municipalités de préparer une offensive contre ce métal toxique, les citoyens de cette ville sont toujours en droit de se poser des questions.

Ces derniers mois, de grandes villes comme Montréal et Québec ont bonifié leur stratégie de remplacement des entrées de service contenant du plomb sur leur territoire. Toutefois, pour de plus petites municipalités, comme Shawinigan, le chantier du plomb représente un défi considérable.

La Ville de Shawinigan détient une cinquantaine de tests datant du début des années 2000 qui indiquent un respect de la norme en vigueur à l’époque, mais aussi un dépassement de la nouvelle recommandation en vigueur depuis plus d’un an. Malgré ces informations privilégiées, la municipalité n’en est qu’aux balbutiements de l’élaboration de son plan d’action.

Bien qu’elle n’en ait fait aucune publicité, Shawinigan avait tout de même commencé à ajouter, en août 2019 et en juillet 2020, un inhibiteur de corrosion dans l’eau potable produite par ses deux usines de traitement. Ce produit, qui vise à réduire la dissolution du plomb des tuyaux de tout le réseau, commence normalement à faire effet après quelques mois. La municipalité n’a toutefois pas été en mesure d’en vérifier l’efficacité en raison de la pandémie.

 
Photo: Tristan McKenna Un inhibiteur de corrosion — une substance chimique nommée l’orthophosphate — est ajouté à l’eau traitée afin de créer une couche protectrice à l’intérieur des tuyaux métalliques.

Des tests réalisés à l’automne 2019 par un consortium universitaire et médiatique mené par l’Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia, dont Le Devoir fait partie, montrent que des problèmes de plomb existaient à Shawinigan avant que l’ajout de produits chimiques puisse commencer à réduire la corrosion des tuyaux.

« Je trouve ça un peu déplorable », a réagi Jesse Hudon, locataire d’un duplex de Shawinigan, quand elle a appris que notre analyse d’un échantillon d’eau prélevé chez elle en octobre 2019 après six heures de stagnation a révélé la présence de 24 mcg/l (microgrammes par litre) de plomb au premier jet, soit presque cinq fois la limite recommandée par Santé Canada.

Mme Hudon a bu l’eau de son robinet pendant des années, mais achète désormais de l’eau en bouteille parce qu’elle s’inquiète pour sa santé. La présence de plomb dans son eau l’inquiète d’autant plus qu’elle est maintenant enceinte.

Les entrées de service, qui relient les résidences à l’aqueduc, sont la principale source de contamination au plomb de l’eau potable dans plusieurs pays. Au Québec, elles comportent une partie publique et une partie privée.

Le plomb est un métal toxique qui, même en petite dose, nuit à la santé. Selon l’Organisation mondiale de la santé, il n’existe pas de seuil au-dessous duquel l’exposition au plomb est sans effet nocif.

Les jeunes enfants sont particulièrement vulnérables aux dangers du plomb. Une exposition peut affecter le développement de leur cerveau. Chez les adultes, le plomb peut provoquer de l’hypertension artérielle et des lésions rénales. Les femmes enceintes exposées risquent quant à elles des fausses couches.

Délais pandémiques

En octobre 2019, notre équipe d’enquête montrait que la méthode préconisée par Québec pour mesurer le plomb dans l’eau sous-évaluait la concentration véritable. Dans la foulée de ces révélations, le gouvernement a annoncé une modification de la méthode d’échantillonnage et un abaissement de la concentration maximale tolérée.

En vertu de l’ancienne méthode, très critiquée par les experts du domaine, on demandait de laisser couler pendant cinq minutes avant de prélever un échantillon. Dans les résidences munies d’une entrée de service en plomb, cela avait pour effet d’évacuer l’eau ayant été en contact prolongé avec le tuyau problématique. La nouvelle méthode exige d’échantillonner au premier jet après 30 minutes sans laisser couler l’eau.

Près d’un an et demi après l’annonce des intentions de Québec, la Ville de Shawinigan a tout juste débuté l’élaboration de son plan d’action pour la réduction du plomb dans l’eau potable, indique François St-Onge, directeur des communications de la municipalité, dans un courriel envoyé en décembre en réponse à nos questions.

 
Photo: Tristan McKenna Un monument représentant une goutte d’eau a été inauguré en 2012 devant l’hôtel de ville de Shawinigan pour souligner l’adoption de sa politique de gestion durable de l’eau.

Des techniciens et des géomaticiens ont notamment commencé à analyser l’historique des tests des années antérieures pour définir des secteurs prioritaires pour une nouvelle série d’échantillonnages. « Toutefois, note M. St-Onge,la majeure partie de ces activités a dû être suspendue en raison de la pénurie de main-d’œuvre et des conséquences de la pandémie de COVID-19. » Le chantier a maintenant repris, assure-t-il début mars.

La Ville de Shawinigan dispose pourtant de résultats préoccupants qu’elle aurait pu utiliser immédiatement pour informer des dizaines de citoyens dont la maison est probablement toujours munie d’une entrée de service en plomb.

En 2003 et en 2005, elle a échantillonné l’eau de dizaines de résidences afin de détecter la présence de plomb. Selon des documents de l’époque obtenus par le groupe d’enquête grâce à une demande d’accès à l’information, 12 des 71 adresses testées avec le protocole des cinq minutes se sont révélées non conformes à la norme de 10 mcg/l en vigueur à l’époque. Un autre document montre que les entrées d’eau à ces adresses ont été changées dans les mois suivants. Il ne spécifie pas si les tuyaux entiers ont été remplacés, ou seulement les parties dont la municipalité est responsable.

Toutefois, toujours en 2003 et en 2005, la municipalité avait procédé en parallèle à un échantillonnage au premier jet d’eau. Selon cette méthode qui se rapproche de celle qui est actuellement préconisée par le gouvernement, 64 des 71 adresses affichaient un niveau de plomb supérieur à 5 mcg/l. Le document de la Ville, dont la dernière mise à jour remonte à 2018, ne fait état d’aucun remplacement d’entrée de service à 49 de ces adresses à la suite de l’échantillonnage.

Un problème de longue date

Shawinigan n’est évidemment pas la seule ville au pays où l’on retrouve des entrées de service en plomb. En 2007, Montréal évaluait à 69 000 le nombre d’entrées de service publiques en plomb sur son territoire. Une étude menée en 2015 auprès d’une vingtaine de municipalités canadiennes établissait quant à elle une moyenne de 23 entrées de service en plomb par 1000 habitants. Projeter cette moyenne sur la population de Shawinigan reviendrait à 1150 entrées de service en plomb.

Une particularité de Shawinigan tient toutefois au fait que cette municipalité s’alimente à une eau très pure, tirée du lac des Piles et du lac à la Pêche, qui favorise la corrosion des tuyaux métalliques. Au début des années 1990, elle a tenté d’ajuster le pH de son eau potable pour combattre ce phénomène. Cependant, selon la professeure Michèle Prévost, experte en eau potable à Polytechnique Montréal, l’ajustement était de trop faible ampleur pour régler le problème de plomb.

Depuis 2019, Shawinigan met en service deux nouvelles usines de traitement des eaux. Un inhibiteur de corrosion — une substance chimique nommée l’orthophosphate — est ajouté à l’eau traitée afin de créer une couche protectrice à l’intérieur des tuyaux métalliques. Cette initiative devrait diminuer l’exposition de la population au plomb, mais n’équivaut pas à un remplacement complet des entrées de service en plomb.

« Oui ça marche, explique Mme Prévost. Est-ce que ça va baisser les mesures dans chaque maison en bas de 5 mcg/l après six heures de stagnation ? Peut-être pas, mais, si c’est dosé convenablement, les niveaux d’exposition descendent typiquement de 90 %. Ça ne sera peut-être pas parfait, mais ça va être vraiment mieux [qu’avant]. »

Dans la première moitié du XXe siècle, Shawinigan a connu un essor économique important. Des centaines de résidences y ont été construites dans les années 1940, à une époque où on utilisait des tuyaux de plomb pour connecter les bâtiments au réseau d’aqueduc.

Dès 1992, dans la foulée de la découverte à Sainte-Agathe-des-Monts de près de 500 cas d’intoxication au plomb, Shawinigan a procédé à des tests sur son territoire. Dans une lettre de 1995 obtenue par notre groupe d’enquête, le ministère de l’Environnement du Québec se montrait inquiet de la situation, relevant un dépassement de la norme maximale.

Un rapport produit par Shawinigan en 1995 et présenté au ministère de l’Environnement et aux autorités régionales de santé publique, également obtenu par notre équipe, détaille le plan de match de la municipalité pour régler son problème de plomb. On explique vouloir procéder rue par rue, au fil de plusieurs années, à la détection et au remplacement des entrées de service en plomb, dont on estimait le nombre à 200.

Cela devait permettre d’évaluer l’efficacité des travaux au fur et à mesure, mais aussi de ne pas alarmer les résidents dont l’entrée d’eau ne serait pas changée avant deux ou trois ans. « Pourquoi créer une situation litigieuse alors que le problème existe depuis plusieurs années », peut-on lire dans le document.

En 1996, les autorités municipales procèdent néanmoins à une grande campagne d’échantillonnage assortie d’une conférence de presse de la mairesse, Lise Landry. Plus d’une quarantaine d’entrées de service sont ensuite remplacées. Après 2001, on procède à de nouveaux tests et à de nouveaux remplacements puisque la norme québécoise passe de 50 à 10 mcg/l.

Retour à la table à dessin

Malgré ces interventions, des problèmes de plomb ont persisté pendant des décennies dans certaines rues de Shawinigan. Du moins, c’est ce que suggèrent les tests réalisés par notre équipe d’enquête. Dans la rue Boisvert où habite Mme Hudon, les échantillons prélevés dans trois résidences au cours de l’automne 2019 dépassent largement la norme maintenant conseillée par Québec et Ottawa, qui est de 5 mcg/l.

« C’est sûr qu’on aimerait mieux atteindre la norme », dit Ginette Perron, une septuagénaire qui habite rue Boisvert depuis 1973. Elle soulève le fait qu’elle et son mari ont déjà changé la partie privée de leur entrée d’eau, qui est désormais en cuivre. « C’est un petit peu décevant, parce qu’on a fait un effort pour changer les tuyaux, nous autres ici. Puis si la Ville n’a pas fait sa part à elle, on vient de se battre les flancs [pour rien] », ajoute-t-elle.

En 2003, la Ville a testé l’eau du robinet de Mme Perron. Puisque l’échantillon prélevé après cinq minutes d’écoulement se conformait tout juste à la norme maximale, avec 10 mcg/l de plomb, l’entrée d’eau n’avait pas été remplacée. L’échantillon au premier jet d’eau contenait pourtant 22 mcg/l. Celui récolté par notre équipe 16 ans plus tard avec la méthode désormais préconisée, après 30 minutes de stagnation, affiche une concentration de 26 mcg/l.

Depuis 2013, le Règlement sur la qualité de l’eau potable exige que les municipalités prennent systématiquement des échantillons d’eau chaque été. Selon la Ville de Shawinigan, les 210 échantillons d’eau analysés de 2013 à 2019 n’ont révélé aucun dépassement de la concentration maximale de plomb. La municipalité n’a toutefois procédé à aucun test lors de la saison 2020 afin d’éviter que ses employés soient potentiellement exposés à la COVID-19.

Par le passé, indique le porte-parole de la Ville, François St-Onge, tout dépassement de la réglementation a été traité immédiatement. « Un travail rétroactif en fonction de la nouvelle norme n’a pas été fait à ce jour, mais sera considéré dans l’élaboration du plan d’action, notamment dans l’identification des secteurs clés à échantillonner », assure-t-il.

Crédits

  • Charlotte Glorieux, Institut du journalisme d’enquête
  • Olivia Johnson, Institut du journalisme d’enquête
  • Tristan McKenna, Institut du journalisme d’enquête
  • Stephanie Ricci, Institut du journalisme d’enquête
  • Alexis Riopel, Le Devoir

Institut du journalisme d’enquête
Coordonnateur de recherche : Michael Wrobel
Professeure : Patti Sonntag

Le Devoir
Cheffe de projet : Anabelle Nicoud

Produit par l’Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia.

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1 commentaire
  • Louis-Marie Poissant - Abonnée 4 mars 2021 03 h 12

    Article décevant

    Le journalisme scientifique est une spécialité. On demande à un journaliste politique de connaître la politique. De toute évidence ces étudiants n'ont pas de formation ou d'expérience en science. Pourtant le plomb est un dossier archi connu au Québec. Dommage pour le journalisme du Devoir, et pour la science.