Les groupes de médecine de famille devront donner plus de rendez-vous aux patients orphelins

Le ministère de la Santé et des Services sociaux veut offrir aux patients orphelins un meilleur accès aux médecins de famille. Dans un document que Le Devoir a obtenu, il demande aux groupes de médecine de famille (GMF) de suivre cette clientèle en rendant « disponible, annuellement, un nombre de rendez-vous équivalent à 20 % de [leur] nombre de patients inscrits ». Des médecins jugent cette cible irréaliste.

« Si on doit réserver ces plages pour des patients orphelins, ça veut dire que ces patients vont être pris en priorité et que nos propres patients inscrits devront aller consulter à l’urgence ou dans d’autres cliniques. Ce qui est un peu aberrant et ne fait pas de sens », dit le Dr Vincent Demers, directeur médical du GMF Neufchâtel, situé à Québec.

Dans la communauté médicale, le « Plan de transition pour les groupes de médecine de famille (GMF), les groupes de médecine de famille réseau (GMF-R) et les groupes de médecine de famille universitaire (GMF-U) pour la période du 1er avril 2021 au 31 mars 2022 » suscite beaucoup de réactions.

La Dre Karine Benoit, qui pratique notamment au GMF du Suroît, situé à Salaberry-de-Valleyfield, souhaite que le gouvernement revoie à la baisse cette cible de 20 %. Environ 15 000 patients sont inscrits à sa clinique, qui regroupe 11 médecins. Pour respecter ses nouvelles obligations, le GMF devra offrir 3000 plages de rendez-vous à des patients orphelins.

« C’est donc huit plages par jour, ce qui représente un peu moins du tiers de nos plages au “sans rendez-vous” la semaine et les deux tiers de nos plages la fin de semaine », précise la Dre Karine Benoit. Nos patients [inscrits] vont se retrouver avec une offre moindre. »

Nos propres patients inscrits devront aller consulter à l’urgence ou dans d’autres cliniques.

La Dre Karine Benoit rappelle que son GMF, comme les autres, est tenu de maintenir un taux d’assiduité minimal : les patients inscrits qui présentent un problème de santé non urgent doivent consulter un médecin du GMF 80 % du temps (et non se rendre à l’urgence). « On est pris entre l’arbre et l’écorce », dit-elle.

La médecin craint de devoir délaisser sa pratique à l’hôpital du Suroît et de cesser d’offrir des consultations à domicile à ses patients âgés, afin de voir davantage de patients inscrits à son cabinet et ainsi compenser la perte de disponibilité au « sans rendez-vous ».

À la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), on estime que ce nouveau plan doit être modifié. Le regroupement est en discussion avec le MSSS à ce sujet. « Tu ne peux pas être [présent à] 100 % pour ta clientèle inscrite et 100 % là pour la clientèle orpheline, explique son directeur des communications Jean-Pierre Dion. Il faut trouver un équilibre. C’est clair pour nous qu’on ne peut pas aller de l’avant [avec un plan] tel quel. » La FMOQ souligne toutefois qu’elle souhaite que la population ait accès à des soins.

Au Québec, près de 81 % des citoyens sont inscrits auprès d’un médecin de famille, selon le MSSS. Le gouvernement veut que cette proportion atteigne 85 %.

L’accès à un médecin de famille, souligne le cabinet du ministre de la Santé Christian Dubé, demeure un « enjeu prioritaire ». « Les discussions [avec la FMOQ] se déroulent sous le signe de la collaboration, dit son attachée de presse Marjaurie Côté-Boileau. Toutefois, nous serons fermes sur les objectifs et les livrables attendus. La population du Québec est en droit de recevoir ces services de première ligne. »

Réorganiser la pratique

Régis Blais, professeur titulaire au département de gestion, d’évaluation et de politique de santé de l’Université de Montréal, croit que Québec « fait bien » de s’attaquer à ce problème des patients orphelins. Selon lui, les médecins pourraient atteindre la cible de 20 % prévue dans le nouveau plan. « C’est réaliste si on réorganise le travail », estime-t-il.

Les médecins de famille doivent revoir leur pratique, signale Régis Blais. « Je comprends les médecins de dire, “on n’a pas le temps, on est déjà débordés”. D’accord. Mais “on est débordés”, ça dépend de ce qu’on fait. Si un médecin voit un patient qui pourrait être vu par quelqu’un d’autre, c’est du temps qui n’est pas utilisé de façon optimale. »

C’est réaliste si on réorganise le travail. Si un médecin voit un patient qui pourrait être vu par quelqu’un d’autre, c’est du temps qui n’est pas utilisé de façon optimale.  

Des consultations pourraient être évitées, d’après lui. « On sait qu’à peu près 3,5 % des visites médicales, c’est pour des rendez-vous annuels non nécessaires, indique Régis Blais. Il y a des patients qui sont vus, mais qui n’ont aucun problème de santé, pas d’antécédent et pas de raison particulière [pour consulter]. C’est comme un tune up sur une voiture. »
 

Régis Blais rappelle qu’un médecin « est formé pour voir des malades ». « Des personnes en [bonne] santé peuvent être vues par d’autres personnes, dit-il. Des études montrent que 80 % du travail fait par un omnipraticien peut être fait par une infirmière praticienne spécialisée [IPS] formée. »

Le Dr Daniel Murphy, directeur médical du GMF-U de Verdun, estime que les IPS font partie de la solution. Depuis le 25 janvier, ces professionnelles peuvent diagnostiquer des maladies et faire des plans de traitement pour des maladies comme le diabète, l’hypertension, l’asthme et les maladies pulmonaires obstructives chroniques.

Le médecin compte aussi recourir aux pharmaciens communautaires. « Je peux leur demander des suivis pour l’hypertension et qu’ils ajustent la médication, dit le Dr Daniel Murphy. Ça me sauve des rendez-vous. »

Je comprends les médecins de dire, “on n’a pas le temps, on est déjà débordés”. D’accord. Mais “on est débordés”, ça dépend de ce qu’on fait.  

Le nouveau plan inquiète tout de même le Dr Daniel Murphy. Il espère que le gouvernement inclura dans sa cible de 20 % les consultations offertes par des infirmières ou des pharmaciens de GMF à des patients orphelins. « Ça enlèverait un peu de pression sur les médecins de famille, dit-il. À Montréal, près de 70 % des gens ont un médecin de famille. »

Dans son plan de transition, le MSSS indique que les GMF bénéficieront d’un « soutien à la pratique » afin d’atteindre la cible de 20 %. « [Ce soutien se] traduira, à terme, par l’octroi de ressources (infirmière auxiliaire, technicienne ou clinicienne, ressource cléricale ou administrative) ou par un financement de l’établissement dans le but de procéder à l’embauche de ressources hors établissement », ajoute-t-on dans le document.

Selon le MSSS, les GMF devront « implanter progressivement » cette nouvelle mesure destinée à mieux desservir les patients orphelins.

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9 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 3 mars 2021 08 h 33

    Pathétique

    La médecine de brousse on connaît çà! C'est incroyable que plus de 600 000 Québécois qui n'ont pas de médecin de famille soient traités ainsi. Ça veut dire que bien des cancers ne seront jamais traité ni d'autres maladies insidieuses à progression lente que les urgences ne peuvent pas traiter. Ça aussi veut dire que ceux qui devraient être suivis régulièrement pour prévenir le cancer ne le seront pas et cela leur coûtera la vie, c'est aussi simple que ça.

    Dans une autre province j'étais suivi depuis plusieurs années par l'agence du cancer car à risque élevé et j'ai dû revenir au Québec il y a 2 ans puis, bof, malgré que la situation ait été signalée au ministère, pas de médecin de famille et pas de suivi, zéro. Multipliez cette situation par plusieurs dizaines de milliers et on comprend pourquoi le système est surchargé puisqu'il intervient quand c'est trop tard... Tout ce qu'on trouve à faire c'est de mettre un diachylon sur une plaie béante.

  • Benoit Samson - Abonné 3 mars 2021 08 h 55

    Protéger nos ''anges'' adorés et faciliter leurs tâches

    Au pire de la pandémie toujours en cours, on qualifiait nos médecins, infirmières et personnel médical d’être nos ‘’anges’’ adorés. Ce n’était pas exagéré car ils risquaient leurs vies quotidiennement sans les équipements de protection essentiels que l’on aurait dû mettre à leur disposition. Plusieurs y ont effectivement laissé leur vie ou leur santé. Une étude récente démontrait le haut taux de victimes d’épuisement et dépressions chez les professionnels de la santé à cause des excès de travail forcés sur ces pseudo-dieux qui ne sont que des humains comme nous tous. (Provider burnout and fatigue during the COVID-19 pandemic: lessons learned from a high-volume intensive care unit. Anesth Analg 2020; 131: 106-11.)
    À la sortie prochaine de cette crise qui a hypothéqué le système de santé comme jamais auparavant, il sera politiquement facile de vouloir imposer des conditions de travail qui pourraient être délétères au personnel médical pour rattraper les retards immenses accumulés pendant la crise. On suggère ici une augmentation du travail de 20%. Pour combien de temps ? À quel prix pour les professionnels de la santé? Deviendront-ils des ''anges cornus'' s'ils ne peuvent suffire à la tâche?
    Il est certain qu’il faudra augmenter la cadence pour rattraper les retards accumulés. Mais il sera impossible de le faire sans changer les paradigmes de pratique. À cet égard la suggestion de monsieur Régis Blais a beaucoup de mérite. Au lieu d’imposer sur les individus en place des excès de travail risqués, comme monsieur Blais le suggère on devrait plutôt utiliser des assistants pour alléger le fardeau des praticiens et augnementer le volume de patients évalués et traités. Les instances médicales devraient coopérer à ce scénario de solution. Il serait approprié d’ajouter à cette liste le recrutement de médecins et infirmières à la retraite pour venir assister pendant les prochains 12 à 18 mois ceux en place afin de pouvoir progresser rapidement vers un retour à la normale.

  • Marcel Vachon - Abonné 3 mars 2021 09 h 07

    Bravo pour votre article madame Cousineau. J'ai l'impression de voir un jeu de casse tête complété. Merci.

  • Roger Bertrand - Abonné 3 mars 2021 10 h 13

    On est débordé? Ça dépend de ce qu’on fait!

    Je suis tout à fait d'accord, ça dépend de ce qu'on fait et plus précisément, du "comment" on le fait.
    Par exemple, la pandémie a forcé partout, et dans à peu près tout, à revoir les façons de faire. Notamment, il est devenu possible, acceptable et gérable de tenir un échange téléphonique pour un problème de santé avec son médecin de famille. J'ai pu en profiter personnellement à deux reprises. Mon médecin connaît mon dossier. Il n'a pas nécessairement besoin de me rencontrer en personne, dépendant du problème.
    Donc, parmi les patients déjà inscrits, 80 % du volume total, il y a certainement une proportion significative de rendez-vous qui peuvent être téléphoniques, en mode virtuel, le médecin en connaissant normalement et médicalement déjà beaucoup sur son patient.
    De tels rendez-vous sont moins exigeants en temps pour le médecin et en déplacement pour le patient. On y gagne des deux côtés.
    Conclusion: une bonne partie de l'espace à aménager pour les patients orphelins peut vraisemblablement être trouvé par des consultations en mode virtuel (téléphone ou plateforme de visioconférence).

  • David Huggins Daines - Abonné 3 mars 2021 11 h 09

    Statistiques trompeuses

    Être inscrit à un médecin de famille ne veut pas dire qu'on est capable de le voir. J'en ai, en théorie... incapable de prendre rendezvous avec elle depuis la première fois (où on m'a fait attendre 3h). Incapable de me désinscrire non plus. Je pense que plein de médecins ont "inscrit" des patients orphelins, les ont vu une fois pour empocher la prime, et s'en sont lavés les mains.

    • Gilles Théberge - Abonné 3 mars 2021 19 h 22

      J'ai aussi un médecin de famille. Mais de là à être capable de le voir... C'est une autre histoire !