Québec veut l’aide du privé pour réduire les listes d’attentes en radiologie

Pour s’attaquer aux listes d’attente gonflées par les délestages, Québec est sur le point de confier à des cliniques de radiologie privées le mandat de réaliser des milliers de scans et d’imagerie par résonance magnétique (IRM).

Ces ententes de services, qui toucheraient six ou sept CISSS et CIUSSS du Québec, s’inspirent directement de celles qui ont été conclues ces derniers mois avec des cliniques de chirurgies privées pour minimiser les répercussions sur les patients du délestage effectué dans le réseau de la santé pendant la pandémie.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a confirmé au Devoir que certains établissements étaient autorisés à aller de l’avant pour faire tandem avec des laboratoires d’imagerie médicale (LIM), « compte tenu de leur situation spécifique. » Les négociations sur les tarifs n’étant pas encore scellées, le MSSS a refusé de dévoiler le nombre et les noms des établissements concernés.

Chose certaine, depuis novembre, plusieurs CISSS et CIUSSS pressent le MSSS de leur donner le feu vert pour éviter une dégradation de la situation liée aux attentes indues vécues par de nombreux patients pour passer un test d’imagerie.

Selon de nombreux médecins, l’accès réduit aux plateaux techniques d’imagerie dans les hôpitaux continue d’affecter leur capacité à établir des diagnostics, à prescrire des traitements ou à effectuer des suivis.

« Pour que les chirurgiens et les oncologues puissent traiter leurs patients ou voir si leur santé se détériore, ils ont besoin d’imagerie. Il faut accélérer la prise de décisions thérapeutiques », affirme le Dr Jean-Martin Baillargeon, radiologue au CHUM et directeur de la clinique de radiologie Varad au centre-ville deMontréal. Selon ce radiologue, le nombre de patients en attente de scanet d’IRM considérés « hors délai » a doublé au CHUM depuis le début de la pandémie. Une situation que confirme le Dr Vincent Oliva, radiologue d’intervention au CHUM, dont la spécialité consiste notamment à utiliser l’imagerie pour traiter des tumeurs et soigner des artères obstruées. « Il y a des dommages collatéraux pour tous ces patients dont le diagnostic ou le suivi par imagerie médicale a été mis sur pause, non seulement en oncologie, mais pour bien d’autres maladies », dit-il.

« J’ai vu des patients qui ont un cancer du foie et dont le staging [stade] a changé. On présume que leur pronostic va se détériorer. On voit aussi des anévrismes chez des patients, qui sont à risque de rupture. Ceux chez qui on décèle un rétrécissement des artères, on a parfois du mal à faire les rentrer pour poser un stent [endoprothèse] », déplore le Dr Oliva.

Selon ce dernier, les délais pour passer un scan ou une IRM auraient doublé dans la plupart des régions du Québec et triplé dans plusieurs grands hôpitaux de la métropole.

Plus que le délestage, l’épuisement et la pénurie de technologues en radiologie (déplacés pour prêter main-forte en zone COVID), et la lourdeur des procotoles de prévention des infections, ont sérieusement ralenti la cadence dans les salles d’imagerie. « On le voit, les lésions cancéreuses sont plus avancées, plus grosses. C’est le cas aussi pour les maladies cardiaques, où il y a du retard pour le remplacement de valves. »

Centres sous pression

Au CHUM, la liste d’attente pour obtenir un scan a bondi de 2059 à 5525 patients depuis un an. Celle pour passer une IRM a cependant reculé de 5080 à 4663 entre 2020 et 2021. Le centre universitaire compte 6 appareils d’IRM et 6 scans, dont 50 % ne fonctionnent que 8 heures par jour, faute de personnel. Un est à l’arrêt, en attente d’être remplacé.

Au CUSM, la liste d’attente pour une IRM a bondi de 4807 à 7484 patients entre février 2020 et janvier 2021. Quelque 3644 personnes y sont en attente d’un scan. Elles étaient 2407 le 29 février 2020.

Les deux CHU n’ont toujours pas conclu d’ententes avec des cliniques de radiologie privées, mais le CUSM se dit au courant de la situation et tente de voir si d’autres hôpitaux pourraient l’aider à réduire ses listes d’attente.

Selon le Dr Oliva, le délestage continue de frapper de plein fouet tous les cas « semi-urgents ». « C’est une sorte de grosse zone grise où se sont ramassés bien des patients à risque de se détériorer et qui sont laissés pour compte », pense-t-il. Le président de l’ARQ, dont l’association n’est pas partie prenante des négociations amorcées par le MSSS, juge qu’« on en a pour plusieurs années à rattraper ces retards ». Il presse d’adopter un « plan intégré de rattrapage » pour l’ensemble des hôpitaux et d’offrir des conditions gagnantes pour retenir le personnel. « Ce qui s’est fait en chirurgie, ç’a été très bénéfique. Toute contribution serait bienvenue, mais il faut faire bien attention de ne pas dépouiller le réseau public. »

Une trentaine de laboratoires privés d’imagerie médicale seraient en mesure de réaliser des scans et IRM au Québec.

L’endoscopie, une technique d’investigation interne de divers organes, notamment du colon, des bronches et de l’estomac, est aussi lourdement affectée par la pandémie, soutient la Dre Mélanie Bélanger, présidente de l’Association des gastro-entérologues. Plus de 100 000 personnes sont en attente de coloscopies au Québec (destiné à prévenir ou traiter les cancers du côlon), dont la moitié hors délai.

« On n’est toujours pas capables de rattraper. Après huit mois d’attente, les études montrent que les risques de développer un cancer [du colon] doublent. Les délais pour retirer un polype ont aussi doublé. C’est d’une tristesse », déplore la gastro-entérologue.

La Dre Bélanger vient de diagnostiquer un cancer de l’estomac à une jeune patiente de 41 ans. « On ne peut mettre toute la responsabilité sur le délestage, il y a aussi l’effet des patients qui ont eu peur de venir à l’hôpital et d’être contaminés, et qui ont annulé leur rendez-vous. »

Si le retard varie selon les régions, la Dre Bélanger estime qu’il faudra 18 à 24 mois pour combler le retard accumulé. Pour les coloscopies, les cliniques privées ne seront d’aucun recours, car toutes celles qui avaient cette expertise ont fermé leurs portes en 2017, après que l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette leur a interdit l’imposition de frais accessoires.

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