Difficile déploiement des masques N95 dans le réseau de la santé

Le Regroupement québécois des résidences pour aînés dit encore attendre des précisions de la part des CIUSSS et des CISSS au sujet de la directive gouvernementale sur le port du N95 en zone chaude.
Photo: Adrian Wyld La Presse Canadienne Le Regroupement québécois des résidences pour aînés dit encore attendre des précisions de la part des CIUSSS et des CISSS au sujet de la directive gouvernementale sur le port du N95 en zone chaude.

Les établissements de santé et les résidences privées pour aînés avaient jusqu’à jeudi pour déployer des masques N95 en zone chaude, afin de se conformer aux exigences de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). Si l’opération va bon train dans des milieux de soins, elle s’avère chaotique dans bien des endroits.

Le Regroupement québécois des résidences pour aînés dit encore attendre des précisions de la part des CIUSSS et des CISSS au sujet de la directive gouvernementale sur le port du N95 en zone chaude. « De ce que j’ai compris, ça ne sera pas obligatoire, dit son président Yves Desjardins. Cela va dépendre de l’environnement, par exemple si deux résidents se trouvent dans un même endroit mal ventilé. Plus clair que ça, tu meurs… »

La nouvelle directive du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) soulève « plusieurs questions qui demeurent sans réponse », estime la Dre Sophie Zhang, co-cheffe adjointe de l’hébergement au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, qui gère 15 CHSLD. « Par exemple, en résidence privée pour aînés, les gens sont dans leur appartement, dit-elle. Est-ce que deux cas positifs dans une RPA [résidence privée pour aînés] constituent une zone chaude ? »

Une médecin, qui souhaite garder l’anonymat parce qu’elle n’est pas autorisée à parler aux médias, indique qu’aucun masque N95 n’a encore été acheminé par le CIUSSS dans la ressource privée où elle travaille. « On nous a dit que pour l’instant, on commencerait à s’occuper des milieux de vie où il y a des éclosions actives, dit-elle. C’est logique. » Elle craint toutefois de devoir introduire les N95 en catastrophe dans son milieu si les cas de COVID-19 se multiplient.

Plusieurs questions qui demeurent sans réponse.

 

Le déploiement des N95 est loin d’être simple dans les milieux de vie pour aînés, signale la Dre Sophie Zhang, aussi coprésidente de la Communauté de pratique des médecins en CHSLD. « Dans notre CIUSSS, on avait entamé depuis plusieurs semaines une démarche pour former des employés de CHSLD capables de faire les fit tests sur place, explique-t-elle. Cela nous permet d’avoir la flexibilité d’offrir ces tests rapidement aux employés le nécessitant. Les autres établissements [CIUSSS et CISSS] ont beaucoup plus de mal, car souvent les fit tests sont faits dans les hôpitaux et il n’y a pas assez de monde pour en faire. »

À la Cité-de-la-Santé à Laval, les tests d’étanchéité ont été effectués auprès de tous les préposés aux bénéficiaires, infirmières auxiliaires, infirmières et inhalothérapeutes travaillant en zone chaude, d’après Marjolaine Aubé, présidente du Syndicat des travailleuses et des travailleurs du CISSS de Laval-CSN. Elle déplore toutefois que les autres corps d’emploi — préposés à l’entretien, diététiciens, etc. — n’aient pas accès au N95 même s’ils œuvrent eux aussi en zone rouge. « La raison pour laquelle on a enfin les N95, c’est parce que c’est aérotransporté, dit-elle. C’est aérotransporté pour tout le monde ! »

Ailleurs au Québec, les N95 sont déployés dans les établissements « mais avec difficulté », indique Thierry Larivière, conseiller aux communications à la FSSS-CSN. « Ces masques doivent être ajustés pour chaque forme de visage. Il faut que chaque personne puisse d’abord déterminer le modèle précis qu’il lui faut et recevoir l’approvisionnement de ce modèle en particulier. »

La Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) rapporte aussi que les tests d’étanchéité n’ont pas été terminés dans tous les établissements.

Dans sa directive, le MSSS demande aux établissements de « prendre les actions nécessaires pour appliquer les mesures émises par la CNESST » d’ici le 11 février. Mais « considérant les enjeux de capacité liés aux tests d’ajustement, des modalités de transition sont prévues », ajoute-t-on.

Des N95 réclamés en zone tiède

La FSSS-CSN réclame que le masque N95 soit également obligatoire en zone tiède, où se trouvent des patients en attente d’un résultat de test de dépistage. « Il y a des cas potentiels dans ces zones-là, dit Thierry Larivière. Donc, il y a un risque et on considère que le principe de précaution doit s’appliquer. »

La FIQ et la FIQ secteur privé ont la même position. Elles rappellent que leurs deux recours judiciaires, visant un élargissement de l’accès au N95, demeurent « actifs devant les tribunaux ».

La Dre Mélissa Ranger croit que le personnel des urgences dans les hôpitaux devrait porter un N95 en zone tiède et en zone rouge. « Le masque chirurgical, qu’on utilise lorsqu’on traite des patients suspectés et en attente de résultat, est sous-optimal considérant la transmission par aérosols et la contagiosité beaucoup plus élevée des variants », pense l’urgentologue, qui pratique à l’hôpital Charles-Le Moyne, situé à Greenfield Park.

Le médecin Pascal Ranger, qui travaille aux urgences de l’hôpital Santa Cabrini à Montréal, n’est pas du même avis. « Le masque de procédure a démontré dans plusieurs études son efficacité contre la COVID-19 et il est nettement moins ardu à porter qu’un N95 durant huit heures [de travail] », estime-t-il.

Le président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence, le Dr Gilbert Boucher, est partagé. « La très grande majorité du personnel des urgences au Québec a reçu la première dose du vaccin contre la COVID-19, observe-t-il. Et c’est vrai que le N95 est inconfortable. »

Le médecin affirme déjà porter le N95 en zone tiède lorsqu’il juge un patient à haut risque d’infection. « Quand un patient tousse et fait de la fièvre, on le met avant d’aller le voir », dit le Dr Gilbert Boucher, qui pratique à l’Institut de cardiologie de Montréal et au Centre universitaire de santé McGill.

Questionné pour savoir s’il comptait réviser sa directive, le MSSS indique que celle-ci « pourrait évoluer dans le temps en fonction des nouvelles connaissances sur la COVID-19 ».