Que reste-t-il de nos câlins?

Martine Letarte
Collaboration spéciale
Une femme enlaçait son père dans un centre pour personnes âgées à Barcelone, en Espagne, en juin dernier, où une bâche de plastique a été installée pour permettre les étreintes sans contact direct entre les proches et les résidents.
Photo: Emilio Morenatti Associated Press Une femme enlaçait son père dans un centre pour personnes âgées à Barcelone, en Espagne, en juin dernier, où une bâche de plastique a été installée pour permettre les étreintes sans contact direct entre les proches et les résidents.

Ce texte fait partie du cahier spécial Santé mentale

Alors qu’on avait tendance à les tenir pour acquis, les câlins sont rares, voire inexistants, en temps de pandémie. Ils sont toutefois importants pour la santé mentale des gens et, bien sûr, pour le développement des enfants. Mais heureusement, l’humain est doté d’une grande capacité d’adaptation. On en discute avec Florence Vinit, professeure en psychologie à l’Université du Québec à Montréal, qui a étudié le rôle du toucher dans un contexte de soins.

 

« Alors qu’on parlait moins de l’importance du toucher auparavant, la privation forcée actuelle fait ressortir à quel point nous sommes des êtres de contacts et d’affectivité », fait remarquer Florence Vinit.

Ce manque n’est pas palpable seulement entre amis et dans la famille élargie. « On le voit dans toutes sortes de petits gestes d’encouragement qu’on a perdus, que ce soit dans le cadre scolaire, dans le cadre professionnel, ou même dans le cadre sportif, dit-elle. C’est à travers ces éléments qu’on constitue notre tissu affectif et notre soutien au quotidien. »

Si tout le monde a besoin de contacts physiques, il y a certaines périodes de la vie où ils ne sont ni plus ni moins que cruciaux pour la santé mentale. Par exemple, le nourrisson a besoin de tout un climat affectif pour se développer. « Ce ne sont pas que les soins techniques qui sont importants, mais toute la qualité affective, sensorielle et de présence autour de l’enfant », explique la psychologue.

Elle ajoute que pour l’adolescent également le toucher est d’une grande importance. « Il y a tout un besoin d’appartenance qui va parfois se traduire par le toucher informel, ou par des comportements qui peuvent paraître agressifs, comme se battre ou se provoquer. Mais ces comportements correspondent parfois à des façons de se confirmer dans son propre corps, de chercher un contact avec un pair. »

Stratégies d’adaptation

Si le toucher reste une nourriture affective importante tout au long de la vie, Florence Vinit est d’avis qu’il est tout de même possible d’aller chercher du soutien autrement que dans le contact physique. « Beaucoup de gens seuls vivent des contacts interpersonnels plus larges qui traduisent de l’affectivité et le sentiment de compter pour l’autre. »

Il y a une réciprocité. Dans ce moment de contact, les deux personnes vivent un moment de partage, elles s’apportent un soutien mutuel.

 

Le soutien social peut donc prendre différentes formes. Bien sûr, il peut passer par les technologies. « Je pense à des familles qui font des vidéoconférences dans des moments du quotidien, par exemple pour permettre aux grands-parents d’y assister, indique Mme Vinit. C’est une façon de tisser des liens malgré la distance. »

Mais ce n’est pas la seule façon. Heureusement, puisqu’en plus d’être privés de visites, bien des gens âgés ne sont pas à l’aise avec les technologies. « Il faut alors trouver d’autres façons pour que la personne se sente importante, reconnue, souligne-t-elle. Par exemple, des gens se sont remis à écrire de vraies lettres. Il y a plusieurs manières d’exprimer de l’affection et l’histoire a montré que l’humain est très créatif lorsqu’il vit des périodes traumatisantes. La résilience est le propre de l’humain qui naît et qui vit à travers le contact. »

Ces efforts déployés pour montrer à l’autre qu’il est important font d’ailleurs du bien aux deux personnes. « Il y a une réciprocité, affirme la chercheuse. Dans ce moment de contact, les deux personnes vivent un moment de partage, elles s’apportent un soutien mutuel. »

Il ne faut pas oublier non plus le rôle de l’art. « On en parle peu parce que l’art est très affecté par la crise, mais il peut jouer un rôle dans l’accompagnement des gens, affirme Florence Vinit. Par exemple, lorsqu’on lit un livre, on est dans l’écoute de quelque chose qui nous touche artistiquement, on est en contact avec d’autres êtres humains qui ont vécu des expériences similaires. Ça fait du bien, ça aussi. »

Vers un retour du toucher ?

Tandis que l’être humain s’adapte à cette privation de câlins, il restera à voir s’il retrouvera, une fois la pandémie terminée, l’envie de toucher les autres. « Tous ces codes sociaux instaurés à travers les contraintes de la pandémie depuis un an influencent notre façon d’être à l’autre, remarque Florence Vinit. On a absorbé une forme d’inquiétude, de vigilance, qui est nécessaire actuellement. Il serait sans doute naïf de penser que du jour au lendemain on oubliera ces éléments intégrés. »

Mme Vinit rappelle toutefois que, si l’humain a cette capacité d’adaptation, il a aussi la capacité de désapprendre. Elle est ainsi d’avis que les gens auront soif de contacts. « C’est au cœur de la nature humaine. »

Comment faudra-t-il agir avec les enfants à qui on a appris, souvent de peine et de misère, à garder une distance avec les gens ? « Ils verront les adultes de nouveau en sécurité dans leurs contacts quotidiens et sans doute que cela les influencera, indique Florence Vinit. Mais il sera aussi très important de nommer les choses. Il faudra leur expliquer qu’on était dans un contexte de crise qui nous obligeait à limiter les contacts, mais qu’on peut maintenant aller vers une normalisation. »

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