Une lutte entre diplomatie et nationalisme vaccinal

C'est la logique du chacun pour soi dans la grande course aux doses. De multiples joueurs fortunés compétitionnent pour obtenir un maximum de vaccins et tant pis pour le voisin.
Photo: Nelson Almeida Agence France-Presse C'est la logique du chacun pour soi dans la grande course aux doses. De multiples joueurs fortunés compétitionnent pour obtenir un maximum de vaccins et tant pis pour le voisin.

Si la Chine est l’usine du monde, l’Inde est sa pharmacie.

Le pays fournit environ 60 % des vaccins mondiaux en temps normal (entendre : sans pandémie). Le sous-continent qui aura besoin de deux, voire de trois milliards de doses anti-COVID pour sa propre population a pourtant déjà commencé à en distribuer gratuitement au Bangladesh, au Népal, au Myanmar, et à en vendre des millions d’autres à l’Afrique du Sud, au Brésil, au Maroc.

La Chine a aussi lancé une opération vaccinale sur plusieurs continents :au Brésil pour la fourniture de100 millions de fioles, partout en Afrique selon les promesses et déjà dans quelques pays du Proche-Orient. Pékin exporte le précieux vaccin au Pakistan, ennemi séculaire de l’Inde, qui a reçu environ 500 000 doses le 1er février.

La Russie pourra utiliser son Spoutnik V pour renforcer ses liens avec ses propres alliés si son volume de stocks s’améliore. Moscou a promis des livraisons qui tardent à se concrétiser à l’« étranger proche », comme on disait en URSS. La Biélorussie et la Hongrie attendent, de même que l’Iran et le Venezuela, deux ennemis des États-Unis.

Une sorte de diplomatie du vaccin semble donc en développement. Le South China Morning Post de Hong Kong résumait cette semaine le problème par ce titre : « L’Inde peut-elle éclipser la Chine avec la diplomatie du vaccin ? »

« Je crois que la diplomatie vaccinale est en marche, répète en entrevue au Devoir Mara Pillinger, chercheuse sur les stratégies et politiques globales de santé à l’Institut O’Neill de Washington. « Nous voyons, entre autres, la Chine, la Russie et l’Inde faire un usage intensif des dons de vaccins pour établir des relations bilatérales et accroître leur influence et leur réputation dans le monde. »

Mme Pillinger ajoute que les États-Unis et l’Union européenne, comme le Canada d’ailleurs, se retrouvent à la traîne dans cette course mondiale sanitaire. « Ils ont commandé beaucoup de doses pour leurs propres populations, mais leurs campagnes de vaccination ont connu un début difficile et ils subissent beaucoup de pression pour vacciner autant de personnes que possible, le plus rapidement possible. Les coûts sociaux et économiques de la pandémie sont si énormes qu’il serait politiquement très difficile pour ces gouvernements de donner des doses à l’étranger alors que les gens ne peuvent pas obtenir de rendez-vous pour la vaccination chez eux. Donc, politiquement, ces pays ne peuvent pas s’engager dans la diplomatie des vaccins pour le moment et se trouvent désavantagés à l’échelle mondiale. »

Chacun pour soi

Le colonel à la retraite George Petrolekas, membre de l’Institut canadien des affaires mondiales, part des mêmes constats pour arriver à une position inverse. « En ce moment, je ne pense pas que les grandes puissances utilisent le vaccin comme moyen d’influence, explique-t-il par écrit. Si tel est le cas, on verrait également les États-Unis utiliser leur production nationale de vaccins pour exercer une influence [à l’étranger]. Les deux vaccins chinois sont utilisés dans un certain nombre de pays, mais je pense que cela est dû à la capacité de fabrication chinoise et au fait qu’ils ont pris les mesures draconiennes nécessaires pour contenir le virus dès le départ. En plus, la crise de la COVID ne représente pas en Chine l’urgence nationale qu’elle constitue aux États-Unis. »

L’observateur met plutôt en évidence la logique du chacun pour soi dans la grande course aux doses. De multiples joueurs fortunés compétitionnent pour obtenir un maximum de vaccins et tant pis pour le voisin.

20 %
Il s’agit du pourcentage de la population de 190 pays que le programme COVAX veut vacciner contre la COVID-19 d’ici la fin de l’année 2021.

« Malheureusement, nous assistons à la montée du nationalisme des vaccins », juge M. Petrolekas. Il cite en preuve le fait que la production américaine de doses reste aux États-Unis.

La pandémie met ainsi en évidence la faiblesse de la coopération mondiale, les forces et les faiblesses du multilatéralisme et le rôle des États dans le système international. « Nous sommes presque revenus à une situation d’avant la Première Guerre mondiale, dit Andrew Caddell, lui aussi associé de l’Institut canadien des affaires mondiales. Ou on se retrouve dans une situation semblable à celle d’avant l’ONU, dans l’entre-deux-guerres, quand la Société des Nations ne servait pas à grand-chose. On ne vit pas le chaos actuellement, mais presque, avec la règle du chacun pour soi. »

M. Caddell a travaillé comme diplomate pour le Canada, auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et au sein de Santé Canada. Il souligne que le principe d’organisation du monde face à cette crise pandémique (ou une autre) demanderait de diminuer la souveraineté nationale au profit du bien-être commun mondial.

« C’est le premier commandement du multilatéralisme et la raison d’être des traités internationaux, dit-il. Je ne sais pas pourquoi il n’est pas respecté. Peut-être à cause d’un manque de force morale ou administrative de l’OMS. Peut-être à cause des années Trump qui ont réduit la coopération efficace du système international. Peut-être par manque de volonté des États pour travailler sur le plan multilatéral. »

Très peu pour tous

Il existe bien un programme mondial appelé COVAX, piloté par l’OMS, l’Alliance du vaccin GAVI et la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI). Elle fédère 156 États et prévoit de fournir des doses à 20 % de la population de 190 nations d’ici la fin de l’année. La moitié des partenaires devraient bénéficier du programme gratuitement.

« Nous avons pu tirer des leçons des échecs du passé, commente Mme Pillinger de Washington. Après que les pays riches ont stocké des vaccins lors de l’épidémie de grippe H1N1 en 2009, les pays ont créé un traité international, le Cadre de préparation à la grippe pandémique, pour partager les échantillons de virus grippaux et avoir accès aux vaccins. Nous avons aussi l’exemple de la solidarité dans la coopération pour lutter contre l’épidémie de sida, par exemple, en réduisant le prix des médicaments et en fournissant un financement [aux États plus pauvres]. »

Pour l’instant, les distributions de vaccins anti-COVID forment l’équivalent d’une goutte dans un grand lac. Une première tranche de 1,2 million de doses du produit de Pfizer-BioNTech sera disponible dans les prochaines semaines. D’autres suivront, tirées du vaccin développé par l’Université Oxford avec AstraZeneca. Ottawa a versé 440 millions en septembre. La révélation qu’il pourrait recevoir des fioles dans le cadre de ce programme de coopération compassionnel a choqué.

« Dans un monde différent, dans une réalité alternative, poursuit Mme Pillinger, on peut imaginer que les pays du monde se seraient unis dans la solidarité pour obtenir tous leurs vaccins dans le cadre du programme COVAX qui serait devenu le mécanisme d’une allocation mondiale équitable. Le monde entier aurait reçu ses doses par ce mécanisme, priorisant les populations à risque, au même rythme, etc. Ce n’est pas la réalité dans laquelle nous vivons. Cela n’arrivera pas. »