L’INESSS n’accorde pas sa bénédiction à l’utilisation de la colchicine

Ce qui préoccupe le plus les experts de l’INESSS est l’incidence significativement plus élevée des embolies pulmonaires chez les personnes traitées avec la colchicine.
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir Ce qui préoccupe le plus les experts de l’INESSS est l’incidence significativement plus élevée des embolies pulmonaires chez les personnes traitées avec la colchicine.

À la lumière des données présentées dans une prépublication, l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS) n’accorde pas sa bénédiction à l’utilisation de la colchicine chez des personnes atteintes de la COVID-19 dans le but de prévenir les complications et de ce fait les hospitalisations. La très faible valeur statistique des résultats de l’étude ainsi que les préoccupations que soulèvent certains effets indésirables potentiellement dangereux, tels que l’embolie pulmonaire, ont poussé les experts de l’INESSS à opter pour plus de prudence pour l’instant.

C’est le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) qui a donné à l’INESSS le mandat d’analyser les données de l’étude COLCORONA qui ont fait l’objet d’une prépublication sur le site medRxiv le 27 janvier dernier. Lors d’un breffage technique mercredi après-midi, la Dre Michèle de Guise, vice-présidente scientifique de l’INESSS, a d’abord salué la qualité de l’essai clinique qui a été mené dans six pays et dans les règles de l’art. Le traitement a en effet été comparé à un placebo, et le médicament a été administré de façon aléatoire et à double insu (personne ne savait ce que chaque participant recevait) à la moitié des participants tandis que l’autre moitié a reçu un placebo. Les expérimentateurs ont toutefois décidé d’interrompre l’étude une fois qu’ils ont eu recruté 75 % des participants prévus afin d’accélérer le partage des résultats compte tenu de l’urgence sanitaire actuelle.

Rappelons que l’étude visait à déterminer l’efficacité de la colchicine à réduire les hospitalisations, la mortalité et le recours à une assistance respiratoire automatique et qu’elle a été effectuée sur près de 5000 personnes, dont 2235 ont reçu la colchicine et 2253 un placébo. L’analyse des résultats obtenus sur l’ensemble des participants ne permet pas « conclure à un effet de la colchicine sur les hospitalisations », conclut l’INESSS, car le médicament n’a réduit le risque absolu d’hospitalisation que de 1,2 % (4,5 % d’hospitalisation avec la colchicine contre 5,7 % avec le placébo) et que l’intervalle de confiance dans lequel cette valeur se situe est si large que la valeur n’est plus statistiquement significative.

Même constat pour l’efficacité de la colchicine à diminuer le risque de décès et de recours à une ventilation mécanique qui n’était pas statistiquement significative. Les données indiquent que la colchicine a réduit de 0,2 % le risque absolu de mortalité (5 décès, soit 0,2 %, sous colchicine contre 9 décès, soit 0,4 %, sous placébo), et de 0,4 % le risque que la personne ait besoin d’une assistance respiratoire automatique (11, soit 0,5 %, sous colchicine contre 21, soit 0,9 %, sous placébo).

Quand l’analyse n’a porté que sur les résultats obtenus chez les patients ayant reçu une confirmation de leur infection par un test RT-PCR (les autres ayant été déclarés positifs à la COVID-19 qu’à partir de leurs symptômes), l’efficacité du traitement est apparue comme étant statistiquement significative, « mais la force statistique n’est pas très robuste car si un seul événement [(hospitalisation ou décès) de plus était survenu parmi les patients traités à la colchicine], le résultat serait devenu non statistique. Cela démontre l’incertitude et la fragilité des résultats dans ce sous-groupe de participants », a souligné la Dre de Guise.

Selon la scientifique, « le faible taux d’événements survenus dans le groupe placébo (seulement 6 % des participants sous placébo ont été hospitalisés, 0,4 % sont décédés, 1 % ont eu besoin de ventilation mécanique) a certainement contribué à réduire la puissance (statistique) de l’étude. Ce faible taux d’événements est probablement dû au fait que moins de 10 % des participants étaient âgés de 70 ans et plus », a-t-elle avancé.

L’INESSS a également fait remarquer les participants ayant éprouvé des effets secondaires reliés au médicament se sont avérés plus nombreux dans le groupe ayant reçu de la colchicine. Les effets indésirables les plus fréquents, qui étaient de nature gastro-intestinale, ont indisposé 24 % du groupe traité à la colchicine contre 15 % du groupe placébo. La Dre de Guise a expliqué que les problèmes gastro-intestinaux éprouvés par les personnes sous placébo sont imputables à la COVID-19 qui peut induire ce genre de symptômes. Selon la clinicienne, la colchicine provoquait « le plus souvent de fortes diarrhées susceptibles d’entraîner une déshydratation » qui pourrait s’avérer dangereuse « chez les personnes de 70 ans et plus qui prennent des médicaments pour traiter une insuffisance cardiaque ou une hypertension car cette déshydratation pourrait majorer l’effet de ces médicaments ».

Mais ce qui préoccupe le plus les experts de l’INESSS est l’incidence significativement plus élevée des embolies pulmonaires chez les personnes traitées avec la colchicine (11 cas d’embolie pulmonaire sous colchicine contre deux sous placébo). « L’embolie pulmonaire n’est pas un effet secondaire connu de la colchicine, cet effet était très inattendu et il est préoccupant car la COVID-19 a un impact sur la cascade de coagulation », a précisé la Dre de Guise avant d’ajouter qu’il n’est pas impossible que cette incidence plus élevée soit « due au hasard ».

C’est donc pour ces différentes raisons que l’INESSS considère qu’il est « prématuré d’appuyer l’usage de la colchicine chez les personnes non hospitalisées qui ont reçu un diagnostic de COVID-19 ». Ses experts croient toutefois que « l’hypothèse » selon laquelle la colchicine pourrait atténuer le risque de complications « est forte » et mérite d’être étudiée plus avant afin d’identifier notamment les sous-populations les plus susceptibles d’en bénéficier. L’INESSS n’attend que « la confirmation de ces effets » bénéfiques par des résultats plus robustes statistiquement.

Pour l’instant, « les cliniciens qui désirent le prescrire à leurs patients devraient user de prudence et discuter des risques que cela comporte avec eux », a commenté en conclusion la Dre de Guise.