Une brèche d’information continue de priver les demandeurs d’asile d’avoir accès aux soins de santé

À court de moyens financiers, plusieurs demandeurs d’asile se privent des traitements dont ils ont besoin et d’autres se débrouillent autrement pour soigner leurs maux.
Photo: Fred Tanneau Agence France-Presse À court de moyens financiers, plusieurs demandeurs d’asile se privent des traitements dont ils ont besoin et d’autres se débrouillent autrement pour soigner leurs maux.

Des demandeurs d’asile disent avoir toujours de la difficulté à obtenir des soins de santé au Québec en présentant leur certificat du Programme de santé intérimaire. Parce que ceux-ci n’ont pas en main une carte valide de la RAMQ, certains prestataires de services refusent de soigner cette clientèle ou exigent qu’elle paie le coût des soins. À court de moyens financiers, plusieurs demandeurs d’asile se privent donc des traitements dont ils ont besoin et d’autres se débrouillent autrement pour soigner leurs maux.

Financé par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, ce programme offre aux demandeurs d’asile une couverture de base similaire à celle du régime d’assurance maladie provincial, ainsi qu’une couverture supplémentaire comprenant notamment des soins dentaires, de la vue et des services en psychothérapie, ergothérapie, orthophonie et physiothérapie, entre autres. Les prestataires de services facturent directement la Croix Bleue Medavie, administrateur des demandes de règlement en vertu de ce programme.

Refusée au CLSC

« Peu de temps après mon arrivée à Gatineau au printemps 2017, j’ai voulu voir un médecin au CLSC, mais lorsque j’ai montré mon certificat, on m’a dit que je n’étais pas admissible à recevoir des soins sans une carte valide de la RAMQ », raconte Ana Herrera, Salvadorienne d’origine et demandeuse d’asile, qui a dû recourir aux services d’un organisme communautaire pour réussir à avoir une consultation médicale. « Une intervenante du CALAS m’a accompagnée pour leur expliquer que j’avais droit aux services, et c’est ainsi que j’ai pu recevoir des soins », dit-elle.

« J’ai travaillé avec beaucoup de demandeurs d’asile durant ma résidence au CLSC Côte-des-Neiges, où il y a une clinique pour les réfugiés », souligne au Devoir le Dr Alessandro Carini Gutierrez, médecin membre du Groupe de médecine de famille (GMF). « Lorsque je suis arrivé à la clinique où j’exerce depuis trois ans, c’était déjà une pratique courante de recevoir les demandeurs d’asile, mais je sais que d’autres cliniques, notamment des cliniques privées, ne s’occupent pas de cette clientèle », précise-t-il.

« Lorsque je prescris des soins de physiothérapie aux demandeurs d’asile, j’insiste pour leur expliquer que ces soins sont couverts par leur assurance, à la différence de la RAMQ qui n’offre pas l’accès gratuit à ces services pour ses assurés », ajoute le Dr Carini, indiquant que plusieurs de ses patients se font tout de même demander de payer leurs traitements. « J’ignore si c’est parce que les cliniques ne veulent pas prendre le temps de s’occuper de la paperasse additionnelle ou si elles ignorent simplement comment fonctionne la démarche de remboursement. »

Se débrouiller autrement

« Ma fille de 16 ans souffre de maux de dos quotidiennement depuis plusieurs mois, mais nous ne pouvons pas consulter un physiothérapeute, car nous n’avons pas accès à un médecin pour avoir une ordonnance », raconte Alma Delia, demandeuse d’asile originaire du Mexique, résidente de Laval. Elle dit avoir réussi à trouver un physiothérapeute avec plusieurs années d’expérience dans son pays, mais qui est encore à faire des démarches pour obtenir son permis d’exercer au Québec. « Il a pu nous aider rapidement et ma fille va mieux aujourd’hui après sa thérapie », affirme-t-elle.

N’étant pas au courant de sa couverture familiale avec la Croix Bleue ou des cliniques qui acceptent de traiter les demandeurs d’asile, elle s’était présentée à l’hôpital avec sa fille plusieurs mois auparavant, mais après cinq heures d’attente, elles étaient reparties avant de voir un médecin. « La salle d’urgence était bondée de monde. On aurait pu éviter d’y aller si on avait pu voir un médecin dans une clinique », déplore la mère de famille.

« J’ai des vertiges et des malaises depuis l’an dernier, raconte Jorge Blas, le mari d’Alma Delia. J’ai besoin de voir un médecin et de faire des tests, mais toutes les cliniques qu’on a contactées ne prennent pas de nouveaux patients, et c’est encore pire depuis le début de la pandémie », se lamente-t-il.

La famille se tourne actuellement vers la médecine douce et les huiles essentielles afin de soigner ses maux, en attendant de trouver une clinique qui puisse lui fournir des soins médicaux.

Améliorer l’accès aux fournisseurs

« Les obstacles que les demandeurs d’asile rencontrent pour accéder aux services de santé, notamment dans les cliniques sans rendez-vous et les cliniques privées, contribuent à l’engorgement des urgences dans les hôpitaux », soutient la physiothérapeute d’origine vénézuélienne Maira Prado, propriétaire de la clinique Action Sport Physio Cabrini à Montréal.

« Il faudrait qu’on puisse offrir aux demandeurs d’asile un service en ligne comme celui de Bonjour Santé, où ils pourraient consulter le répertoire de cliniques et de professionnels de la santé fournisseurs du Programme de santé intérimaire et prendre rendez-vous, au besoin », dit Mme Prado, qui travaille auprès d’organismes québécois pour promouvoir l’accès à la santé pour les demandeurs d’asile.

« Je suis actuellement en train de créer un corridor de santé en établissant des partenariats avec des organismes en région pour pouvoir offrir des services de téléréadaptation aux demandeurs d’asile partout au Québec », ajoute-t-elle.

Méconnaissance du programme

Les problèmes rencontrés par les demandeurs d’asile sont en partie attribuables à la méconnaissance du Programme fédéral de santé intérimaire par les prestataires de services de santé. Plusieurs soutiennent ne pas être au courant de l’existence du programme ou de la possibilité d’en devenir fournisseurs en s’inscrivant en ligne sur le site Web de l’assureur.

« Bien que mes employés soient assurés par la Croix Bleue, j’ignorais l’existence de ce programme jusqu’à aujourd’hui », dit Stéphane Fournier, président fondateur du réseau Accès Physio, qui compte huit cliniques à travers la Montérégie et à Laval.

« Étant sensible à la réalité des demandeurs d’asile qui n’ont pas de ressources financières, je m’engage à m’en informer dans les prochains jours pour pouvoir accommoder cette clientèle dans nos cliniques », ajoute le physiothérapeute gestionnaire du réseau, indiquant qu’il serait possible également pour lui de diffuser l’information auprès des membres de la Fédération des cliniques de physiothérapie du Québec afin que d’autres prestataires de services puissent s’y joindre.

Le Programme de santé intérimaire a été remis en place le 1er avril 2016, après avoir subi d’importants changements et compressions en 2012 par le gouvernement conservateur. Depuis 2017, le Québec a vu augmenter le nombre de demandes d’asile présentées sur son territoire. En 2019, 31 265 demandes d’asile ont été reçues et 8970 au total ont été enregistrées entre le 1er janvier et le 31 octobre 2020.

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