Le Canada se donne les moyens de produire des vaccins

La nouvelle installation du Conseil national de recherches, à Montréal, où seront produit des doses Novavax de vaccin contre la COVID-19 lorsque le bâtiment sera terminé plus tard cette année
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne La nouvelle installation du Conseil national de recherches, à Montréal, où seront produit des doses Novavax de vaccin contre la COVID-19 lorsque le bâtiment sera terminé plus tard cette année

L’annonce par le gouvernement fédéral que des vaccins pourront bientôt être fabriqués à Montréal est en soi une bonne nouvelle, mais plusieurs politiciens déplorent le fait que la production de ces vaccins ne débutera qu’une fois que la population canadienne aura été vaccinée. Néanmoins, en raison du retard dans les livraisons des doses de vaccins produits en Europe par Pfizer/BioNTech et Moderna, cette annonce est plus que bienvenue et est même imitée par d’autres pays, comme la France, dont le président annonçait lui aussi mardi que des vaccins anti-COVID seraient désormais produits sur le territoire français, et ce, dès la fin du mois de février.

En point de presse mardi matin, Justin Trudeau et le ministre de l’Innovation François-Philippe Champagne ont annoncé une entente avec la compagnie américaine Novavax afin que celle-ci permette la production de son vaccin sur le site du Conseil national de recherches du Canada (CNRC) de la rue Royalmount, à Montréal, qui est en voie d’agrandissement et qui sera bonifié par la construction d’une toute nouvelle usine de production de vaccins — des travaux financés par les 123 millions de dollars annoncés en août dernier.

Ces installations devront toutefois être certifiées par Santé Canada avant de pouvoir commencer à produire le vaccin de Novavax, qui n’a déposé une demande d’approbation auprès de Santé Canada que vendredi 29 janvier. La fabrication de vaccins n’y débutera donc pas avant la fin de l’année, a précisé le gouvernement Trudeau, qui avait par ailleurs promis que toute la population canadienne serait vaccinée d’ici la fin de septembre. À terme, l’usine devrait pouvoir produire mensuellement deux millions de doses de ce vaccin.

Contexte incertain

Pour le Dr Don Vinh, microbiologiste et immunologue au CUSM, l’investissement du fédéral dans des infrastructures destinées à la fabrication de vaccins au pays est « une très bonne décision qui aura des répercussions déjà à court terme ». « Ce n’est pas certain que tous les Canadiens seront vaccinés en septembre. Les fabricants de tous les vaccins approuvés, soit Pfizer-BioNTech, Moderna et AstraZeneca, éprouvent actuellement des difficultés à produire les doses promises et des facteurs géopolitiques imprévisibles influencent aussi la disponibilité de ces vaccins. Malheureusement, tous ces impondérables sont hors de notre contrôle, au Canada, et font en sorte que notre approvisionnement en vaccins est incertain. Détenir la capacité de fabriquer des vaccins dans notre pays serait ainsi un avantage incontestable à court terme », dit-il.

« On ne sait jamais ce qui peut arriver ailleurs », ajoute-t-il, tout en rappelant qu’au tout début de la pandémie, la Chine et l’Italie, qui étaient les principaux fournisseurs d’équipements de protection personnels, ont vu leur production diminuer, car c’étaient les deux pays les plus durement frappés par la COVID-19, ce qui avait entraîné une pénurie de ce matériel dans le reste du monde.

De plus, l’Union européenne a annoncé des mesures de contrôle des exportations de vaccins afin d’assurer l’approvisionnement de ses pays membres. M. Trudeau a toutefois déclaré avoir eu l’assurance de la présidente de la Commission européenne que les livraisons à destination du Canada seront respectées.

Le Dr Vinh fait aussi remarquer que les vaccins actuels ciblent la protéine S (pour Spike ou spicule) du virus, laquelle subit continuellement des mutations, et qu’en conséquence, « on peut s’attendre à ce qu’apparaissent de nouveaux variants ayant accumulé des changements [dans l’ADN du virus] suffisamment nombreux pour compromettre l’efficacité des vaccins actuels ».

« On sait que le variant apparu en Afrique du Sud est moins bien neutralisé par les anticorps générés par certains vaccins. Il se pourrait donc qu’on se retrouve face à la même histoire qu’avec le virus de la grippe. Il se peut que les vaccins actuels soient efficaces pendant quelques années, mais si on parvient à contrôler ce virus, sans l’éradiquer toutefois, et qu’il continue de circuler, il est fort probable que les vaccins actuels seront beaucoup moins efficaces dans le futur. Or, si on a besoin de mettre ces vaccins à jour, une usine nous permettant de fabriquer de nouveaux vaccins selon les bonnes pratiques de fabrication au Canada serait idéale. Ainsi, nous ne serions plus dépendants de facteurs extérieurs pour produire des vaccins dans le futur », explique-t-il.

Une assurance à long terme

Pour sa part, Justin Trudeau a fait valoir que, même si la création d’une chaîne de production de vaccins en sol canadien arrive après que les Canadiens auront été vaccinés, elle demeure essentielle. « On ne sait pas ce qui peut se passer l’année prochaine ou dans les années à venir. Il y a de nouveaux variants. […] Le Canada va maintenant être en position de produire des vaccins pour les Canadiens. Et évidemment, dans le meilleur des cas, si on n’en a pas besoin ici, au Canada, on en aura pour en offrir à nos alliés, aux partenaires, aux pays en développement qui en ont besoin partout dans le monde », a-t-il indiqué.

« Même si la population canadienne était vaccinée, il faut penser que nous faisons face à une pandémie qu’il faut contrôler mondialement et que, s’il y a des pays qui n’ont pas de vaccins, le virus continuera de se répandre et de se multiplier », souligne le spécialiste en immunologie cellulaire André Darveau.

« Le CNRC est un endroit tout à fait indiqué pour produire le vaccin de Novavax, parce qu’on y a développé une technologie de production de protéines recombinantes. Or, le vaccin de Novavax se compose justement de protéines recombinantes du spicule du virus. Construire de telles installations à partir de zéro prendrait sûrement quelques années, mais comme le CNRC possède déjà l’expertise et des bioréacteurs pour produire de telles protéines, il est très possible qu’il puisse arriver à une ligne de production de vaccins aussi rapidement », affirme M. Darveau, vice-recteur de l’Université Laval.

Le vaccin de Novavax fait appel à « une plateforme un peu plus traditionnelle que celle des vaccins à ARN ». D’après les premiers résultats annoncés, ce vaccin procure une protection de l’ordre de 89 %. C’est un bon filon qui vaut la peine d’être développé, croit M. Darveau. « Il serait surprenant qu’il ne soit pas autorisé au Canada bientôt », ajoute le Dr Vinh.

Les chercheurs font également remarquer qu’une usine de fabrication de vaccins en sol canadien constitue aussi une assurance à plus long terme. « Il ne faut pas se le cacher, il y aura d’autres virus, d’autres agents infectieux qui vont apparaître avec l’accroissement de la population et le réchauffement climatique, qui sont autant de facteurs qui nous mettent à risque de nouvelles pandémies. C’est sage de se préparer », dit M. Darveau. Et « si de nouveaux pathogènes font leur apparition, en ayant la capacité de produire des vaccins ici, nous pourrons réagir plus rapidement », ajoute le Dr Vinh.

Avec Hélène Buzzetti

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