41% des gens qui ont des symptômes ne se font pas dépister

Pas moins de 41 % des Québécois qui ont éprouvé des symptômes de la COVID ou grippaux, ou qui ont côtoyé une personne infectée au cours du dernier mois, n’ont pas jugé bon d’aller se faire dépister, révèle une enquête de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

Il s’agit d’une donnée inédite, puisque les chercheurs avaient plutôt sondé jusqu’ici l’intention des personnes interrogées, et non leur comportement réel.

Un coup de sonde, réalisé entre les 8 et 20 janvier auprès de 6000 personnes sur leurs attitudes et comportements à l’égard de la COVID-19, démontre que parmi ceux qui ont souffert de symptômes grippaux ou de la COVID-19, ou qui ont été en contact avec une personne infectée, quatre sur dix n’ont pas pris la peine de se faire tester.

« On avait d’abord avancé l’hypothèse que c’était par crainte de représailles ou d’avoir une amende », explique Ève Dubé, anthropologue à l’INSPQ, responsable des enquêtes sur les attitudes et comportements à l’égard de la COVID-19. « Mais en fait, la première raison invoquée est que ce n’était pas nécessaire, ou parce que les symptômes avaient passé », ajoute-t-elle.

L’INSPQ entend pousser plus loin son enquête pour faire la lumière sur les raisons de ce désengagement massif et sur le profil de cette frange de la population, réfractaire au dépistage.

Selon Mme Dubé, après 10 mois de pandémie, une banalisation de l’importance du dépistage et du risque engendré par la COVID semble s’être installée dans la population.

Ces nouvelles données font bondir Kim Lavoie, professeure en psychologie à l’UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en médecine comportementale, qui scrute depuis le début de la pandémie l’adhésion de la population aux diverses mesures sanitaires.

« Vous imaginez ce que ça veut dire si 41 % des gens possiblement infectés ne sont pas dépistés ? Ça veut dire que le nombre de cas est très largement sous-estimé. Or, avec l’arrivée de variants beaucoup plus contagieux, notre capacité à tester et à isoler rapidement les gens va devenir encore plus cruciale », insiste-t-elle.

La chercheuse, associée aux travaux de l’enquête internationale Icare (International Assessment of COVID-19 Related Attitudes, Concerns, Responses and Impacts in Relation to Public Health Policies), n’est toutefois pas vraiment surprise de ces résultats.

Cette enquête, qui a rejoint 60 000 répondants à travers le monde, révèle que 13 % des répondants se sachant infectés ne se placent pas en isolement. « C’est plus d’une personne sur dix qui se promène dans les rues ou les commerces en risquant d’infecter les autres », déplore-t-elle.

La même enquête a aussi démontré que 12 à 13 % des voyageurs qui rentrent au pays brisent leur quarantaine, une mesure altruiste visant essentiellement à protéger les autres.

Approche coercitive

« Toutes ces failles peuvent faire en sorte que ce que nous vivons pourrait durer encore longtemps », pense Kim Lavoie. « On n’a plus le luxe du temps, et de demander aux gens d’être solidaires. Il faut être plus coercitifs », croit cette psychologue qui affirme que l’adhésion aux mesures sanitaires dépend du bénéfice que les gens croient en tirer… ou des sanctions possibles. « Les gens soupèsent l’effort que ça leur demande, versus le bénéfice qu’ils en retirent. »

Pour cette raison, l’adhésion au port du masque, devenu obligatoire, est en constante progression. Adopté par seulement 22 % de la population en avril, puis 32 % en juin, le port du masque a été adopté maintenant par 91 % de la population canadienne, affirme Kim Lavoie.

« Le masque est en voie de devenir une nouvelle norme sociale, car contrairement à la privation de contacts sociaux, ça demande peu d’efforts. Plus un comportement est adopté, plus la pression sociale s’accentue sur ceux qui n’y adhèrent pas », explique-t-elle.

Toutes ces failles peuvent faire en sorte que ce que nous vivons pourrait durer encore longtemps

 

C’est aussi ce qu’observe une étude longitudinale réalisée par Roxane de la Sablonnière, chercheuse et directrice du Laboratoire sur les changements sociaux et l’identité (LCI) de l’Université de Montréal, qui depuis avril a sondé à 10 reprises les mêmes 3000 personnes. Elle constate une progression constante de l’adhésion au masque parmi ceux qui y étaient au départ moyennement favorables. Trois groupes se distinguent : les « super adhérents » au masque (32 %), plutôt stables, les plutôt favorables (50 %), en forte progression, et les récalcitrants (17 %), dont le taux reste inchangé.

« Le masque, c’est une mesure qui est claire, alors que l’interdiction de rassemblement a constamment changé. Pour certains, on croit aussi que le port du masque permet en fait de contourner les limites imposées aux contacts sociaux », explique la chercheuse.

L’étude Icare note d’ailleurs un recul constant de l’adhésion aux deux mètres de distance (60 %) et au lavage des mains (70 %). Le respect des limites aux rassemblements « la plupart du temps » a même plongé, et est passé de 90 % en avril à moins de 35 % en décembre dernier.

Pour Kim Lavoie, le ressac actuel des cas observé au Québec ne devrait pas être une raison pour relâcher les mesures sanitaires, la province étant toujours parmi les territoires les plus endeuillés au monde en proportion de sa population.

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