On allège les mesures de confinement ou pas?

Il est actuellement interdit de prendre une marche avec une personne qui ne fait pas partie de sa «bulle familiale»—à moins qu’on soit une personne seule. Cette interdiction est «exagérée», selon certains experts.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Il est actuellement interdit de prendre une marche avec une personne qui ne fait pas partie de sa «bulle familiale»—à moins qu’on soit une personne seule. Cette interdiction est «exagérée», selon certains experts.

Le gouvernement Legault a imposé un confinement strict aux Québécois. Depuis Noël, les commerces non-essentiels sont fermés. Un couvre-feu est en vigueur jusqu’au 8 février. Maintenant que le nombre de cas se stabilise et que les hospitalisations diminuent, peut-on envisager un allègement de certaines restrictions ?

La « majeure partie des mesures de confinement » demeureront en place après le 8 février, a signalé jeudi le premier ministre François Legault. Le Devoir a demandé l’avis de quatre experts.

Maintien du confinement strict

La Dre Cécile Tremblay, microbiologiste infectiologue au Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM), croit que le nombre de nouvelles infections recensées chaque jour doit diminuer davantage pour « relâcher quoi que ce soit ». Il faut protéger le système de santé, martèle-t-elle. « On est encore aux alentours des 1300 cas, dit la médecin. Ça correspond aux chiffres d’avant les Fêtes, quand on a décidé d’instaurer les mesures [de confinement]. »

Selon la Dre Cécile Tremblay, les mesures doivent être maintenues même dans les régions où les cas sont très peu nombreux, comme la Côte-Nord et le Bas St-Laurent. « Les gens se promènent de région et en région », dit-elle. Elle craint que les citoyens de zone rouge se déplacent vers des endroits où le virus circule peu.

Le Dr Donald Cuong Vinh, microbiologiste infectiologue au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), plaide aussi pour un maintien des mesures jusqu’à ce que l’objectif de départ soit atteint. « Le but n’était pas de diminuer les cas comme tel, mais de diminuer les hospitalisations », dit-il.

Actuellement, 1264 personnes sont hospitalisées au Québec en raison de la COVID-19. « Si on est capable de diminuer le nombre d’hospitalisations d’ici le 8 février, c’est sûr qu’on pourrait envisager un allègement des mesures de confinement, dit le Dr Donald Cuong Vinh. Idéalement, on devrait compter moins de 1000 hospitalisations. »

Déconfinement de régions éloignées

Depuis quatre jours, la Côte-Nord n’a enregistré aucun nouveau cas de COVID-19. La région de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine, elle, n’en a recensé un seul. Au Bas-Saint-Laurent, une dizaine de personnes ont été infectées durant la même période.

Dans le contexte, la Dre Marie-France Raynault, cheffe du département de santé publique et médecine préventive du CHUM, estime que ces trois régions éloignées devraient bénéficier de mesures d’allègement. « J’ouvrirais les commerces non-essentiels, dit-elle. Mais pas nécessairement les centres commerciaux. » Le nombre de lits d’hospitalisation et aux soins intensifs est limité dans ces régions, fait-elle valoir.

La médecin hésite à lever le couvre-feu là-bas. « Probablement que je le maintiendrais, mais je le mettrais en place jusqu’à 21 h plutôt que 20 h », précise-t-elle. Elle se méfie de ce virus qui peut se répandre rapidement. Elle rappelle que des partys étudiants ont donné lieu à « une flambée de cas » en septembre à La Pocatière, au Bas-Saint-Laurent.

Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, est aussi favorable au déconfinement de régions éloignées, à certaines conditions. « À partir du moment où on déconfine, on doit séquencer toutes les nouvelles infections dans ces régions et de façon très rapide pour être certain que ce ne soit pas un variant », dit l’épidémiologiste.

Le variant britannique est « entre 30 et 50 % plus contagieux », ajoute-t-il. « Si après la réouverture, la Côte-Nord compte huit nouveaux cas, mais quatre sont des variants, je ferme tout », dit Benoît Mâsse.

Des mesures d’allègement à Montréal ?

Il faudra attendre encore quelques jours avant de se prononcer, juge la Dre Marie-France Raynault. « La situation dans certains quartiers est encore très inquiétante, dit-elle. Les hôpitaux n’ont pas repris leur erre d’aller. »

La Dre Marie-France Raynault estime néanmoins que le couvre-feu doit se poursuivre dans le Grand Montréal, tout comme dans les régions à proximité, telles que les Laurentides. Il s’agit, selon elle, d’une mesure efficace pour éviter les rassemblements privés. « En France, une étude observationnelle de la Santé publique, réalisée dans divers départements, montre que le couvre-feu fonctionne. »

Des activités pourraient tout de même être relancées, d’après la Dre Marie-France Raynault. Elle plaide en faveur d’une ouverture complète des bibliothèques à l’ensemble de la population montréalaise. Actuellement, seuls les prêts sans contact sont possibles. Les espaces d’études et l’accès aux postes informatiques sont réservés aux étudiants. « Les bibliothèques sont des lieux bien contrôlés, dit-elle. Les gens sont assis à deux mètres les uns des autres. Normalement, ils ne parlent pas. Le couvre-visage est exigé. »

Les musées sont aussi sécuritaires, répète la Dre Marie-France Raynault. « Ce ne sont pas des endroits de rassemblement, dit-elle. Les gens circulent. Il y a un gardien par salle. » Les entrées et sorties peuvent être contrôlées, ajoute-t-elle, à l’aide d’un système de réservation.

Benoît Mâsse croit aussi que des « activités très encadrées », comme les musées, pourraient reprendre dans le Grand Montréal afin de « permettre à la population d’avoir un peu de soupapes ».

« Les Montréalais vont se déconfiner eux-mêmes quand ils vont voir que Montréal a 300 ou 400 nouveaux cas par jour et qu’il y a une reprise dans les hôpitaux, dit-il. Les gens décrochent quand ils voient que les chiffres vont dans la bonne direction. Au lieu de se rendre là, il vaut mieux en permettre un peu, mais de façon très encadrée. »

Des marches dehors entre amis

Il est actuellement interdit de prendre une marche avec une personne qui ne fait pas partie de sa « bulle familiale » — à moins qu’on soit une personne seule.

Cette interdiction est « exagérée », aux yeux de l’épidémiologiste Nimâ Machouf, chargée de cours à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. « On sait déjà que la transmission du virus est 19 fois moins élevée à l’extérieur qu’à l’intérieur », indique-t-elle.

Faire des activités extérieures (ex. : marche, randonnée en montagne, etc.) avec des amis est sécuritaire lorsqu’on porte le masque et qu’on garde une distance de deux mètres, selon elle. Il s’agit d’un moyen prudent de socialiser. « Les gens vont devoir se serrer la ceinture un bon trois ou quatre mois encore, dit Nimâ Machouf. Si on dit aux gens qu’ils ne peuvent rien faire, ils ne tiendront pas quatre mois. »

Permettre le jogging ou le ski de fond entre amis, à deux mètres de distance, est acceptable, selon la Dre Marie-France Raynault. « Je n’aurais pas d’objection à ce qu’on reprenne les cours de ski privés pour enfant », dit-elle.

Des barrages routiers ou pas

Le député péquiste Pascal Bérubé milite en faveur de la mise en place de barrages routiers pour restreindre l’accès au Bas-Saint-Laurent, une région où le virus circule très peu. En point de presse jeudi, le premier ministre François Legault a laissé entendre qu’une telle mesure ne serait pas instaurée, les policiers étant déjà bien occupés.

« C’est très demandant en termes de ressources policières, pense aussi la Dre Marie-France Raynault. Règle générale, je ne trouve pas que c’est une très bonne idée. » Elle ajoute toutefois que les barrages routiers peuvent s’avérer nécessaires pour protéger des communautés autochtones isolées et à risque, qui ne disposent pas d’infrastructure sanitaire.

Et les restaurants en régions ?

En point de presse jeudi, le premier ministre François Legault ne s’est pas prononcé sur leur réouverture. Il a d’ailleurs tenté de tempérer les attentes du milieu de la restauration. Les mesures, liées au confinement, seront annoncées la semaine prochaine.

De son côté, la Dre Marie-France Raynault pense que la réouverture des restaurants « est peut-être envisageable » dans des régions éloignées, comme le Bas Saint-Laurent. Il faudrait toutefois s’assurer, dit-elle, que les clients assis à une même table vivent sous le même toit. « Je n’ouvrirais pas les restaurants dans toutes les régions, précise-t-elle. On sait que les gens de Montréal et de Laval vont manger à Saint-Sauveur. »

La Dre Marie-France Raynault prône un retour au système de palier d’alerte. Les mesures, actuellement prévues selon les codes de couleur, pourraient être modifiées en fonction de la réalité actuelle. « Peut-être qu’il faut rebrasser les cartes avec le couvre-feu », avance-t-elle.

La médecin demeure convaincue que le déconfinement doit se faire progressivement, comme au printemps. « Cela s’était très bien passé », conclut-elle.