Un «optimisme prudent» de mise au sujet de la colchicine

Québec a signalé lundi 1203 nouveaux cas de COVID-19 dans la province. Sur la photo, une file d’attente à l’extérieur d’une clinique de dépistage, à Montréal.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Québec a signalé lundi 1203 nouveaux cas de COVID-19 dans la province. Sur la photo, une file d’attente à l’extérieur d’une clinique de dépistage, à Montréal.

L’Institut de cardiologie de Montréal (ICM) publiait, vendredi 22 janvier, un communiqué vantant l’efficacité de la colchicine pour réduire le risque d’hospitalisation et de décès chez les personnes atteintes de la COVID-19. L’espoir suscité par ce communiqué de presse est-il entièrement justifié ou doit-il être envisagé avec prudence ?

Une répétition de l’histoirede l’hydroxychloroquine ?

« Un optimisme prudent est de mise. Il ne faut pas célébrer trop tôt, car rappelons-nous qu’on s’est fait avoir avec l’hydroxychloroquine », lance l’infectiologue et microbiologiste Don Vinh, du Centre universitaire de santé McGill (CUSM), qui est aussi membre du Groupe consultatif sur les thérapeutiques sur la COVID-19 du gouvernement fédéral.

Le Dr Vinh est circonspect, car seul un communiqué de presse a été transmis à ce jour. « Habituellement, on diffuse un communiqué quand un article vient d’être accepté pour publication. Or, on ne connaît ni le journal ni la date à laquelle l’étude sera publiée. Si on fait une annonce pouvant avoir un impact aussi important, on devrait savoir quand et où l’étude sera publiée », fait-il remarquer.

Le Dr Jean-Claude Tardif, directeur du Centre de recherche de l’ICM et chercheur principal de l’étude COLCORONA, réplique que « les données de l’étude viennent d’être soumises à un des plus prestigieux journaux scientifiques ». Il n’attend que l’autorisation du journal pour divulguer l’ensemble des résultats de l’étude. « On a pris une décision réfléchie, mûrie, intelligente et courageuse de communiquer rapidement l’information étant donné que les gens meurent de la COVID-19 et que les unités de soins intensifs sont surchargées en ce moment. Je crois au contraire qu’on nous aurait probablement blâmés si on avait attendu la publication », plaide-t-il tout en soulignant qu’« un comité international très respecté surveillait l’étude depuis le début et que tous les membres de ce comité ont appuyé la conclusion disant qu’il s’agit d’un résultat cliniquement convaincant ».

Le Groupe consultatif sur les thérapeutiques sur la COVID-19 désire toutefois procéder lui-même à une révision scientifique des données brutes et de l’analyse effectuée par les investigateurs « pour s’assurer que les conclusions qui ont été émises sont solides. Notre groupe a procédé ainsi pour d’autres médicaments, tels que le remdesivir, et avec le baricitinib. On a demandé à l’auteur principal de ces études de venir présenter toutes les données, y compris des aspects qui ne sont pas dans le manuscrit de la publication », précise le Dr Vinh

Des résultats pas tout à fait statistiquement significatifs

Des critiques ont reproché aux résultats de l’étude de l’ICM de ne pas être « tout à fait statistiquement significatifs ». Le Dr Tardif confirme que « la valeur de probabilité statistique » n’était pas tout à fait atteinte quand les données de l’ensemble des 4488 patients atteints de la COVID-19 ont été prises en compte, mais qu’elle l’est devenue quand on a exclu de l’étude les quelque 300 patients dont le diagnostic de COVID-19 n’avait pu être confirmé par un test de dépistage en raison de la pénurie de tests et de réactifs au début de la pandémie.

Ainsi, l’analyse des données concernant les 4159 patients dont le diagnostic avait été prouvé a révélé que « la colchicine entraînait une diminution statistiquement significative de 25 % des hospitalisations, de 50 % des besoins en soins intensifs (ventilation mécanique) et de 44 % de la mortalité. Selon le comité international, ce sont des résultats cliniquement convaincants », souligne-t-il.

Aucune autorisation nécessaire pour la colchicine

En théorie, comme le médicament est déjà disponible au Canada pour traiter la goutte, mais aussi pour d’autres problèmes de santé, tels que la péricardite virale et l’auto-inflammation engendrée par la fièvre méditerranéenne familiale, il n’est pas nécessaire d’obtenir une autorisation particulière de Santé Canada pour son utilisation comme traitement contre la COVID-19. « On peut donc utiliser ce médicament hors indication [à des fins autres que celles pour lesquelles il a été initialement approuvé]. Aucune demande d’autorisation auprès de Santé Canada n’est nécessaire comme c’était le cas pour l’hydroxychloroquine », précise le Dr Vinh.

Cela veut donc dire que n’importe quel médecin peut prescrire la colchicine à ses patients qui viennent d’être déclarés positifs à la COVID-19. Le Dr Jean-Claude Tardif n’encourage toutefois pas les médecins à prescrire la colchicine à tous leurs patients sans discernement.

Est-ce indiqué pourtout le monde ?

« Comme nous voulions mettre en évidence les bénéfices que procure la colchicine pour prévenir les complications dans la COVID-19, nous avons choisi des patients qui étaient à risque d’en développer. Si on avait enrôlé surtout des jeunes âgés de 18 à 22 ans qui souffrent rarement de forme grave, il aurait ainsi été difficile de démontrer les bienfaits de la colchicine comparativement au placebo », précise le Dr Tardif.

On a donc sélectionné des patients âgés de 40 ans et plus et qui présentaient un facteur les mettant à risque de complications covidiennes, tels qu’un surplus de poids, le diabète, l’asthme, une haute tension artérielle ou une maladie cardiaque.

« Comme médecin, j’aurais tendance à administrer la colchicine à des patients que je crois à risque de développer des complications. Par exemple, je ne me précipiterais pas pour prescrire de la colchicine à une jeune femme de 19 ans qui est mince et en bonne santé parce qu’elle tousse un peu et fait de la fièvre. Par contre, dès qu’un homme de 61 ans avec un tour de taille un peu imposant et une tension artérielle un peu haute recevrait un diagnostic de COVID-19, je lui prescrirais la colchicine, car il y a beaucoup plus de risque qu’il se retrouve sous respirateur. Je traiterais aussi tous les patients âgés de 70 ans et plus, car l’âge est un important facteur de risque », affirme le Dr Tardif.

« On ne donne jamais un médicament pour rien; il faut donc cibler les patients dont le profil les prédispose à des complications », dit-il.

Des effets secondaires dans certaines conditions

L’effet secondaire le plus commun de la colchicine est la diarrhée. « Compte tenu de la faible dose employée, la colchicine est globalement sans danger, sauf pour les personnes souffrant d’insuffisance rénale », prévient le Dr Tardif. De plus, des interactions médicamenteuses potentiellement néfastes peuvent survenir entre la colchicine et deux antibiotiques (l’érythromycine et la clarithromycine), certains antifongiques et certains médicaments contre le cholestérol.

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