Gracia Kasoki Katahwa, défendre un système de santé à échelle humaine

Comme administratrice sur l’île de Montréal, Gracia Kasoki Katahwa déconstruit les stéréotypes en santé.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Comme administratrice sur l’île de Montréal, Gracia Kasoki Katahwa déconstruit les stéréotypes en santé.

Seule femme noire au conseil d’administration de l’Ordre des infirmières du Québec, Gracia Kasoki Katahwa défend un système de santé à échelle humaine. Derrière ses traits tirés et une fatigue manifeste, elle raconte son histoire d’une voix assurée. « J’ai grandi avec des personnes qui étaient toujours en train d’aider les autres, pas parce que c’est leur job, mais parce que c’est leur façon d’être. »

Née en République démocratique du Congo d’« une famille pauvre », la jeune Gracia a trois ans lorsqu’elle immigre en banlieue de Québec. Au sortir de son adolescence, un besoin de « justice sociale » la tiraille entre le droit et les sciences infirmières. « C’est important de me lever chaque matin et de pas avoir à me dire: qu’est-ce que je fais là? Chaque matin, je me lève et je suis certaine que je suis utile quelque part. »

C’est en méditant sur ses origines qu’elle se destine au métier d’infirmière. « J’ai réalisé que c’est une chance pour moi d’être au Québec. C’est une chance, parce que ça aurait pu être ma cousine qui se retrouve ici et moi, j’aurais pu rester en République démocratique du Congo. Ça aurait pu être moi qui meurs en train d’accoucher parce qu’on a pas un système de santé fonctionnel. J’ai rapidement réalisé que c’était un privilège pour moi d’être ici, et que je n’ai pas le droit à l’erreur. »

Et elle fait bon usage de son privilège. Après un baccalauréat à l’Université Laval, elle décroche une maitrise en administration publique. Ensuite, elle multiplie les implications sociales, jusqu’à entrer au conseil d’administration de l’ordre des infirmières en 2018.

Sa victoire suscite beaucoup d’enthousiasme auprès de plusieurs infirmiers et infirmières de la diversité. «Je pense que beaucoup de ces personnes-là s’imaginaient que ça ne valait même pas la peine d’essayer d’y aller, parce que c’était rare d’avoir une Noire. Je pense que ça, c’est un gros gain.» Elle se dit bien consciente du rôle de modèle qu’elle peut inspirer parmi les quelque 76 000 membres de son ordre. « Peu importe la personne, de quelle diversité elle peut être, quand on est à une table, c’est toujours une pression de se dire qu’on représente tout le monde de notre catégorie. C’est d’abord une fierté et une responsabilité pour moi. »

Une autre vision de la santé

Comme administratrice sur l’île de Montréal, Gracia Kasoki Katahwa déconstruit les stéréotypes en santé. « C’est important de savoir que notre façon de voir la santé, ce n’est pas la seule. Ce n’est pas juste une question de savoir si je suis en face d’un Haïtien ou d’un Chinois. Chaque humain a une façon de vivre la santé. [...] Je le sais que ma façon de voir la vie, ce n’est pas la seule, parce que je suis minoritaire et je suis habitué de composer avec ça. Mais, quand on est majoritaire, des fois, il faut nous le rappeler. »

Il faut « être l’écoute », insiste-t-elle, « regarder les signes sociaux » et être sensible aux gestes et paroles qui pourraient nuire aux patients.

Elle prend pour exemple le décès tragique de Joyce Echaquan, qui a secoué le Québec l’an dernier. « La prochaine étape, c’est de s’assurer d’avoir des groupes et des discussions entre des personnes d’origines autochtones et la profession infirmière. Le racisme, c’est un enjeu de protection du public. »

Critique des réformes centralisatrices, elle cherche aussi à décloisonner l’organisation des soins. « Il y a beaucoup d’énergie mise dans les hôpitaux, alors qu’il y a énormément de besoins dans la communauté. Le soutien à domicile, la collaboration avec les organismes communautaires, les réseaux de la protection de la jeunesse, toutes les résidences intermédiaires : il y a énormément de choses qui se passent sur le territoire à l’extérieur de l’hôpital. Mais beaucoup d’argent et d’énergie sont mis dans l’hôpital. Si on mettait de l’argent et de l’énergie à l’extérieur, il n’y aurait pas autant de gens qui se rendraient à l’hôpital. »

L’importance accordée aux médecins pèserait lourd dans cette tendance « hospitalo-centriste », plaide-t-elle. « C’est beaucoup à l’hôpital qu’ils se font de l’argent. »

Or, « enlevez les infirmières et le système n’existe pas. C’est difficile pour la profession de prouver ce que je viens de dire. C’est lié au fait qu’on est une profession historiquement féminine et ce qu’on fait, c’est tenu pour acquis. »

Son mandat à l’ordre des infirmières et infirmiers du Québec se termine en 2024. D’ici là, elle espère pouvoir redessiner la profession au-delà de la COVID-19. Et aussi, prendre un peu de repos.

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