Dans les unités de soins intensifs, des soignants exténués

L’inhalothérapeute Brenda L’Écuyer (à l’avant-plan), le préposé aux bénéficiaires Pierre St-Denis et l’infirmière Lucie Hénocq sont au front depuis le début de la pandémie.
Jacques Nadeau Le Devoir L’inhalothérapeute Brenda L’Écuyer (à l’avant-plan), le préposé aux bénéficiaires Pierre St-Denis et l’infirmière Lucie Hénocq sont au front depuis le début de la pandémie.

Au bout du fil, sa voix se brise. Puis, les écluses s’ouvrent. Impossible de contenir le flot de larmes. Depuis dix mois, l’infirmière Lucie Hénocq est au chevet de patients atteints de la COVID-19 et hospitalisés aux soins intensifs au CHUM. Elle est à bout de souffle. « On voit qu’on est épuisés et on ne sait pas trop comment on va se sortir la tête hors de l’eau. »

Les soignants ont beau se serrer les coudes, ils ont les genoux à terre. Lucie Hénocq peine à voir la ligne d’arrivée de ce marathon. « On était beaucoup sur l’adrénaline pendant la première vague, dit-elle. Maintenant, avec les répercussions de la deuxième, on est vraiment très essoufflés. »

Elle s’inquiète de collègues « habituellement super enthousiastes, super lumineux », qui se présentent au travail « complètement anéantis ».

Le CHUM accueille de plus en plus de patients souffrant de la COVID-19. De nouvelles unités ont été aménagées. « La semaine dernière, ça a été une des semaines les plus difficiles que j’ai eues dans ma carrière au CHUM », dit l’inhalothérapeute Brenda L’Écuyer. Les admissions ont été nombreuses et les cas, précise-t-elle, lourds et instables.

Brenda L’Écuyer est coordonnatrice des soins en inhalothérapie dans l’établissement. Elle est de garde 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. « Quand je termine ma journée, ce n’est pas fini, dit-elle. Je suis encore de garde pour l’équipe de soir et l’équipe de nuit. Même chose la fin de semaine. Les heures [travaillées] sont incalculables. »

Lorsqu’elle met les pieds à l’hôpital, elle ignore ce qui l’attend. Elle doit parfois quitter son bureau pour aller prêter main-forte sur le plancher, car il manque de personnel. « [Les inhalothérapeutes], on est capables de se revirer sur un dix cents, dit-elle. Par contre, il y a une certaine limite à cette flexibilité et je pense que c’est ce que j’ai trouvé le plus difficile [depuis le début de la pandémie]. »

Son travail, comme celui de ses collègues, a « complètement changé » en raison de la COVID-19. Depuis le printemps, Brenda L’Écuyer modifie et met à jour les protocoles en inhalothérapie de l’établissement. Il a notamment fallu revoir la technique consistant à mettre les patients sur le ventre afin de favoriser l’oxygénation. « Avant, on faisait cette procédure chez des patients qui étaient gravement malades, dit Brenda L’Écuyer. Mais [l’utiliser pour] autant de patients en même temps, c’était nouveau. »

L’équipe ne pouvait recourir au même équipement. « On faisait [auparavant] la technique avec un lit spécial, explique-t-elle. Il fallait trouver un moyen de le faire dans un lit ordinaire avec le moins d’intervenants possible pour éviter d’exposer les gens [à la COVID-19] inutilement. »

Fatigue mentale

Les soignants parviennent à se réinventer. Mais la « charge mentale » augmente, constate Brenda L’Écuyer. « Nous aussi, on vit les consignes sanitaires, rappelle-t-elle. On ne peut plus sortir. » Impossible d’aller au gym pour s’aérer l’esprit. « On dirait qu’on vit constamment dans la pandémie et tout, autour de nous, nous rappelle que c’est un moment difficile. » Brenda L’Écuyer a elle-même contracté la COVID-19 dans le cadre de son travail au printemps.

La COVID-19 fait partie du quotidien du Dr Jean-Nicolas Dubé, intensiviste au Centre hospitalier affilié universitaire régional (CHAUR) de Trois-Rivières. Le médecin s’occupe des patients aux soins intensifs depuis mars. Sa conjointe est aussi au front. L’infirmière en santé publique réalise des enquêtes de cas. Le couple a trois enfants. « Ils ont de 8 à 12 ans et ils aimeraient bien voir leurs amis, dit le médecin. Ça fait toute une dynamique familiale quand on sort du travail, ma conjointe et moi. »

Le médecin l’avoue : il a des « hauts et des bas ». « Moi aussi, je suis fatigué de tout ça, dit l’intensiviste. J’ai hâte de pouvoir faire les activités que je faisais avant, de voyager, de pouvoir voir mes amis, ma famille. » Un sentiment partagé par l’équipe aux soins intensifs. « On n’a pas l’impression de voir la fin, dit le Dr Jean-Nicolas Dubé. Mais comme équipe, on vit ça ensemble. On a vu des gens souffrir, mourir. À travers cela, on se soutient et on essaie de s’aider, tous les professionnels. »

Le Dr Jean-Nicolas Dubé appréhende les deux prochaines semaines. Il craint de devoir faire des choix déchirants si les hospitalisations augmentent. « J’ai toujours pratiqué ma médecine avec toutes mes ressources, dit-il. Si je me retrouve à ne pas pouvoir offrir des soins à des patients, parce que je n’ai pas mes ressources, parce que les gens n’ont pas fait attention et qu’il y a trop de cas, ça va m’attrister beaucoup. Ce sont des moments qui m’inquiètent et qui me stressent beaucoup comme individu. »

L’intensiviste se souvient trop bien de l’augmentation rapide des cas dans son unité à la fin de mars et au début d’avril. « Je voyais les patients arriver, ils étaient au bout de leur souffle, raconte-t-il. Je les intubais, je les stabilisais et quand j’en avais fini un, j’en avais un autre qui arrivait. Un moment donné [je me disais] c’est quoi la fin de ça ? Est-ce qu’on a assez de lits ? Est-ce qu’on a assez de respirateurs ? »

Malgré la crise, Pierre St-Denis, préposé aux bénéficiaires au CHUM, tente de demeurer optimiste. « Je suis quelqu’un de fondamentalement de bonne humeur dans la vie, dit-il. J’essaie de continuer à l’être et des fois, ça aide les autres. »

Au cours des trois dernières semaines, Pierre St-Denis a eu la chance, souligne-t-il, de « recharger ses batteries ». Il n’était pas en vacances. Il a travaillé dans une unité froide. « Je n’ai été en contact avec aucun patient en zone rouge, dit-il. Ça m’a permis de donner mes cadeaux de Noël à ma fille et à ma petite-fille. »

Les proches, qui ne s’étaient pas vus depuis cinq mois, se sont vus à l’extérieur et ont respecté les mesures sanitaires. « Ça m’a fait tellement de bien, dit l’homme de 55 ans, qui vit seul. Quand je sors du département où il y a de la COVID-19, personne ne veut me voir ! » Grâce à ce moment en famille, il affirme se sentir « d’attaque pour affronter ce qui s’en vient ».

Lucie Hénocq, elle, se raccroche à chaque petite et grande victoire. « Il y a de très beaux moments. Des patients s’en sont sortis alors qu’ils n’allaient vraiment pas bien. » L’équipe aux soins intensifs a été inondée de boîtes de chocolats et de lettres de la part de patients et de famille. De quoi remonter le moral des troupes. « Ça nous a fait un petit baume au cœur », conclut-elle.

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