Le délestage dans les hôpitaux n’a plus rien de théorique

Le premier ministre du Québec, François Legault
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le premier ministre du Québec, François Legault

Le réseau de la santé se prépare à mettre en branle le Protocole national de priorisation pour l’accès aux soins intensifs, le « niveau maximal de délestage » des activités médicales ayant été atteint dans plusieurs établissements.

Le ministère de la Santé a demandé aux professionnels de suivre des « webinaires » afin de se familiariser avec la procédure prévue en cas de débordement des unités de soins intensifs, en plus de « faire des simulations papier au cas où il faudrait l’utiliser » dans quelques semaines. « C’est un exercice qu’on disait purement hypothétique il y a quelques mois ; malheureusement, […] avoir à un moment donné recours à ce protocole-là est [désormais] de plus en plus une possibilité », a déclaré la sous-ministre adjointe à la Santé, Lucie Opatrny, en conférence de presse lundi. Le ministère « essa[ie] de mettre les choses en place maintenant pour ne pas y arriver », a-t-elle ajouté.

Les répercussions de l’hospitalisation de 1436 personnes atteintes de la COVID-19, dont 211 personnes aux soins intensifs, sont « énormes » sur le réseau, a fait valoir la haute fonctionnaire sous les regards du premier ministre, François Legault, du ministre de la Santé, Christian Dubé, et du directeur national de santé publique, Horacio Arruda.

La majorité des hôpitaux au Québec « réussissent avec difficulté » à effectuer des chirurgies urgentes, y compris auprès de patients atteints du cancer, a-t-elle souligné.

La situation hospitalière est « particulièrement critique » dans la grande région de Montréal, où le nombre d’hospitalisations a doublé au fil du dernier mois. Devant l’absence de plus en plus de professionnels de la santé, les établissements de santé ont suspendu plusieurs activités, dont les chirurgies « non urgentes » et « semi-urgentes »,le dépistage du cancer du côlon au moyen d’une colonoscopie, les greffes de rein provenant de donneurs vivants et des consultations en clinique externe, a expliqué la Dre Opatrny.

« [Malgré cela], si la tendance se maintient, il pourrait y avoir un dépassement des capacités des lits d’hospitalisation et de soins intensifs pour les patients, autant ceux de la COVID-19 que d’autres maladies. Cela forcerait le réseau à prendre des décisions encore plus difficiles qu’elles le sont déjà », a poursuivi la responsable des affaires universitaires, médicales, infirmières et pharmaceutiques au ministère de la Santé. Déjà, « les impacts sont énormes, et ils se feront sentir encore plusieurs mois, voire des années », a-t-elle prévenu, précisant que 140 000 chirurgies sont actuellement en attente.

À l’instar de M. Legault, de M. Dubé et de M. Arruda, Mme Opatrny a appelé la population québécoise au respect des consignes visant à freiner la progression de la COVID-19. « Les conséquences du non-respect de ces mesures seront dramatiques pour le réseau, les patients et la population », a-t-elle souligné.

Un dernier recours

Le Protocole national de priorisation pour l’accès aux soins intensifs adultes en contexte extrême de pandémie vise à allouer les ressources « en maximisant les bénéfices, c’est-à-dire réduire la mortalité et sauver le plus de vies possible » en « étant juste et équitable ».

Celui-ci prévoit que les établissements doivent d’abord réaffecter des ressources humaines, délester des activités, transférer des patients vers d’autres établissements d’une même région pour répondre autant que possible à la surcharge — ce qui est fait actuellement, a affirmé la Dre Opatrny à la presse lundi.

Lorsque la capacité de base des soins intensifs dépasse 200 %, la « priorisation » débute. Dans des cas extrêmes, le Protocole prévoit de « donner congé » des soins intensifs aux patients qui « ne montrent pas d’amélioration clinique après 21 jours » ou encore « qui présentent une détérioration clinique substantielle » pour « donner la priorité à ceux [ayant] le meilleur pronostic clinique ». « Les diagnostics et paramètres cliniques requis pour l’accès aux soins intensifs deviennent de plus en plus contraignants au fur et à mesure de l’aggravation de la pénurie de ressources », peut-on lire dans le document mis à jour en novembre dernier à la lumière de l’avancée de la COVID-19 en sol québécois.

Inquiétude dans les hôpitaux

Le président de l’Association des médecins hématologues et oncologues, le Dr Martin Champagne, s’est dit fort inquiet. « On n’a pas comblé le retard [de chirurgies] de plusieurs mois et, là, on va créer un nouveau retard », a-t-il affirmé dans un échange avec Le Devoir. « C’est une catastrophe. »

À l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, 5 salles d’opération sur les 12 seront ouvertes à partir de cette semaine. Le délai d’attente pour une chirurgie liée à un cancer augmente, selon la chirurgienne oncologue Mai-Kim Gervais. « Il est de six à huit semaines pour un cancer du sein, dit la médecin. Pour un cancer de l’estomac ou un sarcome, c’est presque six semaines. »

La Dre Mai-Kim Gervais craint les conséquences de ces délais dans les pronostics. « Le développement local du cancer peut être pire, il peut y avoir développement de métastases », explique-t-elle.

La médecin souligne qu’avec l’arrêt des mammographies de dépistage au printemps, les nouveaux cas de cancer du sein qu’elle traite sont « un peu plus avancés ». « Ils ont été dépistés plus tardivement. Il y a eu plusieurs cas qui ont développé des métastases ganglionnaires. Normalement, il ne s’agit pas de patientes chez qui je me serais attendue à cela. »

Accélération de la vaccination

Le premier ministre François Legault s’est réjoui lundi après-midi de la cadence de vaccination. « Nous voyons la lumière au bout du tunnel », a-t-il mentionné, tout en spécifiant que près de la moitié des résidents des CHSLD ont été vaccinés jusqu’à maintenant.

Quelque 8400 doses de vaccin contre la COVID-19 ont été administrées dimanche, pour un total de 92 452 doses. Le ministère de la Santé a écoulé 80 % des 115 375 doses qu’il a reçues. Les 22 923 autres doses sont en transit dans le réseau. « Le vaccin, amenez-en. On est prêts à vacciner », a lancé le ministre de la Santé, Christian Dubé, disant attendre plus de 46 000 doses de Pfizer et 34 000 doses de Moderna dans les prochains jours.

Le gouvernement évalue à deux semaines le temps encore nécessaire pour vacciner tous les résidents des CHSLD. Par ailleurs, 60 000 travailleurs du réseau de la santé ont reçu le vaccin contre la COVID-19 à ce jour.

Le couvre-feu, un succès

François Legault s’est aussi dit lundi « impressionné » et « touché » par le respect du couvre-feu — qui est en vigueur de 20 h à 5 h depuis samedi soir — par la population québécoise. « C’était beau de voir que les Québécois étaient solidaires. […] Les Québécois sont capables de jouer en équipe », a-t-il dit en conférence de presse.

Après avoir remercié les Québécois, M. Legault a pris soin de saluer le travail « bien fait » des policiers, qui ont distribué 740 constats d’infraction assortis d’amendes élevées à travers le Québec.

M. Legault a aussi « imploré » les Québécois de « faire attention aux personnes de 65 ans et plus » en évitant « le plus possible » d’entrer en contact avec elles, puisqu’elles représentent 95 % des décès liés à la COVID-19. « Ces personnes sont vulnérables. Nous devons les protéger. »

Par ailleurs, le premier ministre a dit « assumer » pleinement la décision de rappeler les élèves du primaire en classe, lundi matin. « C’est beau de voir ça », a souligné M. Legault, avant d’ajouter : « Je n’essaierai pas de vous faire accroire qu’il n’y a pas de risque. Mais c’est un risque calculé. »

Avec Marie-Eve Cousineau

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