Des faux tests négatifs de COVID-19 à 100$ pour les voyageurs canadiens

Depuis jeudi, les voyageurs aériens ont l'obligation de présenter un test négatif de dépistage de la COVID-19 pour entrer au Canada. 
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Depuis jeudi, les voyageurs aériens ont l'obligation de présenter un test négatif de dépistage de la COVID-19 pour entrer au Canada. 

Prétendant être une touriste canadienne à Cancún devant rentrer rapidement au Québec, notre journaliste s’est procuré en moins de 60 minutes et pour 100 $ un faux test négatif de dépistage de COVID-19. Le document, désormais exigé par les autorités pour les touristes de retour au Canada, a été soumis avec succès à l’expertise d’un agent des services frontaliers de l’aéroport de Montréal, malgré le fait qu’il s’agissait d’un faux.

Depuis l’entrée en vigueur, jeudi, de l’obligation de présenter un test négatif de dépistage de la COVID-19 pour tous les voyageurs aériens arrivant au Canada, les publications mentionnant la possibilité de se procurer de faux tests rapidement et à un prix compétitif dans le Sud se multiplient sur les réseaux sociaux.

Notre journaliste a prétendu être une touriste canadienne à Cancún, et a pris contact jeudi avec un utilisateur Facebook, en réponse à son message destiné aux touristes du Mexique en quête d’un test. En quelques minutes, notre interlocuteur, que nous appellerons Matthieu, mais dont nous avons choisi de taire la véritable identité, nous explique qu’il peut fournir des certificats dans la région de Tulum, de Playa Del Carmen ou de Cancún pour 100 $.

« Les tests [au Mexique] coûtent entre 150 et 200 $. Moi ce que je fais, c’est que je te printe sur un vrai test avec ton nom dessus. J’en ai fait plein, toute va ben. T’es sûre et certaine de t’en aller, que ça passe. Présentement, le Mexique n’est vraiment pas prêt à ça, il manque de tests, ça coûte cher, tu dois prendre un [rendez-vous], y aller de bonne heure et ça se peut que ton test soit positif », mentionne-t-il, par message privé.

Dans ses messages, Matthieu, qui affirme se trouver au Mexique, vante ses services. Il a déjà fourni sa propre mère et d’autres touristes, et se propose même de nous livrer à l’hôtel une version imprimée du faux test. Au cours de la conversation, il ajoute qu’il a trois modèles de certificats différents disponibles en provenance de laboratoires situés à différents endroits au Mexique. Le faux test de dépistage qu’il nous a fourni, entièrement en espagnol, comporte l’en-tête du Centro Especializado en Diagnosticos Médicos de Playa del Carmen. Le Devoir a tenté d’entrer en contact par courriel avec le laboratoire, mais n’a reçu aucune réponse.


Matthieu précise ne pas fabriquer lui-même les faux tests COVID. « Je prends les informations, j’envoie à un contact qui s’occupe du reste. Je ne fais qu’aider les gens qui cherchent cela », précise-t-il tout en spécifiant ne pas toucher de commission lors du processus. « Je ne reçois absolument rien. Je ne fais qu’aider les gens qui sont prisonniers ici dû au manque de tests, ou qui ne veulent pas d’un faux positif ou ou qui ne veulent [que rien ne] rentre dans leur nez, ni payer 200 dollars canadiens au Mexique [pour un test] », lance-t-il.

Une dérive prévisible

Le Devoir a présenté le test reçu par courriel à un agent des services frontaliers basé à l’aéroport de Montréal et qui désire garder l’anonymat, par crainte de représailles de son employeur. Selon lui, le document répond aux exigences gouvernementales et nous aurait véritablement permis de rentrer au Canada, si nous l’avions présenté à un agent.

« Le certificat qui montre que vous n’avez pas la COVID n’est pas standardisé. Ça peut être dans différentes langues, comme ici en espagnol. Les instructions qu’on a eues, on doit appliquer ça avec discernement, c’est-à-dire qu’il y a de l’information qui doit se retrouver sur le formulaire, comme le nom du laboratoire, ses coordonnées, le nom de la personne à qui il a été délivré. Mais ça s’arrête là », précise-t-il.

« Je ne suis pas surpris que vous ayez réussi à vous procurer un tel test. C’est une responsabilité qui devrait être celle de Santé Canada. Mais elle a été donnée aux agents frontaliers par manque de ressources », ajoute-t-il.

Les voyageurs canadiens dans le Sud ont fait les manchettes pendant le temps des Fêtes et sont devenus un dossier particulièrement délicat pour le gouvernement de Justin Trudeau. Et pour cause, entre le 27 décembre et le 3 janvier, 21 vols en provenance du Mexique, de la République dominicaine et de Cuba ont déclaré à l’arrivée au Canada des infections à la COVID, dont 12 seulement au départ de Cancún.

Contactée par Le Devoir, l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) renvoie la balle à Transports Canada. « L’obligation de présenter un test de dépistage de la COVID-19 et un résultat négatif au test avant le départ pour les voyageurs aériens arrivant au Canada est une responsabilité de Transports Canada », répond Judith Gadbois-St-Cyr, porte-parole de l’ASFC.

« Les transporteurs aériens sont responsables de fournir la formation nécessaire pour que leurs employés puissent appliquer cette nouvelle mesure », précise quant à elle Cybelle Morin, responsable des communications de Transports Canada.

Dépistage à l’aéroport

Du côté d’Air Transat, la circulation de faux tests de dépistage de la COVID n’est pas une surprise.

« Ça ne m’étonne pas plus que ça, lance Christophe Hennebelle, vice-président des affaires publiques de la compagnie aérienne. C’est sans doute le résultat de la précipitation avec laquelle cette mesure a été mise en place. » Air Transat dit se conformer aux nouvelles obligations imposées par la loi, mais rejette la responsabilité d’établir l’authenticité de documents de voyage.

« Les choses ont été mises en place de manière extrêmement rapide. La formation a été extrêmement rapide. L’obligation à notre charge par l’ordonnance provisoire est de vérifier que le test qui nous est soumis indique qu’il est délivré par un organisme légitime, contrôlé par le gouvernement d’une manière ou d’une autre et qu’il comporte bien les indications qui sont utilisées dans l’ordonnance provisoire. Ce n’est pas notre responsabilité de garantir que le test est légitime. Notre obligation est : si on a des raisons de suspecter qu’il n’est pas légitime, d’informer les autorités », explique M. Hennebelle, qui déplore le manque de clarté au sujet des tests de dépistage demandés par le gouvernement.

Pour M. Hennebelle, la solution la plus fiable serait d’effectuer les tests de dépistage à l’arrivée au Canada.

« Le gouvernement a parlé d’établir une liste de cliniques approuvées. Mais ça n’existe pas encore à l’heure d’aujourd’hui, je ne sais pas si ça réglerait forcément le problème. Mais ce n’est pas une mesure qui se met en place en sept jours. Si on veut faire les choses sérieusement, on ferait du testing à l’aéroport d’arrivée, comme les compagnies aériennes le demandent depuis des mois. On réglerait tous ces problèmes. Ça se fait en France notamment. Le cas d’Haïti montre aussi que c’est possible », conclut-il.

Transports Canada mentionne actuellement sur son site Internet que « les voyageurs sont encouragés à faire tout ce qu’ils peuvent afin que leur test soit effectué dans un laboratoire ou un établissement de dépistage fiable. Le gouvernement du Canada avertira les voyageurs s’il devient obligatoire d’effectuer les tests de COVID-19 dans certains laboratoires ou établissements accrédités en particulier. » Faire une fausse déclaration, ou utiliser un résultat de test de dépistage falsifié est passible d’une amende allant jusqu’à 5000 $ pour les particuliers. De plus, le non-respect des instructions fournies lors de l’entrée au Canada constitue une infraction à la Loi sur la mise en quarantaine et peut entraîner une peine de prison pouvant aller jusqu’à six mois, en plus d’une amende allant jusqu’à 750 000 $.

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