Les problèmes de ventilation dans les classes sont répandus

Selon l’étude du ministère, des 597 classes ventilées naturellement, 51% affichaient des concentration de CO2 d’au moins 1000 ppm à la moitié de la période. Des 772 classes ventilées mécaniquement, 23% attegnaient au moins 1000 ppm à la moitié de la période.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Selon l’étude du ministère, des 597 classes ventilées naturellement, 51% affichaient des concentration de CO2 d’au moins 1000 ppm à la moitié de la période. Des 772 classes ventilées mécaniquement, 23% attegnaient au moins 1000 ppm à la moitié de la période.

Alors que le ministre Jean-François Roberge parle de « 3 % » de classes ayant un problème de ventilation, plus du tiers des 1369 classes testées en décembre par le ministère de l’Éducation n’atteignent pas la cible de Québec en matière de concentration de CO2. Ce constat, qui inquiète parents et experts, est un indicateur de lacunes qui pourraient contribuer à la transmission par aérosols de la COVID-19 dans les écoles.

Juste avant le congé des Fêtes, des mesures de dioxyde carbone (CO2) ont été exécutées dans 1369 classes. Ce gaz, émis par les occupants d’une pièce, augmente en concentration quand l’air n’est pas renouvelé. De manière générale, le ministère de l’Éducation recommande de ne pas dépasser la valeur cible de 1000 ppm (parties par million).

« Environ 3 % des locaux testés présentent de problèmes », expliquait vendredi le ministre Jean-François Roberge en conférence de presse, sans toutefois détailler quel seuil était retenu pour établir ce diagnostic. Il ajoutait qu’une moyenne de 804 ppm avait été mesurée.

Le détail de la campagne d’échantillonnage présente cependant un portrait plus sombre. Trois mesures distinctes ont été prises dans chaque classe : en début de période, en milieu de période et en fin de période après avoir ouvert les fenêtres pendant 20 minutes. Des 597 classes ventilées naturellement, 51 % affichaient des concentrations de CO2 d’au moins 1000 ppm à la moitié de la période. Des 772 classes ventilées mécaniquement, 23 % atteignaient au moins 1000 ppm à la moitié de la période.

Les « 3 % » dont parlait M. Roberge correspondent donc à la proportion de classes, ventilées mécaniquement ou non, où des concentrations de 2000 ppm et plus ont été mesurées. Dans ces locaux, des correctifs ont été apportés ou sont en voie de l’être.

« Si jamais on constate qu’il n’est pas possible de bien ventiler, de bien aérer ces locaux […] ils ne seront tout simplement plus utilisés comme des locaux de classe », a déclaré le ministre en conférence de presse. Il a aussi garanti que toutes les écoles seraient testées bientôt.

« On aurait dû faire ces tests en septembre », répond Sarah Dorner, la mère d’une fille de 11 ans fréquentant une école du centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys, à Montréal. L’automne dernier, Mme Dorner — qui est également une professeure à Polytechnique Montréal étudiant la présence de coronavirus dans les eaux usées — avait donné à sa fille Charlotte un appareil mesurant la concentration de CO2. Des valeurs excédant 1000 ppm avaient été obtenues. « On sait qu’il y a des problèmes de ventilation, déplore-t-elle. Et dans la région de Montréal, les écoles débordent. Ce n’est pas comme si on pouvait déplacer les élèves ailleurs. »

L’épidémiologiste Michel Camus s’inquiète aussi des résultats rendus publics vendredi. Toute valeur au-delà de 1000 ppm représente un manque de ventilation potentiellement dangereux, fait-il valoir. « Ce qu’il faut faire, c’est minimiser le niveau de CO2 dans les classes », explique ce membre de COVID-Stop, un groupe d’experts indépendants ayant mesuré des concentrations préoccupantes de CO2 dans des classes à la fin de l’automne. Le Devoir avait mené le même exercice en novembre, détectant des concentrations de CO2 de 1800 ppm.

On aurait dû faire ces tests en septembre

 

Katherine D’Avignon, professeure à l’École de technologie supérieure spécialisée dans les systèmes de ventilation, souligne pour sa part que « beaucoup de flou » entoure les résultats publiés vendredi. Par exemple, on ne sait pas à quel rythme les concentrations de CO2 augmentent, ce qui est pourtant un indicateur crucial. « Je ne suis pas rassurée par ces mesures-là », dit-elle.

Purificateurs non recommandés

Les dangers posés par une ventilation inadéquate sont particulièrementimportants compte tenu du fait que les aérosols transmettent la COVID-19. Dans un rapport finalement publié vendredi (et daté du 9 décembre), l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) confirme qu’une telle voie de transmission existe. Il insiste cependant pour dire que l’essentiel de la contagion a lieu à moins de deux mètres.

Une telle affirmation fait dire à Raymond Tellier, microbiologiste au Centre universitaire de santé McGill qui a longtemps étudié le rôle des aérosols dans la transmission de l’influenza, que les experts du gouvernement ont adopté un langage « excessivement prudent » sur les aérosols dans leur nouveau rapport. « Les aérosols ne sont pas le mode principal [de transmission de la COVID-19] tant et aussi longtemps que vous serez bien ventilés », fait-il valoir.

Vendredi, les experts mandatés par le ministère de la Santé et des Services sociaux ont dévoilé leurs recommandations au sujet de la ventilation dans les écoles. Ils ne recommandent pas l’utilisation de purificateurs d’air portatifs, disant que leur efficacité en milieu scolaire n’a pas été démontrée. Ils ajoutent que si ces appareils sont mal installés, ils pourraient créer des courants favorisant la transmission.

« On ne les interdit pas ; on ne les recommande pas », a cependant précisé Richard Massé, conseiller médical stratégique à la Direction générale de la santé publique. Les écoles qui veulent en faire l’utilisation devront prouver qu’elles le font correctement, expertises à l’appui. De par le monde, plusieurs spécialistes de santé publique, dont ceux de l’Université Harvard, recommandant pourtant l’utilisation de ces appareils et fournissent des guides pratiques pour les gestionnaires d’immeubles.

Inquiétudes

Le milieu de l’éducation n’est pas rassuré par les annonces portant sur la ventilation dans les écoles. Les syndicats d’enseignants et les partis de l’opposition déplorent le « manque de cohérence » du gouvernement, qui ne recommande pas l’utilisation de purificateurs d’air, mais ne l’interdit pas non plus.

« Je n’en reviens pas que le Dr Massé et le ministre Roberge disent que c’est dangereux, les purificateurs d’air. Voyons donc ! » déplore la députée libérale Marwah Rizqy. Elle rappelle que les avions et les cabinets de dentiste sont obligatoirement munis de purificateurs d’air. En Allemagne, les classes en sont aussi dotées, à des endroits stratégiques des locaux établis par des physiciens en fonction d’une série de paramètres, dont les courants d’air.

La députée Christine Labrie, de Québec solidaire, dit souhaiter que les tests de ventilation promis dans toutes les écoles soient approuvés par des scientifiques de la santé publique, et que « tous les locaux feront l’objet de tests ».

Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement, et Catherine Beauvais St-Pierre, de l’Alliance des professeures et des professeurs de Montréal, s’inquiètent de ce que des locaux mal ventilés accueillent encore des groupes, malgré les mises en garde des experts. « La Santé publique dit qu’il faut fermer les locaux mal ventilés. Où va-t-on mettre les élèves ? Plusieurs écoles sont déjà surpeuplées », dit Sylvain Mallette.

Avec Marco Fortier  

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