Legault prescrit un «traitement-choc» au Québec

Le premier ministre, François Legault, a prescrit mercredi un « traitement-choc » aux Québécois, à qui il imposera un couvre-feu entre 20 h et 5 h du matin dès samedi, marquant une première depuis la grippe espagnole de 1918.

Le chef du gouvernement et le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, ont répété au cours des derniers mois qu’ils n’entendaient pas aller « aussi loin » qu’au printemps ou qu’ils préféraient recourir à des « confinements localisés » pour freiner la propagation de la COVID-19. Mais à défaut d’être des « magiciens » ayant pu prévoir l’ampleur de la deuxième vague — pour reprendre l’expression du premier ministre — ils ont choisi de réhabiliter la formule « Envoye à la maison ».

« Le couvre-feu, ce qu’il fait, c’est qu’il passe un signal », a lancé le Dr Arruda. Bien qu’il ait ajouté qu’aucune « étude contrôlée » n’a démontré l’efficacité d’une telle mesure pour freiner le coronavirus, le médecin a ajouté que celle-ci s’inscrivait dans un ensemble. « [Le couvre-feu] permet de diminuer les activités et les possibilités de contact », a-t-il souligné.

Les nombreux petits rassemblements que se sont permis les Québécois au cours du temps des Fêtes, en contradiction avec les directives de la santé publique, ont contribué à la propagation du virus, a affirmé M. Legault. Avec un couvre-feu, il souhaite envoyer un « message clair » pour que les Québécois comprennent les conséquences qui seront réservées aux récalcitrants, passibles d’amendes allant jusqu’à 6000 $.

D’ici au 8 février, les Québécois ne pourront donc pas sortir de la maison après 20 h ou avant 5 h, à moins que leur emploi ne le requière. Le gouvernement travaille d’ailleurs à l’élaboration d’un formulaire que pourront utiliser les travailleurs dont la présence dans les lieux publics sera justifiée après cette heure.

La plus récente restriction de circuler d’une telle ampleur a été imposée il y a un siècle, afin de juguler la grippe espagnole. En 1918, l’armée canadienne avait eu pour mission de faire respecter un couvre-feu, qui s’ajoutait à des directives comprenant la fermeture des églises, des cinémas et des magasins.

Cette fois, les commerces non prioritaires, centres sportifs, théâtres, cinémas, salons de coiffure et lieux de culte demeureront fermés jusqu’au 8 février. Les commerces qui demeureront ouverts devront cesser leurs activités à 19 h 30, à l’exception des pharmacies et des stations-services. Le télétravail sera aussi obligatoire jusqu’au 8 février, et les secteurs manufacturiers et de la construction devront se concentrer sur « le travail essentiel » seulement.

Face au relâchement constaté dans les milieux de travail, Québec entend solliciter la CNESST de nouveau afin qu’elle s’assure que les mesures sanitaires sont bien suivies et appliquées, a fait savoir le ministre de la Santé, Christian Dubé. « Il faut redevenir très rigoureux dans notre approche », a plaidé le Dr Arruda.

Des amendes aux récalcitrants

Dans les rues, les policiers auront pour mandat de « faire respecter les consignes », a déclaré le premier ministre Legault. « Ça veut dire que les personnes qui seraient à l’extérieur de la maison le soir après 20 h, sans raison, pourraient avoir une amende entre 1000 et 6000 $», a-t-il affirmé.

Québec n’entend pas installer à nouveau des barrages routiers pour intercepter les contrevenants qui voyageraient d’une région à l’autre. « On continue de déconseiller [ces déplacements], mais on préfère que les policiers s’assurent du respect des autres consignes, qui sont sujettes à amendes », a déclaré M. Legault.

 

Aucune exception ne sera tolérée pour les personnes itinérantes, à qui le chef caquiste a demandé de se rendre dans « les endroits prévus » pour les accueillir. « Il y a assez de places disponibles », a-t-il attesté.

Sa déclaration a été accueillie avec incrédulité par des policiers et des responsables de refuges, qui ont mis en évidence le manque d’infrastructures pour accueillir les sans-abri. « Il va se passer quoi ? Ils vont recevoir des contraventions ? » a notamment demandé la directrice générale du Foyer pour femmes autochtones de Montréal, Nakuset. En raison de la COVID-19, le refuge qu’elle dirige a vu sa capacité d’accueil passer de 60 à 12 personnes.

La présidente de la Fraternité des policiers de la Ville de Québec, Martine Fortier, s’est inquiétée de la mise sur pied d’une mesure qui « ne va pas faciliter, loin de là », le travail des policiers. Aux policiers, nombreux à avoir mal digéré une déclaration récente du premier ministre au sujet du racisme dans les forces de l’ordre, François Legault a transmis des remerciements, en les qualifiant d’« alliés importants dans la lutte contre le virus ».

Québec a aussi confirmé que le retour en classe des élèves du primaire aura bel et bien lieu lundi prochain, 11 janvier. Celui des élèves du secondaire sera en revanche repoussé d’une semaine, au 18 janvier.

L’annonce de Québec marque une volte-face dans l’approche préconisée dans les écoles. En reconnaissant les « potentiels problèmes qu’amènent les aérosols », M. Legault a annoncé que les élèves de cinquième et de sixième année devront porter un masque en classe, et que l’ensemble des élèves devra se protéger avec un couvre-visage dans les corridors. Au secondaire, tous les élèves devront porter des masques de procédure, lesquels seront fournis — au nombre de deux par jour — par Québec.

Ses commentaires et ceux du Dr Arruda, de même que la décision d’exiger le port du masque, ont laissé peu de doutes sur la teneur d’un rapport, attendu, concernant la transmission du coronavirus par aérosols. « On a véritablement fait l’analyse, vu ce qui peut être fait dans le contexte », a déclaré le Dr Arruda, en ajoutant qu’il n’était pas souhaitable d’exiger le port du masque N95 pendant une journée entière.

L’opposition s’inquiète

La critique libérale en matière de santé, Marie Montpetit, s’est inquiétée des « multiples questions » restées sans réponse après l’annonce de Québec. « Nous avions demandé des mesures pour accélérer la vaccination, une augmentation du dépistage et du traçage et la reconnaissance de la transmission par aérosols », a-t-elle écrit dans une enfilade de tweets. Québec solidaire s’est inquiété du peu de « justifications scientifiques » fourni par le gouvernement. Gabriel Nadeau-Dubois a exigé la publication de « l’avis de la santé publique qui justifie l’imposition d’un couvre-feu », de même que la distribution de détecteurs de CO2 et de purificateurs d’air dans les classes. L’élue péquiste Véronique Hivon a quant à elle interpellé le premier ministre afin qu’il donne « les moyens requis, au besoin », afin de permettre aux ressources d’accueillir les sans-abri pour la nuit.

 

Le Devoir


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