Couvre-feu, écoles… le confinement qu’envisage Québec

Le gouvernement Legault annoncera mercredi en fin de journée les détails de ce qui ressemblera à un deuxième grand confinement de la province — une option que Québec souhaitait pourtant éviter à tout prix. Tour d’horizon des mesures qui sont sur la table… et dont l’application bousculera grandement la vie des Québécois, surtout si l’on impose un couvre-feu.

Les décisions définitives sont-elles prises ?

Non, le gouvernement jongle toujours avec différents scénarios. Le Devoir a pu confirmer mardi matin certaines informations, notamment le fait que le gouvernement évalue la possibilité d’imposer un couvre-feu — c’est une recommandation formelle de la Santé publique. Plus largement, l’équipe de François Legault étudie la possibilité de maintenir la fermeture des écoles et des commerces « non prioritaires » au-delà du 11 janvier, en plus de limiter les déplacements entre les régions.

Différentes consultations sont en cours. Une rencontre est prévue mardi après-midi avec les chefs des autres partis présents à l’Assemblée nationale, et François Legault dévoilera le train de mesures adoptées mercredi.

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Quel contour pour le couvre-feu ?

Le Québec n’a pas connu de couvre-feu depuis la crise d’octobre 1970… Sur cet enjeu comme ailleurs, le gouvernement n’a pas arrêté sa décision. Mais s’il choisit de ne pas aller dans cette direction, il lui faudra expliquer pourquoi il ne suit pas une recommandation connue de la Santé publique, cela, alors que la situation s’envenime au Québec depuis plusieurs semaines.

Au cabinet de M. Legault, on indique que les exemples belges et français sont ceux qu’étudie le gouvernement. On se demande aussi si le couvre-feu doit être obligatoire, ou simplement volontaire.

En France, certaines régions imposent un couvre-feu dès 18 h. Une autorisation est nécessaire pour y déroger. Québec pencherait plutôt vers une obligation de rester à domicile à partir de 20 h ou de 21 h, jusqu’à 5 h ou 6 h le matin. Parmi les questions en suspens, il y a celles liées à l’application de la mesure : comment la faire appliquer, par qui, avec quelle marge de manœuvre, etc.

Selon Marie-France Raynault, cheffe du département de santé publique et de médecine préventive du CHUM, imposer un couvre-feu pourrait être une bonne idée. « Symboliquement, ça passe un message », dit celle qui estime que la mesure permettrait de mieux contrôler les rassemblements clandestins — à condition que la Sécurité publique et tous les corps policiers fassent respecter ce couvre-feu, ajoute-t-elle…

Les déplacements interrégionaux seront-ils de nouveau interdits ?

C’est en tout cas un scénario envisagé par Québec. Si le gouvernement va en ce sens, il s’agira d’un retour à la situation ayant prévalu le printemps dernier.

Pour le moment, les déplacements sont non recommandés, mais ils demeurent permis partout au Québec. Au printemps, des barrages policiers avaient été érigés pour contrôler les déplacements d’une région à l’autre, et les policiers avaient le pouvoir d’obliger les citoyens à faire demi-tour si leur déplacement n’était pas jugé essentiel (se rendre au travail faisait partie de ce qui est essentiel).

Quel sort pour les écoles ?

La perspective d’une prolongation de la fermeture physique des écoles — l’enseignement à distance pourrait être imposé pour au moins une ou deux semaines de plus, dit-on à Québec — a pris le réseau scolaire par surprise. On s’attendait plutôt à un renforcement des mesures sanitaires dans l’espoir de garder les écoles ouvertes — François Legault a souvent affirmé que c’était l’une des deux priorités du gouvernement (l’autre étant de s’assurer que le réseau de la santé garde la tête hors de l’eau).

« Pour nous, la présence à l’école est un service essentiel, surtout au primaire, dit Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement (FQDE). L’enseignement à distance, c’est une solution de rechange, mais ça rapporte peu sur le plan pédagogique. Ça va devenir dramatique pour nos élèves », croit-il.

Le représentant des directions d’école rappelle que certaines régions manquent d’ordinateurs portables et de tablettes pour permettre à tous les élèves de suivre leurs cours en ligne à partir de la maison. Au cabinet du ministre Jean-François Roberge, on attend le point de presse du premier ministre, mercredi, pour commenter la suite de l’année scolaire.

Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ), déplore l’apparente improvisation qui semble régner à Québec. « Cette rentrée est un rendez-vous manqué. Qu’on ajoute des mesures sanitaires ou qu’on retombe en confinement, on a besoin de préparation », dit-elle.

Pour elle, il semble clair que les décisions en éducation se prennent au bureau du premier ministre et à la Direction de la santé publique. « Il faudrait quand même que les acteurs de l’éducation soient consultés : il faut continuer d’enseigner aux enfants, on doit encadrer les élèves si on retourne en confinement, on ne peut pas les laisser à eux-mêmes à la maison », dit Josée Scalabrini.

Des garderies fermées ou ouvertes ?

On ne sait pas encore : les garderies privées et les centres de la petite enfance (CPE) sont toujours en attente d’une décision de la part du gouvernement Legault. Mais déjà, la possibilité de devoir déplacer des enfants d’une installation à l’autre — comme cela s’est fait au printemps — constitue la plus grande source d’inquiétude pour les intervenants. « Ce qu’on a appris de la première vague, c’est que c’est mieux de garder les enfants dans leurs milieux », résume Geneviève Bélisle, de l’Association québécoise des CPE.

Le constat est le même au privé, où des membres du réseau ont constaté les impacts qu’ont eus les chamboulements du printemps, lorsque les enfants de travailleurs essentiels ont convergé vers les CPE et les garderies subventionnées. Les services de garde à l’enfance, où moins de 1000 cas de COVID-19 ont été recensés depuis le début de la pandémie, s’en tirent plutôt bien d’un point de vue sanitaire, fait remarquer Mme Bélisle. Elle dit cependant se fier aux experts de la Santé publique et au gouvernement pour qu’ils « jugent des actions globales à mener ».

Quelles conséquences pour les commerces ?

Dans l’hypothèse d’un confinement généralisé, les commerces « non prioritaires », qui étaient déjà fermés depuis le 25 décembre, devraient maintenir leurs portes closes au-delà du 11 janvier prochain. C’est un scénario que redoutait l’industrie du commerce de détail. « Si la prolongation des mesures pour les commerces se concrétise, ce sera un coup dur », prévient Stéphane Drouin, directeur général du Conseil québécois du commerce de détail (CQCD), ajoutant qu’il faudrait au moins des assouplissements en matière de ramassage (cueillette de commandes) en bord de rue pour les commerces non prioritaires.

« S’il y a un besoin d’urgence dans certaines catégories de produits [non essentiels], on ne peut pas se fier au magasinage en ligne à cause des délais de livraison. Le ramassage en magasin permettrait d’acheter une paire de bottes ou un manteau pour l’hiver par exemple », explique M. Drouin.

Comme au printemps dernier, le confinement pourrait aussi inclure les domaines de la construction et du secteur manufacturier. Toutefois, certaines industries — comme les abattoirs et l’industrie de transformation alimentaire — ne peuvent être fermées, malgré le fait qu’elles aient connu plusieurs éclosions, puisqu’il s’agit de services essentiels.

« On est excessivement préoccupés et il y a un sentiment de frustration », explique Véronique Proulx, p.-d.g. de Manufacturiers et Exportateurs du Québec (MEQ). « Au Québec, on est les seuls à exclure le secteur manufacturier des services essentiels, alors que d’autres à travers le Canada, aux États-Unis et en Europe le laissent fonctionner. »

Pourquoi pas des mesures plus ciblées ?

C’est la question que se pose le président et chef de la direction du Conseil du patronat, Karl Blackburn. Ce dernier craint qu’un nouveau confinement impose des mesures générales inefficaces, parce que peu ciblées, et pénalisantes pour des milieux qui s’en tirent bien face à la COVID-19. « Le secteur économique a été en mesure de démontrer qu’en appliquant les mesures, il est capable de fonctionner […], et ce, dans un contexte de sécurité et de santé pour les travailleurs », souligne-t-il.

À son avis, « on est rendus à l’étape de connaître d’où proviennent les éclosions pour être capables d’accepter les efforts supplémentaires qui sont demandés ». La dernière vigie de l’Institut national de santé publique du Québec indiquait le 23 décembre que les secteurs les plus touchés par le coronavirus étaient l’industrie des aliments et les commerces de détail. La vigie ne tient pas compte des éclosions dans les milieux de soins et d’hébergement ni dans les écoles et les services de garde.

Pour appuyer sa demande pour des « mesures plus ciblées », M. Blackburn signale que les restrictions plus larges adoptées jusqu’ici n’ont visiblement pas eu l’effet escompté, vu le nombre de cas observé. « Il y a beaucoup d’incertitude et d’imprévisibilité », remarque-t-il, avant d’ajouter que les impacts à long terme — sur la santé mentale, par exemple — seront au moins aussi nombreux au sortir de la pandémie.

Quel impact dans les hôpitaux ?

Déjà, des hôpitaux viennent d’annoncer la suspension temporaire des visites pour limiter la propagation de la COVID-19. C’est le cas de Maisonneuve-Rosemont, de Santa Cabrini et de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, qui sont gérés par le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal.

Dès mardi, une seule personne pourra accompagner une femme en salle d’accouchement. Un seul parent pourra être aux côtés de son enfant en pédiatrie ou en néonatalogie, ainsi que lors d’un rendez-vous en consultation externe de pédiatrie. Les visites demeurent permises pour les patients en soins palliatifs ou en fin de vie.

Le Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM) avait aussi suspendu les visites aux patients et restreint les accompagnateurs le 21 décembre dernier, en raison de l’augmentation des cas de COVID-19. Une telle mesure avait été mise en place dans les centres hospitaliers lors du premier confinement au printemps.

Si le gouvernement décrète un confinement total, il reste à voir quelles activités seront néanmoins autorisées dans la grande offre des soins de santé. Par exemple, les cliniques privées de physiothérapie devraient rester ouvertes, croit le président de l’Ordre professionnel de la physiothérapie du Québec, Denis Pelletier. « Ce ne sont pas des milieux d’éclosion, dit-il. C’est très sécuritaire pour la prestation de services. Des protocoles sont en place, contrairement à la première vague. »

Des villes sur le qui-vive

Les villes, qui appliquent depuis des mois des restrictions d’accès à leurs installations, restent à l’affût des consignes qui seront annoncées par le gouvernement du Québec mercredi.

À la Ville de Québec, on indique attendre les directives de la Santé publique avant de décréter des mesures supplémentaires. « Quand la Santé publique se prononcera, on va s’adapter selon les consignes », a dit Wendy Whittom, du service des communications de la Ville. À Laval et à Longueuil aussi, on préfère être prudents quant à la suite des choses. « On n’a aucune idée des répercussions que ça va avoir pour les municipalités. S’il y a un couvre-feu par exemple, j’imagine que ça aura une incidence sur nous, mais pour le moment, on attend de voir », a confié Alexandra Lapierre, attachée de presse de la mairesse de Longueuil, Sylvie Parent.

À Montréal, la bordée de neige de la semaine dernière a créé une certaine cohue sur le mont Royal pour les activités de luge et de patinage. La Ville pourrait-elle limiter l’accès à certains de ses parcs ? Au cabinet de la mairesse Valérie Plante, on préfère laisser au gouvernement le soin d’annoncer sa décision avant de déterminer si de nouvelles mesures pourraient s’appliquer.

La culture (déjà) en arrêt

Pour le secteur culturel, le nouveau confinement n’aurait de prime abord pas de grands impacts : l’essentiel des activités est déjà sur pause depuis le 1er octobre dans les zones rouges. Les musées et les salles de spectacles ou de cinéma sont ainsi fermés au public. Les librairies, elles, sont astreintes au régime qui concerne les commerces non essentiels — la vente en ligne demeurant bien sûr permise.

Québec n’avait-il pas promis qu’on ne reviendrait pas à la situation du printemps ?

Oui et non. Il est vrai qu’à la mi-décembre, alors qu’il multipliait les entrevues de fin d’année dans les médias, François Legault avait assuré que Québec « n’ira pas aussi loin [qu’au printemps], parce qu’on a appris depuis ». Il avait évoqué le port du masque plus répandu et les mesures de distanciation mieux intégrées comme preuves de ce qui a été appris et comme préalables qui devaient permettre d’envisager un « confinement à la carte » plutôt qu’un confinement général.

« Ce qu’on essaie de faire avec la Santé publique [c’est] d’identifier quels sont les endroits où il y a le plus d’éclosions, quels sont les endroits où une action, une restriction pourraient réduire le nombre de contacts, et donc le nombre de cas », avait mentionné le premier ministre.

Mais voilà : la crise évolue, les courbes de contamination et d’hospitalisations ne fléchissent pas… et les analyses changent.

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