Comment briser la deuxième vague?

La région de Montréal a enregistré un nombre record de nouvelles infections lundi : 1126, sur les 2546 de la province.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne La région de Montréal a enregistré un nombre record de nouvelles infections lundi : 1126, sur les 2546 de la province.

Malgré la fermeture des écoles et des commerces non essentiels, les cas de COVID-19 continuent de se multiplier au Québec. La région de Montréal a enregistré un nombre record de nouvelles infections lundi : 1126, sur les 2546 de la province. Des experts tirent la sonnette d’alarme. Il faut donner un coup de barre pour freiner la propagation.

L’épidémiologiste Benoît Mâsse se dit d’autant plus inquiet que le Québec n’a effectué que 21 238 tests de dépistage le 2 janvier. « Le taux de positivité est excessivement élevé, dit le professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. On semble être en haut de 10 %. En décembre, c’était plus dans le coin de 6 % ou 7 %. »

Pour briser cette deuxième vague, le gouvernement Legault devra faire des « choix douloureux et déchirants », estime Benoît Mâsse. « On a besoin de mesures qui vont donner des résultats presque garantis et assez rapidement, dit-il. On n’a plus de marge de manœuvre. » Près de 1300 personnes atteintes de la COVID-19 sont actuellement hospitalisées. Il s’agit d’une hausse de 69 par rapport à la veille.

Le premier ministre, François Legault, tiendra mercredi un point de presse en compagnie du ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, et du directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda. Le gouvernement y annoncera la suite des choses aux Québécois. Ce point de presse était d’abord prévu pour mardi. Selon nos informations, le gouvernement veut se donner plus de temps pour bien ficeler son annonce.

Le Devoir a fait le point avec des experts et des intervenants de divers domaines sur le terrain sur des pistes de solution que le gouvernement pourrait emprunter pour freiner la hausse des cas.

Rassemblements des Fêtes

Avec la hausse actuelle des cas, force est de constater que l’interdiction de se rassembler « n’a pas été respectée tant que ça », constate la Dre Marie-France Raynault, cheffe du Département de santé publique et médecine préventive du CHUM. « Il se vendait des dindes de 30 livres, dit-elle. Ce n’est pas pour une famille nucléaire, ça, là ! »

Benoît Mâsse remarque que la « notion de bulle familiale a été pas mal élargie dans le temps des Fêtes ». « Ça fait beaucoup de monde qui a triché un peu », dit-il.

 

La Dre Marie-France Raynault déplore que des policiers aient encore donné des avertissements plutôt que des constats d’infraction. « Si vous roulez à 160 km/h sur une autoroute, ils ne vont pas vous donner un avertissement, dit-elle. Ils vont vous donner une contravention. Ça fait quand même neuf mois qu’on est là-dedans. »

Si des mesures plus strictes sont mises en place, il faudra convaincre la population d’y adhérer, souligne Benoît Mâsse.

Relâchement chez les soignants

La COVID-19 continue de se propager dans des centres hospitaliers. L’hôpital Maisonneuve-Rosemont lutte actuellement contre sept éclosions. Une quarantaine de patients et une vingtaine d’employés ont été infectés, selon le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal.

À l’heure du lunch, on décolle les tables, on les met à deux mètres. Après le lunch, elles sont toutes collées.

À l’hôpital de Verdun, les cinq éclosions en cours ont touché jusqu’à présent 36 employés, indique le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, qui gère l’établissement.

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, cinq hôpitaux sont aux prises avec des éclosions. Selon le CIUSSS régional, 51 employés sont atteints et 105 sont en isolement.

Selon la Dre Marie-France Raynault, le personnel dans les hôpitaux fait preuve « d’un relâchement très clair » dans les mesures sanitaires. « Il y a vraiment un tour de vis à donner », dit-elle.

Au CHUM où elle travaille, des employés ne respectent pas la distanciation physique lors des pauses. « À l’heure du lunch, on décolle les tables, on les met à deux mètres, dit-elle. Après le lunch, elles sont toutes collées. » Une brigade a été mise en place à la mi-décembre pour s’assurer que le personnel respecte la distanciation.

Réouverture des écoles

Dans le réseau de l’éducation, on s’attend à ce que le gouvernement Legault renforce les mesures sanitaires dans l’espoir de garder les écoles ouvertes, malgré la hausse des infections. Tous les intervenants consultés disent souhaiter que les élèves retournent en classe comme prévu la semaine prochaine.

« Notre premier choix est la présence à l’école, même si on est conscients du contexte sanitaire, dit Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement. On voit bien que l’absence de nos élèves nuit à leurs chances de réussite ou à leur motivation. »

L’enseignement se fait à distance cette semaine pour tous les élèves du primaire et du secondaire. Le gouvernement prévoit un retour en classe lundi prochain, le 11 janvier, sauf pour les élèves de troisième, quatrième et cinquième secondaires, qui doivent reprendre l’école en alternance une journée sur deux.

Au bureau du ministre de l’Éducation, on indique que la priorité du gouvernement est de « garder les écoles ouvertes » malgré la progression des infections.

Les cas de COVID-19 continuent d’augmenter au Québec même si les écoles sont fermées depuis le 17 décembre. « Ça prouve que les écoles, ce n’est pas le moteur de la transmission communautaire, dit la Dre Marie-France Raynault. C’est un petit moteur, pas un gros moteur. » Elle croit que le gouvernement pourrait fournir gratuitement aux élèves des masques de type chirurgical. L’efficacité des couvre-visages artisanaux varie en fonction de leur qualité.

Au moment de la pause des Fêtes, 40 % des 2994 écoles publiques ou privées avaient au moins un cas actif d’infection au coronavirus.

Le secteur manufacturier inquiète

De tous les milieux d’éclosion, le plus touché au cours des semaines qui ont précédé le temps des Fêtes a été celui du travail, rapporte l’Institut national de santé publique, avec plus du tiers de l’ensemble des cas actifs. Le secteur manufacturier y comptait le plus grand nombre de cas (40 %), dont environ la moitié uniquement dans l’industrie des aliments, comme l’abattage et la transformation alimentaire, suivi des commerces de détail (18 %) et des services aux entreprises (9 %).

Plutôt que de resserrer encore plus les mesures sanitaires, les gouvernements devraient rappeler aux entreprises les règles de base et multiplier les contrôles, selon Roxane Borgès Da Silva, économiste à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Il suffit très souvent de « microfailles » lors des pauses ou des repas pour tout gâcher, observent des experts.

La Dre Marie-France Raynault croit qu’il faut serrer la vis dans le secteur manufacturier, notamment dans les abattoirs et les usines de transformation alimentaire. Selon elle, la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail devrait révoquer le permis des agences de placement de personnel délinquantes qui transportent, par exemple, leurs employés « dans un autobus, bien tassés ». « C’est un vecteur de contamination incroyable. »

La p.-d.g. du Conseil de la transformation alimentaire du Québec, Sylvie Cloutier, invite, quant à elle, à se méfier de ces chiffres sur le nombre de cas dans les abattoirs et les usines de transformation de la viande. Loin d’être laxistes, les normes sanitaires y étaient déjà strictes, avant que ne survienne la pandémie, assure-t-elle. « S’il y a eu relâchement, je crois que c’est dans la population générale autour. »

Ne pas blâmer les voyageurs

Au moins 1583 voyageurs ont rapporté la COVID-19 au Québec entre le début de la pandémie et le 26 décembre, selon les données compilées par l’Agence de la santé publique du Canada. Or, cela ne représente qu’environ 2,7 % de l’ensemble des contaminations répertoriées durant cette période. Le reste s’est vraisemblablement produit au pays.

« Avec la transmission communautaire qu’on a en ce moment, ce n’est vraiment pas les voyages qui sont le plus gros vecteur de contamination. Par contre, l’enjeu qui me semble primordial est que les gens qui voyagent pourraient ramener des variants, celui de l’Angleterre ou un autre. C’est ça qui est le plus dangereux », explique Roxane Borgès Da Silva.

Fin décembre, le gouvernement Trudeau a annoncé de nouvelles mesures pour éviter les contaminations issues de voyages à l’étranger, qu’il dit ne pas pouvoir interdire pour des raisons constitutionnelles. Dès jeudi, on devra avoir reçu un résultat négatif à un test de dépistage de la COVID-19 pour monter à bord d’un avion menant au Canada, et les voyageurs peuvent s’attendre à plus de visites d’agents de la santé publique dans leur lieu de quarantaine obligatoire.

Certains experts, comme la Dre Marie-France Raynault, estiment que le gouvernement fédéral aurait dû agir plus tôt.

Avec Mylène Crête

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