Des huiles essentielles offertes pour lutter contre la COVID-19, malgré l’avis de Santé Canada

Après avoir consulté de nombreuses publications sur Internet vantant les vertus antivirales des huiles essentielles pour lutter contre la COVID-19, l’équipe d’enquête du Devoir est allée dans une vingtaine de magasins de produits naturels de la grande région de Montréal afin de vérifier le discours de leurs représentants à ce sujet. Seuls deux établissements ont fait preuve de prudence. Les 18 autres nous ont recommandé des « huiles essentielles antivirales » à inhaler, à utiliser pour masser ou même à avaler pour lutter contre le coronavirus, contrevenant ainsi à la réglementation de Santé Canada encadrant la vente de produits naturels.

Il n’existe pas de remède miracle, soulignent les experts. « Je ne dis pas de mettre les huiles essentielles à la poubelle. Par contre, il ne faut pas s’en servir pour se sentir protégé. C’est là que ça pourrait être dangereux », précise Benoît Barbeau, professeur au Département des sciences biologiques de l’UQAM et spécialiste en virologie. « Jusqu’à présent, la façon la plus efficace de ne pas être contaminé demeure le lavage régulier des mains, le port du masque et la distanciation », rappelle-t-il.

Un discours scientifique qui détonne avec celui tenu dans les magasins de santé naturels visités par Le Devoir. « On en met sur les vêtements des enfants, et ils sont déjà protégés s’ils croisent quelqu’un qui est malade », « C’est un désinfectant intérieur ! Ce n’est pas le bleach, comme Trump a dit, mais presque ! », « étant antiviral, ça aide à tenir le virus le plus loin possible ». Les différents conseillers à la vente de magasins de produits naturels ont vanté les bienfaits de certaines huiles essentielles auprès des journalistes du Devoir, qui se sont fait passer pour des clientes à la recherche de solutions pour se protéger de la COVID-19.

En vente libre dans les grandes chaînes de magasins Avril et Tau ou dans de petites boutiques, les huiles essentielles ont le vent dans les voiles en cette période de pandémie. Et pour cause : au-delà de leur odeur, elles sont présentées comme ayant de puissantes vertus antivirales et antibactériennes chez l’humain. Le mode d’application recommandé varie selon la boutique visitée, allant de la création d’un « nuage protecteur », après avoir vaporisé ses vêtements, à la prise orale de l’huile essentielle mélangée avec du miel ou du beurre d’arachides.

En haut du palmarès figure le Ravintsara, une huile essentielle décrite comme un antiviral à large spectre et un stimulant immunitaire. Les flacons de 10 à 15 ml sont vendus entre 7,99 $ et 16,99 $, et ont connu un tel engouement que certaines boutiques sont même en rupture de stock.

Dans une des succursales du supermarché Avril, à Laval, une conseillère souligne qu’avec la frénésie pour cette huile extraite d’une plante originaire de Madagascar, un nouveau format de 100 ml est désormais proposé à 39,99 $.

« C’est pour la déficience immunitaire, les bronchites… mais ça agit aussi sur le système nerveux, ce qui n’est pas négligeable actuellement », note-t-elle.

Le Ravintsara peut-il aider à prévenir la COVID-19 ? Encore mieux, à la combattre ? « Si ça arrive à contrecarrer certains virus in vitro […] Ça ne peut pas nuire », soutient la conseillère, qui confie elle-même l’utiliser. « J’en vaporise dans mon masque », explique-t-elle, ajoutant que « l’immunité, ça peut se voir de bien des façons, mis à part le vaccin, on peut fortifier son terrain ». Même son de cloche chez Avril du quartier Dix30. « Vous allez pouvoir en respirer [dans votre masque], ça va vous aider en même temps comme prévention. » Même contre le coronavirus ? « Oui, oui. Ça ne peut pas guérir, mais pour la prévention, c’est parfait. Rhume, grippe, bronchite, otites, toutes ! », lance la conseillère interrogée.

La plupart des conseillères rencontrées vantent les vertus du Ravintsara, laissant entendre que le produit contribuera au renforcement du système immunitaire.

« Il n’y a pas de preuve, mais comme le coronavirus, c’est un virus, et que le Ravintsara, c’est un antivirus, ça peut aider », résume une conseillère du Rachelle-Béry de la rue Saint-Denis à Montréal. Le même discours sera tenu par une conseillère de la succursale du boulevard Saint-Laurent ainsi que chez l’Alchimiste en herbe, rue Saint-Denis.

Une conseillère du Marché Tau de Pointe-Claire, dans l’ouest de Montréal, mentionne que, pour prévenir la COVID-19, sa propre naturopathe lui a conseillé d’utiliser le Ravintsara. « Elle me l’a recommandé, mais je ne l’utilise pas parce que l’odeur de l’essence est trop forte pour moi », explique-t-elle. « On ne sait pas à 100 % si ça aide vraiment parce que c’est tellement nouveau [la COVID-19], mais au mois de mars, j’ai vendu huit bouteilles de Ravintsara à une famille dont la mère venait d’être diagnostiquée COVID-19. Est-ce que ça guérit ? Je ne crois pas, mais je pense que ça peut aider », a-t-elle mentionné.

Au Marché Tau du boulevard Taschereau, la conseillère est beaucoup plus catégorique. « On en met sur les vêtements des enfants et ils sont déjà protégés s’ils croisent quelqu’un qui est malade », lance-t-elle.

Seule la conseillère du Marché Tau du boulevard Langelier, dans l’est de Montréal, indique clairement qu’aucun produit n’agit actuellement contre le coronavirus. « On n’a rien ici qui guérit la COVID-19 », prévient-elle. Au Marché Tau de la rue Saint-Denis, la conseillère est aussi prudente sur la question de la lutte contre le coronavirus, mais suggère tout de même de « booster » son système immunitaire avec des produits reconnus pour agir contre les rhumes et les grippes, comme l’échinacée.

Le Ravintsara, quelqu’un a dit que c’est bon pour se protéger de la COVID-19 et là, les gens voient qu’on vend ça dans un magasin réputé et crédible, comme Avril, par exemple. Alors, ils en déduisent que, s’ils en vendent, ça doit être parce qu’ils savent que c’est bon.

À la boutique Noblessence, rue Saint-Denis, lorsqu’on demande si le Ravintsara aide dans la lutte contre la COVID-19, une première personne répond : « bien sûr, c’est très puissant ». Une caissière nuance ses propos quelques minutes plus tard, indiquant que « ça peut aider à soutenir le système immunitaire, mais c’est sûr que, pour le moment, il n’y a pas grand-chose anti-COVID ».

Autre huile essentielle vendue comme ayant des propriétés antivirales miraculeuses : l’huile d’origan. La conseillère de Biogénique sur l’avenue du Parc ne jure que par elle, mais nous prévient que « pour le coronavirus, on n’a pas encore de standards, mais ça devrait stimuler notre système immunitaire ».

« Je vous conseille aussi d’avoir de l’huile d’origan avec de l’ail. Elle est vraiment bonne pour mon enfant qui a 7 ans. Je mets une goutte dans un peu d’eau et je lui donne chaque fois qu’il y a quelque chose de viral », dit-elle. Y compris le coronavirus ? « Pour la prévention, ça devrait marcher », lance la conseillère tout en ajoutant que l’huile d’origan est bonne pour toutes les infections virales.

Même son de cloche auprès de la conseillère de l’Alchimiste rue Saint-Denis. « Ça serait plus si on est malade. S’il y a des symptômes qui s’installent, si j’ai un rhume, la COVID, ou quelque chose, on va le sortir, notre origan, on va le prendre », précise-t-elle.

Présenté comme un remède, l’huile d’origan devrait non seulement aider à prévenir les rhumes et les grippes en cette saison hivernale, mais aussi à les combattre si les premiers symptômes sont apparus, explique une conseillère du Naturiste de la rue Masson dans le quartier Rosemont. « C’est utilisé depuis vraiment longtemps et ça coupe vraiment n’importe quoi », indique-t-elle.

À La bottine aux herbes, rue Saint-Denis, on nous conseille de mettre toutes les chances de notre côté en prenant des combinaisons d’huiles essentielles. « Il y a toute sorte de formules qu’on peut faire. Il y a Aliksir qui fait une formule, ça s’appelle Complexe 25 +,qui a déjà toutes les huiles dedans. Il y a de la cannelle, de l’eucalyptus, Ravintsara, verge d’or, du thym rétinol, il y a des tueurs ! Il a une coche de plus ! lance-t-elle tout en précisant l’aspect curatif plus que préventif du mélange.« Si on commence à avoir la grippe ou que des gens autour de nous ne vont pas bien, on peut y aller avec Complexe 25 +. » Mais avec le coronavirus, si je veux vraiment me protéger ? « J’irais avec le Ravintsara. S’il y a vraiment une journée où vous ne vous sentez pas bien, là je dirais plus… On y va avec ses symptômes. On ne les prend pas pour rien, c’est vraiment des tueurs. » Et si mon test COVID est positif ? « Je n’ai pas de recherche ni de preuve. C’est supposé, mais je ne peux pas… », balbutie-t-elle mal à l’aise.

Contacté par Le Devoir, Santé Canada précise pourtant qu’à ce jour, « aucun produit de santé naturel, y compris des huiles essentielles, n’a été autorisé pour prévenir, traiter ou guérir la COVID-19 ».

Depuis mars dernier, Santé Canada a traité 135 incidents de publicité de produits de santé naturels liés à des allégations de COVID-19 fausses ou trompeuses. « Faire des déclarations fausses ou trompeuses pour prévenir, traiter ou guérir la COVID-19 est illégal au Canada », mentionne Santé Canada, qui s’est engagé dans une surveillance en ligne des produits de santé faisant de telles allégations.

Début décembre, sur les réseaux sociaux, des compagnies vendant des huiles essentielles continuaient pourtant de publier des messages trompeurs.

« Une amie aux États-Unis a la COVID, alors je lui envoie ces outils de bien-être pour soutenir ses voies respiratoires, son moral et son sommeil », publie une représentante d’huiles essentielles de la marque doTERRA sur Facebook.

Le site du magasin Biogénique avait d’ailleurs un onglet « COVID protection » sur son site Internet dans lequel on trouvait autant du matériel de protection, comme les masques et les gants, que des huiles essentielles. Cette section a été renommée « produits de protection individuelle » à la suite de l’appel du Devoir.

Le magasin Bio-Terre a quant à lui publié un article intitulé « Coronavirus, influenzavirus, rhinovirus, comment fortifier nos défenses naturelles ? » sur son site Internet. Contactée par Le Devoir, la propriétaire n’a pas estimé que cette publication contrevenait aux règles imposées par Santé Canada.

Prévenir « par ricochet »

La majorité des propriétaires des magasins visités par Le Devoir ont reconnu, après avoir été informés de notre enquête, qu’aucune étude ne prouve actuellement l’efficacité des huiles essentielles pour prévenir ou traiter la COVID-19. Ils ont toutefois souligné que leurs conseillers n’avaient jamais allégué que ces produits pouvaient guérir le coronavirus.

La réglementation de Santé Canada stipule qu’il est illégal de mettre en marché des produits naturels alléguant avoir la capacité de guérir la COVID-19, mais aussi de prévenir et de traiter cette maladie.

« Compte tenu de l’importance des enjeux de santé publique liés à la COVID-19, nous avons d’ores et déjà communiqué avec l’ensemble de nos conseillers et conseillères afin de resserrer la précision des réponses fournies », indique Claudine Leblanc, directrice des communications de Sobeys, qui possède les boutiques Rachelle-Béry.

D’autres boutiques, comme Biogénique, nous ont envoyé de la documentation sur le sujet afin d’appuyer l’action antivirale du Ravintsara et de l’huile d’origan.

« Il y a des études, mais elles ne sont pas qualifiées comme des études scientifiques. On ne peut assurer à 100 % que le Ravintsara va prévenir la COVID. Oui, ça va vous aider. Mais on ne peut pas le prouver, c’est trop tôt », note tout de même le propriétaire de Ki Nature et Santé.

Il rappelle que « la médecine alternative n’est pas régulée comme les médicaments, nous n’avons pas d’études pour vérifier l’efficacité sur l’être humain. Ça coûte très cher à faire. Nos études sont folkloriques, ça passe de thérapeute à thérapeute, de personne à personne. Les natifs d’ici utilisaient les plantes sans aucune étude ».

L’Alchimiste en herbe souligne aussi souhaiter que des études cliniques sur l’utilisation des huiles essentielles soient publiées. « Il faudrait saisir l’occasion avec cette pandémie pour accélérer les recherches. Il y a des millions de personnes qui sont très malades et qui en meurent, pourquoi ne pas en profiter pour faire des études avec certaines huiles et ainsi connaître leur efficacité ? », mentionne de son côté Stéphanie Plamondon, présidente de la boutique Noblessence.

Certains ont souligné que les clients se sont souvent déjà informés avant d’acheter les produits en magasin. « Le Ravintsara, c’est l’huile essentielle la plus prisée et la plus vendue. Mais ce n’est pas nous qui la mettons en avant. Les gens lisent beaucoup, vont sur Internet, achètent des livres sur l’aromathérapie », indique Sylvie Senay, cofondatrice des supermarchés Avril. Elle assure qu’un rappel sera fait aux employés pour ne pas parler « d’efficacité », mais plutôt de « propriétés intéressantes en prévention des infections ». « Le Ravintsara, moi-même, je l’utilise tous les jours, c’est une huile que j’affectionne particulièrement et c’est sûr que j’ai une bonne santé, je ne suis pratiquement jamais malade, je n’ai pas attrapé la COVID, j’ai rarement le rhume, la grippe, des infections, c’est mon huile de prédilection, mais bon, après ça [on ne peut pas en dire plus] », dit-elle.

La propriétaire de Bio-Terre abonde dans ce sens et témoigne de sa propre expérience avec les produits naturels. « Depuis le mois de mars, je prends quelque chose pour mon système immunitaire et on n’a jamais eu un cas ici. C’est pour aider le système immunitaire donc, oui, par ricochet on va penser que ça va peut-être aider pour le coronavirus », dit Anika Daigneault, propriétaire de Bio-Terre.

Malgré de nombreuses relances, les Marché Tau et Le Naturiste n’ont pas répondu à nos questions.

La vaste majorité des conseillers dans les boutiques de produits naturels visités étaient des herboristes et des naturopathes selon les dires de leurs propriétaires, des professions qui ne sont pas reconnues au Québec.

Le Devoir a soumis les résultats de son enquête au président de l’Association des naturopathes agréés du Québec (ANAQ), Dino Halikas. Ce dernier précise qu’il n’existe aucune étude clinique chez l’humain qui permettrait de dire que les huiles essentielles peuvent « tuer, combattre ou prévenir le coronavirus ». « C’est étiré un peu, très honnêtement », dit-il au téléphone. « La position de l’ANAQ, c’est qu’on n’a pas à faire une réclame sur un produit lorsque ce n’est pas approuvé par Santé Canada et prouvé hors de tout doute. On ne va pas vous dire que les conseillers ont eu raison de vous dire qu’ils allaient guérir du coronavirus, c’est n’importe quoi », ajoute M. Halikas, qui précise tout de même que certaines huiles essentielles ont une action potentielle sur les protéines virales de molécules comme les monoterpénols, qu’on trouve entre autres dans le Ravintsara ou l’eucalyptus. « Je l’ai vu sur ma famille, sur mes enfants, c’est ce qu’il y a de plus spectaculaire pour casser un rhume ou une grippe, l’application d’huiles essentielles cutanées, mais il faut savoir ce qu’on fait. On ne peut pas s’improviser aromathérapeute », précise M. Halikas.

« Cela dit, si moi j’attrapais le coronavirus demain matin, la première chose que j’utiliserais pour atténuer mes symptômes, et diminuer la longueur de la situation, ça serait des huiles essentielles sans aucune hésitation. Avant que Santé Canada applique sa réglementation, on a pu pendant des années produire des suppositoires avec des huiles essentielles, des capsules par voie orale, et ça existe encore dans plein d’endroits dans le monde », ajoute-t-il.

Le président de l’ANAQ précise qu’il n’y a presque jamais eu de grande étude en matière d’huiles essentielles ou de plante sur les humains. « Personne ne va dépenser des millions pour faire une étude sur une plante que n’importe qui peut répliquer et extraire », dit-il. « Mais on peut avoir des études ouvertes où on a pris un groupe de gens atteints du rhume et on a testé avec des huiles essentielles si on réduisait la durée des symptômes ou la réplication, etc. Il y en a quelques-unes. Est-ce que c’est considéré comme étant suffisant pour faire une réclame antivirale ? Probablement pas. C’est la raison pour laquelle Santé Canada ne doit pas autoriser sur une bouteille d’huile essentielle [la mention] que c’est un antiviral. Mais on va avoir des applications décongestionnantes, expectorantes, etc. Ce genre de réclame, on va les voir », précise M. Halikas.

La fureur des huiles essentielles n’étonne toutefois pas le chimiste Normand Voyer, qui est également professeur-chercheur au Département de chimie de l’Université Laval. « Les gens ont besoin de réponses et de solutions rapides et, quand la science et la médecine n’en ont pas, ils se tournent vers d’autres réponses », souligne-t-il. « Le Ravintsara, quelqu’un a dit que c’est bon pour se protéger de la COVID-19 et là, les gens voient qu’on vend ça dans un magasin réputé et crédible, comme Avril, par exemple. Alors, ils en déduisent que, s’ils en vendent, ça doit être parce qu’ils savent que c’est bon », fait-il remarquer.

Pourtant, il n’existe aucune étude clinique prouvant l’efficacité des huiles essentielles pour combattre les virus, notent les experts du milieu de la santé interrogés par Le Devoir.

« C’est faux de dire que, puisque le Ravintsara est un antiviral et que le coronavirus est un virus, ça ne pourra pas nuire. C’est une allégation totalement gratuite. Ce n’est pas parce que dans un laboratoire, dans un Petri, l’huile essentielle a démontré une propriété antivirale qu’elle va avoir la même réaction sur l’humain », souligne M. Voyer.

« Il est vrai de dire que certaines huiles essentielles ont des propriétés antivirales et antibactériennes. Par contre, ce qui est faux, c’est d’affirmer et de prétendre qu’elles sont efficaces chez l’humain, car actuellement aucune étude n’appuie cette allégation », renchérit le spécialiste en virologie Benoît Barbeau.

« Des commerçants vendent des produits naturels et vantent de façon exagérée leurs bienfaits, sans qu’ils aient été réellement démontrés et, avec la vague de COVID-19, on n’y a pas échappé », conclut-il.

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