Québec ne compte pas changer les priorités de vaccination

Bien que la situation soit « critique » dans dix centres hospitaliers du Québec, le gouvernement n’entend pas modifier l’ordre de vaccination établi par la Santé publique, étant donné les effets beaucoup plus dramatiques de la COVID-19 dans les CHSLD.

Vu la progression fulgurante du virus dans les centres hospitaliers, les voix de gestionnaires et de syndicats s’élèvent pour que Québec vaccine plus tôt que prévu le personnel des unités de soins, dans l’espoir d’éviter les ruptures de services.

Or, Québec compte s’en tenir à son plan de match initial. « On a fait une liste de priorités pour protéger ceux qui meurent et qui ont des complications », a affirmé vendredi le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda.

La recommandation de la Santé publique est « très claire », a aussi fait valoir le ministre de la Santé, Christian Dubé. Le nombre de vaccins, a-t-il rappelé, est « très, très limité ». Tout au plus Québec s’attend-il à recevoir 50 000 doses entre le 21 décembre et le 4 janvier. « C’est évident qu’avec ce petit nombre-là, le focus est vraiment sur les patients en CHSLD et leur personnel », a-t-il déclaré.

Devant les médias, le ministre a adopté un ton plus grave qu’à son habitude, en priant les Québécois, « s’il vous plaît, s’il vous plaît », à ne pas se réunir à Noël.

« Autant notre système de santé que notre personnel ne peut se permettre une flambée au retour des Fêtes. Si les Québécois ne respectent pas les règles pendant les Fêtes et multiplient les contacts, malheureusement, on frappera un mur en janvier », a-t-il lancé.

Protocole à l’étude

À Québec, l’hôpital de l’Enfant-Jésus–CHU de Québec et l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ) figurent parmi les établissements en situation critique. En entrevue au Devoir, le chef de l’unité des soins intensifs de l’IUCPQ, Mathieu Simon, a montré des signes d’inquiétude. « On est déjà serrés depuis deux semaines. On est à la limite de nos ressources humaines », a-t-il affirmé.

Il a rappelé que l’IUCPQ est spécialisé en chirurgie cardiaque et en oncologie pulmonaire, tandis que l’hôpital de l’Enfant-Jésus offre des soins de traumatologie. « Ce ne sont pas des choses qu’on peut stopper de façon élective comme une prothèse de hanche ou une cataracte », a-t-il souligné.

Si la propagation du virus continue, des « choix difficiles » pourraient devoir être faits, a-t-il ajouté. « La prochaine étape, c’est de se dire “regarde, j’ai un patient COVID, j’ai un patient qui a un infarctus, lequel des deux je traite ?” C’est le genre d’exercice qu’on est en train de se préparer à faire, tout en espérant qu’il ne soit jamais rendu nécessaire et en essayant au mieux de sensibiliser la population à ne pas pousser le citron jusque-là. »

Le Québec s’est doté d’un nouveau protocole national de priorisation pour l’accès aux soins intensifs adultes en contexte extrême de pandémie. Il est loin d’être enclenché, mais des exercices de simulation sont en cours depuis quelques semaines à l’IUCPQ, a rappelé le Dr Simon. « On a le devoir d’être prêt », a-t-il dit.

La prochaine étape, c’est de se dire “regarde, j’ai un patient COVID, j’ai un patient qui a un infarctus, lequel des deux je traite ?”

 

« On ne pense pas qu’on se rendra là, mais il faut quand même se préparer au cas où », a ajouté Germain Poirier, président de la Société des intensivistes du Québec. « C’est comme un atterrissage d’urgence d’avion. Si on ne le pratique jamais, bien quand ça va arriver, on va être tout mêlé dans nos boutons et on ne saura pas quoi faire. »

Près du point de rupture

Le Québec a franchi jeudi le cap des 1000 hospitalisations. Un total de 2164 lits ont été libérés pour les patients atteints de la COVID-19, a rappelé le ministre de la Santé. « Si on continue comme ça, on va dépasser notre capacité », s’est-il inquiété. Son avertissement a fait écho aux données de l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux, qui a encore vu poindre, dans ses projections hebdomadaires, la possibilité que les hôpitaux atteignent le point de rupture.

« Chaque fois qu’on libère un lit conventionnel pour un “lit COVID”, ce sont des opérations, des chirurgies, des traitements conventionnels qu’on oublie », a souligné M. Dubé. Dans certains cas, les hôpitaux, qui opèrent déjà à environ 80 % de leurs capacités, ont dû délester « 25 à 30 % » de leurs opérations non urgentes pour atteindre un seuil de 50 %, a-t-il ajouté. « On ne veut pas baisser en bas de 50 % », a-t-il insisté.

Pour éviter le pire, il en a appelé au sens des responsabilités des Québécois. « Pensez donc aux personnes qui pourraient voir leurs chirurgies reportées parce que certains n’ont pas respecté les mesures du temps des Fêtes », a-t-il lancé, en refusant d’exclure pour le moment la possibilité de repousser la « pause » de Noël au-delà du 11 janvier.

Les hôpitaux en situation critique, en date du 18 décembre

  • Hôpital de Chicoutimi (Saguenay–Lac-Saint-Jean)
  • CHU de Québec, hôpital de l’Enfant-Jésus (Capitale-Nationale)
  • Hôpital de Trois-Rivières (Mauricie–Centre-du-Québec)
  • Hôpital Pierre-Boucher (Montérégie Est)
  • Hôpital Anna-Laberge (Montérégie Ouest)
  • Hôpital du Lakeshore (CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal)
  • Hôpital de Verdun (CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal)
  • Hôpital de Hull (Outaouais)
  • Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (Capitale-Nationale)
  • CHU de Sherbrooke (Estrie)

En données

Québec a signalé vendredi 1773 nouveaux cas de COVID-19 et 36 autres décès des suites du virus. Le bilan provincial s’élève maintenant à 172 801 infections, dont 7671 se sont avérées mortelles depuis le début de la pandémie. Cinq des nouveaux décès enregistrés étaient survenus dans les dernières heures, 29 entre le 11 et le 16 décembre et deux avant le 11 décembre. Les hospitalisations continuent de grimper : on en rapportait 9 de plus que la veille, pour un cumul de 1011. Parmi ces patients, 141 se trouvaient aux soins intensifs, en hausse de 7. Un total de 896 doses de vaccin ont été administrées dans la journée de jeudi, comparativement à 969 mercredi. Un total de 3305 personnes ont été vaccinées à ce jour dans la province.

La Presse canadienne

1 commentaire
  • André Leclerc - Abonné 19 décembre 2020 10 h 02

    Les stratégies pour ralentir la transmission Vs le nombre de décès sont-elles incompatibles?

    Sur le site de l’INSPQ, le Comité sur l’immunisation du Québec indique que le premier objectif ayant guidé à la rédaction d’une liste de 12 groupes en ordre de priorité pour recevoir le vaccin contre la COVID, a été la prévention des maladies graves et des décès. Puis le comité a considéré les critères suivants : (i) l’âge, (ii) l’existence d’une ou de plusieurs pathologies, (iii) la profession qui peut influencer le risque d’exposition au virus et de transmission à des personnes vulnérables et enfin (iv) le milieu de vie. Il n’est pas précisé si ces critères ont été considérés dans cet ordre mais la profession et la possibilité de transmission du virus à des personnes vulnérables apparait après l’âge et l’existence de pathologies deux critères associés aux décès. Minimiser le nombre de décès pourrait expliquer les choix que le Québec a fait de prioriser les patients en CHSLD plutôt que les travailleurs du réseau. Cependant, même au Québec la Montérégie et l’Estrie, pour des raisons logistiques, ainsi que le Manitoba, la Saskatchewan et la Colombie Britannique vont prioriser les travailleurs de la santé en contact avec les patients COVID ou en établissement de soins de longue durée. Si je ne fais pas erreur, l’État de New York aussi.
    En fait, si la première dose qui semblerait apporter une certaine immunité après 2 semaines suivant l’injection contribue à réduire suffisamment la charge virale et freine ainsi la transmission, ne serait-il pas plus efficace de prioriser à la fois les patients en CHSLD les plus vulnérables et le personnel du réseau de la santé, en autant que soit respecté le délai pour injecter la deuxième dose aux deux groupes? Les données des essais de phase 3 peuvent-elles donner cette réponse? Pourrait-on prioriser alors par établissement, résidants et travailleurs?
    Le Comité lui-même mentionne que la liste des priorités n’était que préliminaire et qu’une ou plusieurs mises-à-jour seraient requises.