L’oeuvre inachevée de Claude Castonguay

L’ancien ministre québécois de la Santé photographié en décembre 1973
Alain Renaud Archives Le Devoir L’ancien ministre québécois de la Santé photographié en décembre 1973

C’est un coup du sort bien ingrat qui a fait mourir ce week-end Claude Castonguay, « père de l’assurance maladie » au Québec, alors que le système de santé qu’il a tant contribué à créer sauve des vies en pleine crise pandémique. M. Castonguay a été emporté samedi par un cancer.

« Le système public de santé a été un outil absolument fondamental dans cette crise », dit au Devoir Damien Contandriopoulos, professeur à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Victoria, spécialiste des systèmes et des politiques publiques de santé. « Quelle que soit la situation, le système public donne plus de soins à tout le monde pour moins de ressources. Dans un contexte de pandémie, c’est fondamental. Le régime public mis en place par M. Castonguay a permis de rendre la crise pandémique tolérable. »

Les éloges fusent de toutes parts pour saluer la disparition d’un des « plus grands visionnaires du Québec » (François Legault) au « legs immense » (Justin Trudeau). « Tout le Québec est en deuil » a résumé le député solidaire Gabriel Nadeau-Dubois. « On vient de perdre un modèle de ce que devrait être l’engagement politique et social », a ajouté l’ex-premier ministre du Québec Lucien Bouchard.

« Ce qui caractérise M. Castonguay, c’est la place qu’il occupait dans l’écosystème à la fois politique et médiatique au Québec, dit le professeur Contandriopoulos. Il avait acquis une posture de sage. Quand il se prononçait sur un dossier, son avis avait beaucoup de poids. Je ne vois personne pour le remplacer à cette fonction à ce même niveau d’autorité et de respect. »

Plusieurs commentaires ont souligné que la création du système québécois de santé public et universel en 1970 semble clore les grandes réformes de modernisation de l’État des années 1960. Quand il a publié son autobiographie, en 2005, Claude Castonguay l’a intitulée Mémoires d’un révolutionnaire tranquille.

Le Canada et encore plus le Québec s’engagent pourtant dans cette voie après bien d’autres, quasiment à la traîne des autres pays occidentaux. « La réforme a été lancée des décennies auparavant en Saskatchewan, appuyée par le mouvement et ouvrier et syndical, explique M. Contandriopoulos. Le Québec est parmi les dernières provinces canadiennes à accepter d’entrer dans le jeu du régime canadien public universel de santé. Du point de vue québécois, on présente donc la réforme comme un produit de laRévolution tranquille. Ailleurs au Canada, on voit plutôt là la résultante d’un mouvement pancanadien qui inclut le Québec. »

La réforme québécoise découle du rapport de la Commission d’enquête sur la santé et le bien-être social coprésidée par Claude Castonguay et Gérard Nepveu à partir de 1966. La réforme proposée concerne la santé, mais aussi la sécurité du revenu et les ordres professionnels. Claude Castonguay va en mettre des pans en place comme ministre de la Santé, poste qu’il n’occupera pourtant que du 12 mai au 22 décembre 1970.

En situation d’échec permanent

« Les recommandations vont beaucoup plus loin que ce qui est prévu par le régime canadien, explique le professeur de l’Université Victoria. Le rapport envisage des soins de première ligne, des établissements ancrés dans les communautés, un panier d’offres comprenant les aspects communautaires et sociaux, on dirait la santé mentale aujourd’hui. Même maintenant, quand on dit qu’il faudrait ceci ou cela, eh bien, ce ceci ou cela, on le trouve souvent dans les volumes du rapport. M. Castonguay était un visionnaire unique, y compris en comparaison mondiale. Le problème, c’est que le système envisagé n’a jamais vraiment été mis en place. »

Les médecins et les compagnies d’assurances sont farouchement contre la réforme. Les praticiens spécialistes déclenchent une grève en pleine crise d’Octobre. À la longue, le mastodonte va s’empêtrer et les commissions subséquentes (Rochon et Clair) vont établir le même diagnostic sans que le politique réussisse les transformations recommandées. Le professeur parle d’un « système en échec permanent ».

« On a fait le minimum au départ. Comme si on avait un plan pourconstruire un château et toutes ses dépendances, et qu’on avait construit l’armature principale sans jamais réaliser le reste. Les mêmes idées ont été remises en avant ensuite. Chaque fois, les intérêts font que le plan n’est jamais complété. On a l’argent, on sait ce qu’il faut faire, mais chaque fois, on n’y arrive pas. C’est une question de courage politique. »

Cette solution demanderait une refonte complète de tous les éléments fondamentaux, dit le spécialiste. « Si on ne fait pas tous les changements, par exemple en transformant le modèle de rémunération des médecins ou en soutenant l’ancrage du système public dans les CLSC de quartier, les réformes n’aboutissent pas. Et si ça ne se fait pas, c’est que beaucoup d’acteurs n’y tiennent pas. On se retrouve avec un tabouret à deux pattes. »

Des fédérations de médecins ont interdit pendant un temps à leurs membres de travailler en CLSC. L’industrie de l’assurance est brutalement contre une socialisation de la médecine dentaire, par exemple. « Pendant une phase, M. Castonguay a défendu des positions favorables à l’assurance privée, rappelle en terminant le professeur. Il s’en est ensuite éloigné. Sa pensée a évolué. C’est quelqu’un qui a eu toute sa vie une sorte de fraîcheur dans sa vision. »

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