Quelques premières doses d’espoir

Depuis neuf mois, la COVID-19 poursuit ses basses œuvres dans cette résidence de Côte-Saint-Luc, l’un des deux CHSLD au Québec qui recevront les premières doses de l’espoir.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Depuis neuf mois, la COVID-19 poursuit ses basses œuvres dans cette résidence de Côte-Saint-Luc, l’un des deux CHSLD au Québec qui recevront les premières doses de l’espoir.

Faire tomber les murs, rompre avec la solitude extrême et redonner un sens à l’automne de leur vie : c’est l’espoir que fait naître chez bien des aînés l’arrivée imminente du vaccin dans les premiers CHSLD du Québec. Et pour certains, c’est une dernière chance d’échapper à l’avancée quotidienne du virus dans leurs milieux de vie.

« Ici, des dizaines de personnes sont mortes et ça continue. J’ai survécu à ça jusqu’ici. Le vaccin, c’est ma chance, et c’est notre seule chance d’arrêter ce désastre mondial », lance Beverly Spanier, une battante du Centre gériatrique Maimonides Donald Berman qui, dans quelques heures, sera l’une des premières personnes vaccinées au Québec.

Il était temps. Depuis neuf mois, la COVID-19 poursuit ses basses œuvres dans cette résidence de Côte-Saint-Luc, l’un des deux premiers CHSLD au Québec qui recevront les premières doses de l’espoir. Ici, la première vague a emporté plus de 40 aînés et frappé le tiers des 380 résidents. L’armée est débarquée en renfort. Mais le mois dernier, la COVID s’est à nouveau infiltrée, et elle a déjà fait 15 autres décès et des dizaines de nouveaux malades.

L’arrivée de ces 1950 doses signe peut-être la fin d’une course contre la montre pour Joyce Shanks. Car chaque jour elle se demande si son père de 81 ans tombera sous les griffes du virus avant que l’effet protecteur du vaccin ne se concrétise, après deux doses et six semaines. D’ici là, rien n’est gagné, se dit celle qui veille sur son père grâce à une petite caméra installée dans sa chambre. « Je vais mieux respirer dans six semaines. Il a l’air bien là, il dort », dit-elle, en fixant son écran d’ordinateur. Harvey Stoliar, 81 ans, invalide depuis un trauma subi lors d’un match de tennis, vit retranché dans sa chambre depuis des mois, dit-elle. « Personne ne le fait plus marcher, il a perdu de sa mobilité », s’inquiète sa fille. Après des mois de guerre larvée, le vaccin laisse espérer une première victoire sur le virus. « Après, il faudra quand même continuer de porter les masques et de se protéger », affirme-t-elle.

Le vaccin, c’est un soulagement, mais je sais qu’il y a des employés qui ont été déclarés positifs à l’étage de ma mère. C’est hyper-stressant !

Beverley, qui a « fêté » ses 75 ans sur Zoom, ne rêve plus que de quitter cette « zone de guerre » où le manque criant de personnel a miné sa confiance dans un système qui a failli par deux fois à barrer la route au virus. Le vaccin est une première lueur au bout d’un très long tunnel. « Je suis déjà prisonnière de mon corps, et depuis mars, prisonnière dans ma chambre. Je n’en peux plus, je rêve juste de sortir d’ici, de dîner avec des amis, d’aller voir ma famille aux États-Unis, de voyager ! » confie cette ex-professeure née aux États-Unis, paralysée aux jambes depuis une opération au dos il y a cinq ans.

Briah Cahana et ses frères et sœurs sont revenus de l’étranger et comptent aussi les heures d’ici l’arrivée du vaccin, espérant qu’il pourra damer le pion au virus qui rôde autour de leur père, un rabbin de 67 ans, devenu quadriplégique depuis un accident vasculaire cérébral. « Mon impression, c’est que le feu est pris dans la bâtisse et que mon père est au beau milieu ! » La crainte qu’un employé contamine sa mère de 81 ans hante aussi Frank Lasry. « Le vaccin, c’est un soulagement, mais je sais qu’il y a des employés qui ont été déclarés positifs à l’étage de ma mère. C’est hyper-stressant ! »

Dans ce centre fondé par la communauté juive où ont résidé des survivants de la Shoah, Briah et sa famille voient l’arrivée du vaccin en pleine fête de Hanouka comme un cadeau du ciel. « Il est alité depuis dix mois, n’a plus accès à aucune physiothérapie. Le vaccin va permettre de reprendre le travail pour le ramener à la maison. Mon père est très positif. Il est honoré d’être vacciné et voit cela comme un service à rendre à toute la société. »

La mère de Gabriel Zigler, âgée d’à peine 70 ans, n’a pas eu cette chance. Contaminée par la COVID en novembre dernier, elle se remet péniblement. Gabriel, qui se fait tester régulièrement pour la voir, s’insurge contre le fait que les employés ne sont pas tenus d’en faire autant, malgré les éclosions meurtrières qui ont fait tant de morts. Il redoute que plusieurs refusent le vaccin et continuent de propager le virus. « Ils ont choisi ce métier, dit-il, c’est leur devoir de protéger les gens ! »

Mortelle solitude

Même s’ils ont échappé au virus, trop d’aînés, cloîtrés dans leurs maisons ou des résidences autonomes, continuent de dépérir, vidés par la solitude et le sentiment d’abandon, affirme Karine Novelle. Pour cette travailleuse sociale en ressources intermédiaires de la Montérégie, le vaccin fait miroiter la fin de cette triste hécatombe. « Beaucoup de gens âgés ne sont pas morts du virus, mais de tristesse à cause de la COVID ! » Privés de rencontres, de sorties en salle à manger, de bingos et d’autres petits loisirs, certains ont fait la grève de la faim et se sont laissés mourir, dit-elle.

« Il y en a même qui préfèrent voir leur famille, au risque de contracter la COVID, plutôt que de finir leur vie coincés seuls dans leur chambre. Sur le plan humain, c’est déchirant d’assister à ça. Il faut ce vaccin pour que les aînés retrouvent leur famille et leur goût de vivre. » Sa collègue nutritionniste Julia Doherty rêve du jour où elle pourra à nouveau communiquer son empathie par un sourire, une main tendue, délivrée de l’armure sanitaire qu’elle doit enfiler entre chaque visite, dans son auto ou le vestibule des résidences. « Avec l’hiver, ça devient ardu, on se change dans les entrées et on met notre manteau et notre ordi dans un sac de plastique fermé qu’on traîne avec nous. Je sais que les mesures sanitaires vont durer pour un bon moment, mais le vaccin va un jour nous permettre de retrouver une certaine normalité. »

Du haut de ses 91 ans, Thérèse Ouellette, elle, tergiverse encore sur la question du vaccin. « J’ai jamais eu de grippe ni de vaccin, sauf quand j’étais petite », lance la dynamique nonagénaire. Depuis mars, elle garde le moral et a vu bien des gens imprudents de son immeuble sortir sans masque. « Ceux-là, je ne veux pas les voir, qu’ils restent chez eux ! Moi, j’ai de quoi m’occuper », dit-elle.

Thérèse a fait venir des tonnes de cahiers à colorier, qu’elle remplit du matin au soir de couleurs à faire rougir un arc-en-ciel. « Je connais pas ça, moi, l’ennui », dit-elle. Mais l’appel du printemps et l’idée de retrouver le Vieux-Saint-Lambert et ses jolies places publiques la taraudent un peu. Visiblement « vaccinée » contre la solitude, cette optimiste indécrottable penchera-t-elle pour le vaccin ? « À bien y penser, je vais y réfléchir sérieusement. »

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