Dans les coulisses de la pandémie à Montréal

La Dre Mylène Drouin, à gauche et le Dr Horacio Arruda, à droite
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir, Jacques Boissinot La Presse Canadienne La Dre Mylène Drouin, à gauche et le Dr Horacio Arruda, à droite

« Je ne dors pas très bien ces temps-ci et j’imagine que c’est de même pour vous tous. » Dimanche 27 septembre, 8 h 31. La directrice régionale de santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin, envoie un courriel au directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, ainsi qu’à d’autres collègues. « Je regarde ce qui se passe en Europe et le soulèvement de la population face à des mesures plus strictes et j’ai bien peur que nous puissions vivre la même chose. »

Ce jour-là, le Québec enregistre 856 nouveaux cas. Un nombre quotidien d’infections pratiquement deux fois et demie plus élevé que dix jours auparavant. Les régions de Montréal et de la Capitale-Nationale sont sur le point de basculer en zone rouge. Le gouvernement Legault l’annoncera le lendemain.

La Dre Mylène Drouin le sait. Et elle craint que les Québécois ne décrochent des règles sanitaires. « L’un des angles morts de cet automne est l’engagement de la population et plus spécifiquement des jeunes adultes, écrit-elle. Nous ne les avons pas impliqués, consultés et mis de l’avant pour être parties prenantes et j’ai bien l’impression qu’ils nous suivent de moins en moins dans nos approches top-down. »

Ce courriel, obtenu par Le Devoir, date d’il y a deux mois. Mais le problème qui y est soulevé demeure d’actualité. Après neuf mois de pandémie, le message de la Santé publique trouve-t-il encore un écho dans la population ? Les Québécois respecteront-ils les mesures sanitaires lors du temps des Fêtes ?

En ce 27 septembre, la Dre Mylène Drouin semble préoccupée. Dans sa missive, elle fait part de ses réflexions au Dr Horacio Arruda, mais aussi au directeur régional de santé publique de la Capitale-Nationale, le Dr André Dontigny, ainsi qu’au Dr Richard Massé et au Dr Éric Litvak, des conseillers médicaux stratégiques au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Je ne dors pas très bien ces temps-ci et j’imagine que c’est de même pour vous tous

La Dre Mylène Drouin invite ses collègues à consulter la récente publication de la Société royale du Canada, intitulée Concilier les libertés civiles et la santé publique dans la réponse à la COVID-19. La médecin la résume et la commente.

« Si l’on restreint de façon significative les droits, cela doit impérativement continuer d’être justifié par des appuis scientifiques solides et explicites, écrit la Dre Mylène Drouin dans son courriel. Je comprends que nos approches ciblées et chirurgicales ne fonctionnent pas assez rapidement et que nous sommes déjà en retard d’au moins une semaine, mais si nous appliquons des mesures plus drastiques pour tous, il faut bien les justifier. »

La Dre Mylène Drouin termine en remerciant ses collègues « pour ce travail colossal ». « Ce sont des décisions difficiles et nous sommes à la croisée des chemins », conclut-elle.

Problèmes aux enquêtes de cas

Le Devoir a obtenu, en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics, quelque 200 courriels échangés entre la Dre Mylène Drouin et le Dr Horacio Arruda depuis le début de la pandémie au mois de mars.

Manque d’écouvillons lors de la première vague, problèmes pour retrouver les cas et leurs contacts à la seconde, taux d’infection élevé dans certains quartiers… Les questions soulevées par la directrice régionale de santé publique sont nombreuses dans les échanges. Le Devoir n’a toutefois pas pu prendre connaissance des réponses du Dr Horacio Arruda. Elles ont été caviardées.

Ces documents révèlent malgré tout l’ampleur des difficultés éprouvées par la Direction régionale de santé publique (DRSP) de Montréal lors de la deuxième vague de COVID-19. Le 26 septembre, la Dre Mylène Drouin signale au Dr Horacio Arruda que ses équipes ont été incapables de joindre près d’une centaine de personnes atteintes de la COVID-19.

« Dans l’objectif d’enquêter le maximum de cas dans les 24 h suivant leur date de déclaration, nous allons suspendre les appels aux cas dont la date de déclaration remonte à plus de cinq jours (98 cas) », écrit-elle dans un courriel.

La Dre Mylène Drouin souligne qu’un coursier a acheminé à ces personnes positives une lettre comportant des consignes quant à l’isolement et à la notification de leurs contacts. La Santé publique a aussi tenté de joindre ces cas « par plus d’un appel téléphonique », mais « sans succès », dit-elle. Une autre lettre leur sera envoyée pour qu’ils remplissent un questionnaire en ligne, entre autres.

« Pour ces cas, nous ne rappellerons pas la consigne de notification des contacts, car l’efficacité du retraçage après 5 jours est très faible, voire nulle », précise la Dre Mylène Drouin.

Les équipes d’enquêteurs sont alors débordées. Elles cessent d’ailleurs d’essayer de joindre les contacts de cas à risque modéré, une directive de la DRSP rapportée dans les médias.

Les fêtes juives sur le radar

Autre source de préoccupation à l’époque : les lieux de culte. Dans un courriel daté du 10 septembre et dont l’objet évoque la limite de 250 personnes, la Dre Mylène Drouin relance le Dr Richard Massé et le Dr Horacio Arruda afin qu’ils répondent à une « demande » soumise par la communauté juive.

« Est-ce possible de nous revenir d’ici demain car nous avons une éclosion dans la communauté, les fêtes juives commencent cette FDS [fin de semaine] et nous comptons faire un retour aux rabbins demain avec la contribution du CCOMTL [CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal] ? »

Huit jours plus tard, la Dre Mylène Drouin échange de nouveau avec le MSSS au sujet des « grandes fêtes juives ». La région de Montréal est alors sur le point de passer en zone orange. Une mesure sanitaire semble faire l’objet de débats.

« Est-ce que nous devons comprendre que cette mesure est [remise] à plus tard pour les régions qui passeront au orange ? écrit la Dre Mylène Drouin. Lors de la rencontre avec les rabbins, nous avons contextualisé notre recommandation en disant qu’il pourrait y avoir une annonce imminente pour les salles de réception qui va dans le même sens. »

Puis, elle durcit le ton. « Il nous semble que l’accélération rapide du nombre de cas et le fait que nos éclosions sont liées en grande partie à ce type d’évènement justifie de mettre ces mesures en place le plus tôt possible. »

Bibliothèques en zone rouge

Dans ses échanges, la Dre Mylène Drouin plaide aussi pour l’ouverture des bibliothèques en zone rouge. Il s’agit d’un service « essentiel », écrit-elle, qui permet notamment « un accès à du matériel informatique et à l’Internet pour la population qui n’a pas d’accès à domicile ».

Le 30 septembre, soit la veille du passage de Montréal au palier d’alerte maximale, elle recommande au Dr Horacio Arruda et au Dr Richard Massé de « maintenir les services d’emprunt de documents et d’accès aux postes informatiques ouverts en appliquant des consignes assurant la prévention de la COVID-19. » « Aucune éclosion associée aux bibliothèques n’a été détectée à Montréal depuis le déconfinement », souligne-t-elle.

Son appel aura été partiellement entendu. Le prêt de documents est possible sur réservation. Mais l’accès aux postes informatiques demeure interdit.

Avec Dave Noël  

L’imposition du masque ne faisait pas l’unanimité

« Vous me savez très peu contraignant en général et notamment contre l’obligation du masque ! » C’est ce qu’affirme le directeur régional de santé publique de l’Estrie, le Dr Alain Poirier, dans un courriel envoyé au Dr Horacio Arruda et au Dr Richard Massé le 12 juin. La veille, une trentaine de professionnels de la santé, dont des médecins, font une sortie publique pour que Québec impose le masque dans les lieux publics fermés. La Santé publique recommande alors fortement le couvre-visage. Il deviendra obligatoire le 18 juillet.

 

Dans un courriel obtenu par Le Devoir en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics, le Dr Alain Poirier soumet à ses collègues le cas d’une dame qui l’a contacté et qui a déjà eu la COVID-19. Elle se dit incapable de porter le masque en tout temps.

 

« Je vais l’appeler et lui expliquer que si jamais il y avait obligation ce serait que dans certains lieux comme les transports publics et qu’il faudra autoriser des exceptions (comment ?) », écrit le Dr Alain Poirier.

 

Le Devoir a voulu questionner le Dr Alain Poirier — ancien directeur national de santé publique du Québec — au sujet de son opposition au port du masque obligatoire à l’époque. Il a répondu par la voie d’une déclaration écrite. « Au [cours] des derniers mois, nos connaissances ont été en constante évolution, explique-t-il dans un courriel. Le port du masque n’y fait pas exception. »

 

Le Dr Alain Poirier souligne que « plusieurs questions se sont posées », notamment pour les personnes qui avaient « par exemple des difficultés respiratoires ». « Nous avions également des questionnements concernant des enjeux potentiels du respect des mesures sanitaires de base (distanciation de 2 mètres, lavage des mains) avec le sentiment de sécurité que peut procurer le port du masque. »


En données

Québec signalait mardi 1564 nouveaux cas de COVID-19 dans la province, en plus de rapporter 36 décès. Le bilan s’élève donc à 154 740 personnes infectées et 7313 décès depuis le début de la pandémie. Douze décès sont survenus dans les 24 dernières heures, 22 entre le 1er et le 6 décembre et 2 avant le 1er décembre. Le nombre d’hospitalisations continue d’augmenter : on en compte 17 de plus par rapport à la veille, pour un total de 835. Parmi ces patients, le nombre de personnes se trouvant aux soins intensifs a augmenté de 9, pour un total de 114. On a réalisé 25 008 prélèvements le 6 décembre, pour un total de 4 133 635.

La Presse canadienne

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