Des enseignantes en manque de soutien après leur fausse couche

Marianne Rae-Tremblay 
Photo: Le Devoir Marianne Rae-Tremblay 

Le Devoir a récolté les témoignages de quatre enseignantes du centre de services scolaires Marguerite-Bourgeoys ayant eu une ou plusieurs fausses couches dans les dernières années. Elles ont toutes vécu un retour au travail épuisant, autant psychologiquement que physiquement, faute de s’être fait informer de la possibilité d’obtenir un congé maladie prescrit par leur médecin.

« J’ai l’impression que les fausses couches sont vraiment banalisées dans le monde du travail, parce qu’on n’a aucun congé particulier pour vivre ce moment-là. »

En janvier dernier, Marianne Rae-Tremblay a fait une fausse couche à sa douzième semaine de grossesse. Cette enseignante au primaire est retournée au travail après avoir pris quatre jours de congé de sa banque de congé maladie. La convention collective des enseignants en prévoit six par année. La voyant éreintée, ses collègues lui ont suggéré de prendre quelques jours supplémentaires.

« Si j’appuyais dans leur sens, cela voudrait donc dire que je ne pourrais plus jamais prendre de congé d’ici la fin de l’année, à défaut de ne pas être compensée financièrement. Il s’agit d’un dilemme horrible auquel aucune femme ne devrait avoir à faire face », a-t-elle confié au Devoir.

Dans le cas d’une interruption de grossesse survenant à compter du début de la 20e semaine précédant la date prévue pour l’accouchement, les enseignantes peuvent se prévaloir de leur congé de maternité. Si l’interruption de grossesse survient plus tôt, l’enseignante a droit, si elle a un billet médical et pour la durée de celui-ci, au régime de jours de maladie et d’assurance salaire de la convention. Le congé de maladie prescrit par le médecin permet aux enseignantes d’être payées à 75 % de leur salaire.

Mme Rae-Tremblay aurait ainsi pu se prévaloir d’un congé par l’entremise d’un billet médical. Le problème, c’est que son employeur ne l’a pas informée de cette option.

Manque d’information

Le cas de Mme Rae-Tremblay n’est pas unique. Le Devoir a récolté les témoignages de trois autres enseignantes du centre de services scolaires Marguerite-Bourgeoys ayant eu une ou plusieurs fausses couches dans les dernières années. Elles ont toutes vécu un retour au travail difficile et épuisant, faute de s’être fait informer de la possibilité d’obtenir un congé maladie prescrit par leur médecin.

Valéry Deniger a fait une fausse couche en 2013, après huit semaines de grossesse. Après avoir pris cinq jours de congé pour se remettre de son curetage, elle est retournée au travail. « Devant tes élèves, tu ne veux pas que ça paraisse, tu fais comme si tout était beau. […] Souvent, je pleurais le soir, j’avais une grande fatigue émotionnelle et psychologique. »

Puisque sa fausse couche est survenue en septembre, elle a dû faire le reste de son année scolaire avec une seule journée de congé en banque. « Tu ne peux pas te permettre d’être malade, car une journée coupée sur ton salaire, ça parait sur les comptes à payer », confie-t-elle.

À savoir si elle avait pensé à se prévaloir d’un congé maladie prescrit par un médecin, elle répond qu’elle « n’était pas au courant ». « Des informations comme ça, pour les congés, il n’y a personne qui m’en a informée. Je n’étais pas dans un état d’esprit à chercher quoi faire, non plus », explique-t-elle.

La présidente du Syndicat de l’enseignement de l’ouest de Montréal (SEOM), Mélanie Hubert, reconnaît que les informations sont loin d’être accessibles. Dans le guide syndical portant sur les droits parentaux de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), on peut retrouver l’information sous la section « les autres congés spéciaux ».

« L’information est perdue, il n’y a pas de section dédiée à ça, il n’y a pas de conseil particulier… […] C’est un peu comme dans la convention collective, c’est une clause, mais encore faut-il savoir qu’elle est là et savoir où la chercher », note-t-elle.

Une amélioration du guide s’impose, selon la présidente. « Ça prendrait juste une section de plus, avec des pages plus précises et des suggestions pour ce que les gens peuvent faire. Ne serait-ce que savoir qu’ils ont droit au congé d’invalidité. »

Contacté pour commenter l’affaire, le CSSMB n’a pas rappelé Le Devoir. « Notre service des ressources humaines prend toujours le temps d’accompagner les membres de notre personnel dans le besoin. […] S’il y a lieu, nous les adressons à notre programme d’aide aux employées et employés », ont-ils écrit dans un courriel.

Un deuil mécompris

Le deuil périnatal peut être une épreuve très éprouvante, selon Julie Brisson, présidente de Parents orphelins, un organisme qui représente des centaines de parents à travers le Québec qui vivent ou ont vécu un deuil périnatal.

« Le jour où tu décides d’avoir des enfants, tu commences déjà à penser à la chambre, c’est un long processus. Quand ça s’arrête, du jour au lendemain, c’est un choc post-traumatique », explique-t-elle.

Selon la présidente, un employeur ne gagne rien à exiger un retour trop rapide de son employée, « car si elle n’a pas le temps de vivre son deuil, elle risque de tomber en dépression. »

Émilie Plourde en sait quelque chose. L’enseignante qui travaillait au sein du CSSMB à l’époque des événements est tombée en dépression après son retour au travail à la suite de sa fausse couche. Elle venait d’en vivre deux dans la même année.

« Ce sont mes collègues qui sont venues me voir pour me dire de partir. Ça faisait déjà quelques semaines que j’avais de l’anxiété dans le ventre tout le temps. J’étais dans le déni », témoigne-t-elle. Deux ans après les événements, le sujet touche encore une corde sensible.

Une lutte sociale

Pour sa part, Mme Hubert, présidente du SEOM, croit qu’il faudra une volonté gouvernementale pour faire avancer la cause, qui pourrait même s’étendre au-delà de la profession enseignante.

« Souvent, c’est difficile de faire inscrire [de nouveaux droits] à la convention collective. Tandis que si ça devenait un enjeu de loi, que ça s’inscrivait dans les normes du travail et que ça devenait un minimum reconnu pour toutes les travailleuses du Québec, ça serait devenu une lutte sociale. Je pense que ça pourrait être intéressant pour toute la société, pas juste les profs », affirme Mme Hubert.

Les enseignantes consultées par Le Devoir espèrent toutes qu’un congé spécial puisse être accordé en cas de fausse couche survenant en début de grossesse.

« Ça serait agréable de peut-être juste laisser une semaine à la personne à la maison, ou au moins de donner l’option. Pour la majorité, on a besoin d’un moment après [la fausse couche]. C’est inhumain de dire que tu retournes travailler et c’est fini », soutient Karine, une enseignante qui a souhaité conserver l’anonymat.