Richard Fachehoun: maintenir la Côte-Nord en zone jaune

Visage des conférences de presse pandémiques nord-côtières, Richard Fachehoun peut aujourd’hui se réjouir du bilan provisoire de sa région.
Photo: Jean-Louis Bordeleau Le Devoir Visage des conférences de presse pandémiques nord-côtières, Richard Fachehoun peut aujourd’hui se réjouir du bilan provisoire de sa région.

Pour arriver à la Côte-Nord, il faut rouler des heures et des heures vers l’est. Ensuite, un contrôle routier nous attend. Avant d’embarquer sur le traversier direction Tadoussac, deux policiers s’arrêtent à chaque véhicule. « Qu’est-ce que vous allez faire sur la Côte-Nord ? » demandent-ils à chaque automobiliste, décourageant ceux qui s’y rendraient par plaisir. La mesure n’est que préventive, mais elle fait partie du plan que chapeaute le médecin-conseil de la Direction de la santé publique de la Côte-Nord, le Dr Richard Fachehoun.

Visage des conférences de presse pandémiques nord-côtières, Richard Fachehoun peut aujourd’hui se réjouir du bilan provisoire de sa région. À ce jour, pour 90 000 Nord-Côtiers, les autorités ne recensent que 200 cas de COVID-19 et 2 décès. La région est une des seules régions du Québec, avec l’Abitibi, les Îles-de-la-Madeleine, le Nunavik et une partie de la Baie-James, à demeurer une « zone jaune ».

Le chapelet de villages étendu sur plus de 1300 kilomètres de côte offre un avantage certain, admet le Dr Fachehoun. « La densité de la population est faible. Mais, le principal, c’est vraiment le rôle que joue la population. Si on veut contrôler la situation, c’est la population qui va la contrôler. »

Originaire du Bénin, l’homme à l’œil vif a dû longtemps cheminer avant d’en arriver à ce poste stratégique. D’abord médecin généraliste en Afrique de l’Ouest, à « [prendre] en charge des patients atteints de VIH », il arrive dans la belle province en 2008. Entre Montréal et Québec en passant par Gatineau, il obtient ses équivalences québécoises avant de s’établir sur la Côte-Nord, il y a trois ans.

La neige « qui fait disparaître les maisons » n’a pas manqué de le surprendre, ni les innombrables sentiers pour combler son besoin de course à pied. « Courir, c’est passionnant. Quoique ces derniers mois, non, parce que les gens parlent beaucoup des ours qui se retrouvent sur la piste cyclable… mais c’est passionnant ! »

« Passionnant » aussi que de travailler avec les Autochtones, dit-il. Une passion qui s’est transformée en défi lorsque la COVID-19 a forcé la mise en place d’une « cellule innue ». En début de crise, la haute direction du CISSS s’est réunie avec les élus locaux pour protéger ces milieux tissés serrés. « [Les élus innus] avaient des réponses à tout. Ils étaient proactifs », salue le Dr Fachehoun. Rapidement, des points de contrôle bloquent l’entrée de villages à tous les non-résidents. Puis, des enquêtes épidémiologiques « faites en collaboration avec les services de santé des communautés autochtones » tiennent la pandémie en échec chez les quelque 15 000 Innus de la région.

Autre défi pour l’équipe du Dr Richard Fachehoun : le fly in fly out ou, autrement dit, le navettage des travailleurs dans les mines dispersées sur le territoire. Pour assurer le contrôle sanitaire de ces industries jugées essentielles par Québec, les minières ont établi des plans : des cycles de travail plus longs, un nettoyage des navettes aériennes et des mesures d’isolement. « Toutes les minières ont été visitées », assure le Dr Fachehoun. Pour les autres recoins d’autant plus isolés, comme Schefferville, Anticosti ou la Basse-Côte-Nord, l’absence de lien terrestre avec le Québec complique l’offre de soins. Pour prévenir toute éclosion, un isolement est imposé aux voyageurs, doublé d’un test de dépistage au premier et au septième jour après leur arrivée sur place.

La logistique du dépistage sur ce territoire de 236 000 kilomètres carrés n’a pas non plus été de tout repos. « Au départ, toutes les analyses étaient faites au Saguenay », explique Richard Fachehoun. Avant que le patient ne connaisse le résultat, cinq jours pouvaient alors s’écouler. Après avoir mis au point un protocole d’analyse sur place, les résultats sont maintenant connus dans un délai de 24 heures, se félicite le médecin.

N’empêche, il encense surtout son équipe pour avoir convaincu les Nord-Côtiers de l’importance des gestes barrières, comme la distanciation physique. « C’est la population qui a le rôle déterminant. Si la population respecte les mesures, on n’aura pas de cas », rappelle-t-il, bien au fait que « les gens sont habitués à faire des “collures” ».

Cette « chaleur humaine », qu’il tente à regret de dissoudre chez ses concitoyens, l’avait pourtant bien charmé lors de sa première visite sur la Côte-Nord. À l’époque, il se souvient s’être fait interroger en pleine rue par une citoyenne, curieuse de voir un nouveau visage. « Automatiquement, j’ai fait le parallèle », raconte-t-il. « À Montréal, tout le monde se dépasse. À Québec, sur la piste cyclable ou bien quand on fait de la course, on se salue. Mais ce qui frappe sur la Côte-Nord, les gens t’arrêtent pour te parler. C’est plus inclusif. C’est un petit milieu. »

À voir en vidéo

 
 

Une version précédente de cet article, qui affirmait erronément que les tests de dépistage de la Côte-Nord étaient auparavant analysés à Rimouski, a été corrigée.