Laissée à elle-même avec l’idée de tuer

Au-delà du danger qu’elle aurait pu poser ou non pour les autres, Marie a dû composer pendant des mois avec la peur d’elle-même. À se demander ce qui se passait dans sa tête lorsqu’elle vivait une crise.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Au-delà du danger qu’elle aurait pu poser ou non pour les autres, Marie a dû composer pendant des mois avec la peur d’elle-même. À se demander ce qui se passait dans sa tête lorsqu’elle vivait une crise.

Prise avec des pensées d’assassinat troublantes, Marie a attendu neuf mois avant d’avoir accès à des services de soutien en santé mentale à Québec. Ébranlée par l’attaque dans le Vieux-Québec, elle a voulu raconter son histoire pour que les choses changent.

« Je savais que je voulais tuer des gens et j’étais complètement déconnectée. Je n’étais même pas sûre qui, je ne savais pas quand, comment, mais je savais que j’avais quelque chose de trop violent à l’intérieur », raconte la jeune femme de Québec.

Le Devoir a préservé son anonymat en raison du caractère particulièrement délicat du sujet et pour ne pas nuire à sa guérison.

La perte de contrôle a débuté le 31 décembre 2019, durant un souper, lorsque Marie a découvert que son copain lui avait caché des choses « importantes ». « J’ai tellement ragé de l’intérieur que le lendemain, je ne me sentais vraiment pas bien », se souvient-elle. « Je me suis dit : OK, il faut que je fasse quelque chose, j’ai jamais ressenti ça de ma vie. »

« Quelque chose doit changer »

Elle raconte que lorsqu’elle s’est présentée à l’urgence, le 2 janvier, on lui a demandé ce qu’elle ferait si elle avait une arme à la maison. Elle a dit qu’elle pensait pouvoir s’arrêter à la porte, qu’elle ne savait pas ce qu’elle ferait après.

On l’a laissée sortir le lendemain en la référant à un groupe de gestion de la colère au CLSC. « Je leur ai dit OK, je prends tout ce que vous m’offrez, je ne veux plus jamais ressentir ça. »

Le hic, c’est qu’il n’y avait pas de place de disponible avant mars. C’était juste avant l’annonce de la pandémie de COVID-19. Elle aura finalement sa première rencontre en septembre.

Marie a décidé de raconter son histoire au lendemain de l’attaque dans le Vieux-Québec, qui a ramené à l’avant-plan les besoins en santé mentale.

« C’est presque comme si on était laissés à nous-mêmes », dit-elle. « Il y a quelque chose qui doit changer absolument. »

Malgré l’absence de services, Marie n’est jamais pas passée à l’acte. Mais elle se dit qu’elle aurait pu, que quelqu’un d’autre dans sa situation aurait pu. « En neuf mois, il s’en passe des choses. »

Entre janvier et septembre, la jeune femme a pris d’autres moyens pour aller chercher de l’aide. Peu de temps après sa sortie de l’hôpital en janvier, elle a décidé de rompre avec son conjoint et de se présenter au Centre de crise de Québec. Elle y a passé une semaine qui lui a fait beaucoup de bien.

Mais peu de temps après, le malaise est revenu. De retour à l’urgence, on l’a de nouveau renvoyée à la maison. Après tout, le temps d’être vue par quelqu’un, la crise semblait dissipée.

Un autre épisode est survenu en mai, puis en juillet. Le CLSC l’a finalement convoquée à une première rencontre de groupe en septembre. Elle va aujourd’hui beaucoup mieux et vient d’amorcer une série de rencontres individuelles au CLSC avec des intervenantes pour savoir de quels services elle a besoin.

De longs délais

On entend souvent dire que les hôpitaux doivent établir qu’une personne présente un danger immédiat pour elle-même ou pour les autres afin de l’hospitaliser de force. Mais qu’en est-il quand la personne collabore comme l’a fait Marie ?

Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte, répond la présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec, la Dre Karine J. Igartua. D’abord, un passage à l’urgence, même court, peut constituer une forme d’intervention. « Parfois, les gens sont en crise et ont besoin de 24, 36 ou 48 heures pour se calmer. » Elle ajoute qu’une colère incontrôlable n’est pas nécessairement une maladie mentale. « Il y a des gens qui sont violents parce qu’ils sont fâchés ; ça existe ça aussi. […] Il y a des thérapies pour ça. Ce qu’ils ont besoin d’apprendre, c’est comment gérer leurs émotions quand la colère arrive. »

Au-delà du danger qu’elle aurait pu poser ou non pour les autres, Marie a dû composer pendant des mois avec la peur d’elle-même. À se demander ce qui se passait dans sa tête lorsqu’elle vivait une crise.

Or, une telle attente pose assurément problème, selon la Dre Igartua. La situation de la personne peut alors « empirer », dit-elle. Un suivi peut éviter que la personne « dégrade ses relations avec les autres », dit-elle. « Apprendre à se gérer, c’est un facteur de protection contre les maladies mentales. »

Des délais d’attente de neuf mois ou plus sont malheureusement devenus « la norme », selon Andrée Poirier, présidente de l’Association du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, syndicat qui regroupe notamment les travailleurs sociaux et psychologues du secteur public.

Une fois que la personne est évaluée une première fois, la liste d’attente en santé mentale pour être traité est souvent interminable, explique-t-elle. « Ça dépend de la priorisation qui est faite à l’évaluation et de la main-d’œuvre disponible. »

Invité à réagir, le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la Capitale-Nationale explique que dans les dossiers de santé mentale, l’équipe de soins de l’hôpital « donne toujours le nom d’une personne à contacter en cas d’urgence ainsi que des ressources de référence en cas de crise ».

La porte-parole a ajouté par écrit que les thérapies de groupe « sont principalement offertes aux personnes requérant un suivi non urgent ».

Besoin d’aide ? Contacter le 811, le 911 ou la Ligne québécoise de prévention du suicide, 1-866-APPELLE.

7 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 25 novembre 2020 06 h 09

    Une immense et visible bouteille à la mer laissée volontairement dérivée par les autres marins, un peu comme on laisse dériver le plastique dans les océans...

    Donner un nom est une chose, s'assurer ensuite que ce nom fonctionne ou que l'aide à laquelle il réfère est réellement rapidement disponible et sollicitée, autres choses. Je n'ai jamais entendu autant rapidement évoquer la notion de santé mentale que pendant l'actuelle pandémie. Pourquoi? Un peu parce qu'on en fait actuellement un vocable passe-partout et qu'il suffit de l'invoquer pour justifier un geste ou une mesure publique, par exemple aller régulièrement au restaurant (Je vais devenir fou si ne je ne vais pas au restaurant!) et, surtout, indirectement. ne pas l'obliger à se fermer (la santé mentale passe par le restaurant). Mais comment se fait-il que la prise de conscience d'une forte envie de tuer quelqu'un par la personne l'ayant et la demande de secours consécutive n'entraînent pas, chez le personnel de la santé et surtout dans les organisations les employant, un suivi plus précis que celui de donner un nom, et ceci que le danger pour autrui ou pour soi-même soit immédiat ou non? Lui a-t-on seulement prescrit un médicament efficace à court terme? Chacun pour soi..,.surtout à la maison....?

  • Robert Taillon - Abonné 25 novembre 2020 07 h 40

    Etablir les priorités

    Le gouvernement en place ne devrait-il pas revoir ses priorités ? De mettre en danger la population avec des projets gaziers, de donner tellement de notre argent pour très mal faire des routes ... Ne devrait-il pas prioriser la santé, sous toutes ces dénominations, de la population d'abord? Quant aux fonds requis il serait temps aussi d'être plus éthique, plus honnête, en faisant cesser les échapatoires fiscaux tels qu'entre les les paradis fiscaux.

    • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 25 novembre 2020 15 h 03

      Merci pour le renseignement, Espéons que ce service existe ailleurs au Québec

  • Joëlle Saint-Arnault - Abonnée 25 novembre 2020 09 h 59

    Ressources alternatives disponibles

    À chaque fois que je lis un article sur le manque de ressources en santé mentale, j'ai envie d'informer les gens sur un service disponible et méconnu : Le centre de relation d'aide de Montréal, CRAM. Ce centre forme des thérapeutes en relation d'aide. Leur spécialité est l'écoute et l'aide à retrouver ses ressources pour favoriser l'estime de soi. Certains thérapeutes sont spécialisés pour la colère, le deuil, relations familiales, enfants, etc. Le CRAM a un service de thérapie qui se nomme ANDC aide. Pour 50$, une personne peut avoir 10 rencontres d'une heure avec un ou une étudiante à la formation. De plus, les thérapeutes qui ont terminé la formation de 3 ans, sont encadrés par une association, la CITRAC, et donnent régulièrement des ateliers virtuels à bas prix depuis le début de la pandémie.
    Voilà une ressource à découvrir où la disponibilité est accessible. Je suis moi-même thérapeute à la retraite.

    • Joëlle Saint-Arnault - Abonnée 25 novembre 2020 19 h 17

      Le service est disponible dans plusieurs régions du Québec et de façon virtuelle depuis quelques mois.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 25 novembre 2020 10 h 26

    « Je voulais tuer des gens; [les urgences] m'ont laissée sortir le lendemain» (Marie)



    Si vous souhaitez vraiment ne pas en sortir le lendemain, épanchez-vous plutôt au poste de police.

  • Richard Desjardins - Inscrit 25 novembre 2020 10 h 30

    Merveilleux article !

    Merci pour votre contribution. Chaque petit geste, comme celui-ci, contribue à améliorer les services.