Tollé contre la directive de non-réanimation

Le maintien jusqu’en septembre dernier d’une directive visant à cesser la réanimation de certains patients en arrêt cardiorespiratoire dans la métropole a suscité de vives réactions des partis d’opposition, lundi à Québec, et des critiques quant à l’acceptabilité sociale et à l’éthique d’une telle mesure.

Par la voix de son attaché de presse, le ministre de la Santé, Christian Dubé, s’est défendu en faisant valoir que la directive controversée avait été soumise à l’attention de sa prédécesseure, l’ex-ministre de la Santé Danielle McCann, avant son entrée en poste. « Nous tenons à rassurer la population : cette directive n’existe plus dans le réseau », a souligné l’attachée de presse du ministre, Marjaurie Côté-Boileau.

« La pandémie a engendré des décisions administratives qui sont crève-cœur, a-t-elle ajouté par écrit. Dans le contexte, il a fallu agir pour contrôler le mieux possible les personnes qui entrent aux unités de soins intensifs et assurer un certain contrôle avant de modifier les directives. »

Toujours pas de données

La Dre Élyse Berger, la directrice médicale nationale qui a établi cette directive, a pour sa part défendu bec et ongles en entrevue au Devoir cette mesure, adoptée après discussion avec les directeurs médicaux régionaux et le Collège des médecins pour prévenir la contamination des ambulanciers et une surcharge des unités de soins intensifs. Seule la région de Montréal l’a toutefois mise en vigueur, d’avril à septembre, ciblant les patients en arrêt cardiorespiratoire en état d’asystolie (absence de pouls) depuis deux minutes.

« Au début de la pandémie, on s’est imaginé devoir réanimer des cas qui allaient mourir de toute façon à l’hôpital », a-t-elle expliqué. Cet « arrêt de manœuvres intensifiées » n’aurait touché qu’un nombre infime de patients, selon la Dre Berger, qui concède ne pas disposer encore de chiffres à ce sujet. « On n’a enlevé des soins à personne », dit-elle. Il s’agissait plutôt « d’arrêter précocement des soins chez quelqu’un n’ayant plus de chance de survie ». Dans les cas visés par la directive, le temps des manœuvres de réanimation prodiguées par les ambulanciers a ainsi été ramené de 10 minutes à 2 minutes, dit-elle.

La directive s’inspirait de la même logique que le protocole de triage pour l’accès aux soins intensifs, élaboré par un comité de sages le printemps dernier pour déterminer qui devait avoir priorité aux soins en cas de manque de ressources. Or ce protocole n’a jamais eu à être appliqué dans les urgences jusqu’à maintenant. Malgré tout, la directive est restée en place jusqu’en septembre, le temps que les données démontrent « que la 2e vague serait moins importante », selon la directrice médicale nationale.

Des sources médicales ont toutefois affirmé au Devoir que, même au plus fort de la pandémie, la capacité des soins intensifs à recevoir des patients n’a jamais été dépassée à Montréal.

Pour Bryn William-Jones, directeur des programmes de bioéthique et professeur au Département de médecine sociale et préventive de l’École de santé publique de l’Université de Montréal, la genèse et le processus d’adoption de cette directive témoignent de nombreux écueils éthiques.

« C’est une farce, on n’a même pas les données en main pour réévaluer cette directive en cours de route. Sans données, on ne peut réviser. Quand des directives impliquent le décès de gens, il y a une obligation de vérifier constamment s’il est pertinent qu’une telle politique soit maintenue au fil du temps. »

Cet éthicien estime qu’à sa face même, la directive pose un problème d’acceptabilité sociale. « On le voit bien dans la détresse de certains ambulanciers qui devaient l’appliquer. On peut agir éthiquement, même en situation d’urgence », dit-il, déplorant qu’aucun comité d’experts n’ait été consulté, comme ce fut le cas pour élaborer le protocole concernant un éventuel guide de triage aux soins intensifs.

Selon le professeur William-Jones, la non-transparence de telles décisions « érode la confiance des gens dans le système ». « Tout le monde peut comprendre qu’il y ait des choix déchirants à faire, il faut en comprendre le raisonnement. C’est injuste, car ce sont les citoyens qui vivent les conséquences de ça. Pour garder la confiance en démocratie, il faut dévoiler les informations à la base des politiques. »

Critiques à Québec

À Québec, les trois partis d’opposition, choqués d’apprendre l’existence de cette directive, ont tour à tour invité le ministre de la Santé, Christian Dubé, à s’expliquer. « Je n’ose pas imaginer la détresse et la colère des proches et le poids très lourd à porter pour les ambulanciers », a réagi la députée libérale Marie Montpetit dans une déclaration écrite.

« Le ministre doit expliquer ce qui justifiait la mise en place de cette directive et surtout pourquoi elle a été maintenue durant tout l’été alors que la situation ne l’exigeait pas », a-t-elle ajouté.

Pour Québec solidaire (QS), ce nouvel exemple démontre la « déconnexion entre le gouvernement de François Legault et la réalité du terrain ». « La question qu’on se pose c’est : est-ce que des gens n’ont pas reçu des soins auxquels ils avaient droit ? », a affirmé le co-porte-parole de QS Gabriel Nadeau-Dubois.

Le député péquiste Joël Arseneau ne réclame quant à lui rien de moins qu’une enquête pour savoir combien de personnes ont été touchées par cette directive. « Est-ce que le ministre a appuyé cette approche, s’est-il questionné ? Pourquoi n’a-t-on pas suspendu la procédure lorsque la situation est revenue à la normale ? »

Avec Mylène Crête

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19 commentaires
  • Benoit Samson - Abonné 24 novembre 2020 05 h 28

    Un chat noir qui sort du sac de monsieur Legault

    Monsieur Legault est responsable de cette décison du ministère de la santé du Québec qui s’est faite en catimini pendant plusieurs mois car il devait en être au courant compte tenu de sa gravité. Il a caché à la population cette mesure ‘’administrative’’ de laisser mourir des patients qui auraient peut-être pu être sauvés autrement. On l’apprend par surprise huit mois plus tard.
    Les citoyens ont le droit de voir cette directive ‘’crève-cœur’’ et les critères qui devaient être utilisés pour nier les procédures de réanimation chez ‘’certains patients’’ dans les ambulances. Comment le ministère de la santé définissait-il ces ‘’certains patients’’? Y avait-il une limite d’âge ? S’appliquait-elle à des enfants comme à des ‘’petits-vieux’’? Le cas échéant, quelle était la barrière d’âge au-dessus de laquelle on donnait une petite chance de deux minutes au patient? Les patients devaient-ils être intubés pour recevoir le maximum possible d’oxygène et de ventilation pulmonaire avant de jeter l’éponge sur leur réanimation? Espérons que cette directive elle sera publiée dans les pages du Devoir.
    Il s’agissait selon votre reportage ‘’d’arrêter précocement des soins chez quelcun n’ayant pas de chance de survie.’’ Les ambulanciers avaient-ils les compétences ou les connaissances complètes à propos du patient dans leur ambulance en condition de stress maximum pour faire une telle évaluation et prendre une décision aussi grave…en 2 minutes ..?
    Le Québec est-elle la seule province à avoir délégué aux ambulanciers le pouvoir de prendre des décisions de fin de vie aussi graves que celles-ci, ou sommes-nous tous au Canada en situation de rationnement des soins sans le savoir comme les Québécois l’étaient jusqu’à hier?
    Cette directive administrative ‘’crève-cœur’’ sera une pilule difficile à avaler pour les petits-vieux que monsieur Legault n’a cessé de nous dire comment il les aime tant depuis huit mois alors qu’il leur coupait l’oxygène pour ne pas achalander les soins intensifs.

  • Germain Dallaire - Abonné 24 novembre 2020 07 h 18

    On s'en doutait bien...

    C'est malheureusement ainsi qu'est géré notre système de santé par des spécialisates souvent millionnaires qui ont tout ce qu'il faut pour se croire au-dessus de tout. Les 15 ans de régime libéral leur ont fait un pont d'or. Ajoutez à ça la carapace que crée le fait de cotoyer continuellement la maladie et la mort et vous avez tout ce qu'il faut pour un dérapage majeur. Ces gens là devraient être les derniers à être consultés pour des questions aussi cruciales. Sur de telles questions comme ça c'est le gros bon sens qui devrait primer. Quant il est question de vie ou de mort, l'expertise n'existe pas.
    J'espère que l'enquête va se poursuivre mais une telle politique est dans la continuité de ce qui s'est passé à la façe de tout le monde pendant la première vague. On a n'a qu'à penser au fait qu'on a transféré environ 350 personnes âgées (donc à haut risque) des hôpitaux vers les ressources pour personnes âgées. C'est pour dire, les transferts ne se sont arrêtés que le 15 avril. On a fait ça par crainte d'un débordement dans les hôpitaux. On a si bien fait que les travailleur(se)s d'hôpitaux se tournaient les pouces pendant que le feu était pris dans les ressources pour personnes âgées. Il faut le dire haut et fort, on a envoyé ces gens haut et fort, on a envoyé ces gens à l'abattoir tout en exacerbant une situation critique. La société québécoise a un sérieux examen de conscience à faire quant au fonctionnement de son système de santé.

    • Germain Dallaire - Abonné 24 novembre 2020 13 h 08

      Excusez pour les erreurs. J'ai fait ce que je ne devrais jamais faire, je ne me suis pas relu. À ma décharge, j'avais de très bonnes raisons. S'cusez-la!

  • Bernard LEIFFET - Abonné 24 novembre 2020 07 h 58

    Cacher la vérité, est un signe indigne d'un gouvernement dont le chef semble guidé par l'un des pragmatismes anglais ou européen plus ou moins clair!

    Berner les citoyens en politique n'est qu'une facette des politiciens qui savent bien pourtant qu'un jour la vérité va éclater! Mais voilà, c'est toujours après car il n'y a de parade quand un seul des partis politiques a monopolisé la scène! Peut-être qu'aujourd'hui les médias au lieu de passer leur temps chez nos voisins du sud auront le goût d'analyser plutôt tout ce qui se trame chez nous! Dans ce contexte on peut comprendre pourquoi la CAQ s'est rapidement porté au secours des journaux en échange de principes connus. Dans le texte il apparaît que le manque d'information, donc de données tangibles, est partout au sein de ce gouvernement. Alors, faut-il s'étonner de voir le Québec à la dérive, avec le sourire aux lèvres de certaines personnes?
    Dans ces moments pénibles, où chacun et chacune se retranche pour éviter les poursuites, il faut espérer que la lumière soit faite rapidement car notre société a besoin de personnes intégres et non de politiciens à la petite semaine! Avec le mode d'élection repoussé par la CAQ, c'est aux oppositions officielles de demander des comptes et d'aller jusqu'au bout car le Québec ressemble de plus en plus à une société de bananes où le dictat mène à la révolution!

  • Anne-Marie Courville - Abonnée 24 novembre 2020 08 h 01

    Bonne directive

    Selon les directives décrites, la décision semble adéquate et il ne faut pas blämer les responsables. Avant de critiquer, il faut réfléchir et connaïtre le sujet. Il y a trop de supposés spécialistes qui parlent à travers leur chapeau.

    • Serge Pelletier - Abonné 24 novembre 2020 09 h 45

      Legault-Arruda-McCann-Roberge-et clique vont être très très heureux de vous Madame Courville. Legault va s'y mettre à fonds de train pour la création d'une médaille honorifique pour l'obséquieux de service de l'année. Vous méritez la première qui sera remise au Salon bleu.

    • Sylvain Fortin - Abonné 24 novembre 2020 13 h 50

      Madame Courville, si une telle situation se serait produit chez vous nous n'aurions pas eu à lire votre commentaire appuyé sur l'ignorance. Il s'agit d'une question éthique. L'éthique est la science de la morale et des moeurs. C'est une discipline philosophique qui réfléchit sur les valeurs de l'existence, sur la notion de "bien" ce qui difère d'une personne à l'autre. DONC, CE N'EST PAS UNE QUESTION DE SPÉCIALISTES MAIS UNE QUESTION D'INTÉRÊT GÉNÉRAL.

  • Daniel Gendron - Abonné 24 novembre 2020 09 h 04

    Soignons-nous

    Il faut tout faire pour garder en vie les malades.