Certains patients n'ont pu être réanimés par les ambulanciers cet été

Pendant cinq mois, certaines personnes en arrêt cardiorespiratoire n’ont pu être réanimées par les ambulanciers en raison d’une directive instaurée à Montréal et à Laval pour éviter une surcharge des unités de soins intensifs. Or, la directive a été maintenue jusqu’au 21 septembre, malgré un retour à la normale dans les hôpitaux cet été.

Mise en œuvre le 4 avril, la directive ministérielle « arrêt de manœuvres intensifiées » prévoyait notamment de ne plus faire de massage cardiaque ni de défibrillation chez les personnes en « asystolie », c’est-à-dire ne présentant pas de pouls décelable.

« Les patients ayant les plus faibles chances de survie et demandant le plus de soins seront “délaissés” pour permettre de traiter le plus grand nombre. Dans ces conditions, le bien commun prime sur les soins individuels », peut-on lire dans le protocole ministériel destiné à Urgences-santé, entériné le 24 avril dernier par le Collège des médecins.

Seuls les enfants, les femmes enceintes et les cas d’hypothermie ont échappé à l’application de ces mesures extrêmes, destinées à protéger la capacité de soins intensifs à Montréal et à Laval au plus fort de la pandémie.

Le maintien de cette directive jusqu’en septembre a causé certains remous au sein des paramédicaux, sommés de ne plus intervenir auprès de certaines victimes. « Le plus difficile, ça a été la détresse et la colère des familles et des proches, surtout quand la personne avait 30 ou 40 ans », raconte un technicien ambulancier qui a demandé l’anonymat. Ce n’est qu’à la fin de l’été, après des pressions répétées du syndicat auprès d’Urgences-santé et du ministère de la Santé, que ce protocole a été abandonné.

Le plus difficile, ça a été la détresse et la colère des familles et des proches, surtout quand la personne avait 30 ou 40 ans

« Au début de la COVID-19, on prévoyait que notre capacité de réanimation allait être dépassée. En présence d’asystolie, sauf exception, on ne faisait pas de manœuvres. On remplissait le constat de décès […] pour ne pas engorger le système avec des patients ayant peu de chance de survie », explique Réjean Leclerc, président du Syndicat du préhospitalier (CSN) regroupant les paramédicaux d’Urgences-santé.

Les chances de réanimation dans les cas d’asystolie, surtout après 4 minutes sans pouls, sont très faibles, convient ce dernier. De l’ordre de 1 à 3 %. « Mais il faut débattre de ça socialement, il faut l’expliquer à la population, croit-il. Ce qui avait un sens en mars, en avril, en mai, ça ne tenait plus en juin, en juillet, en août. »

D’autres directives ont aussi entraîné l’arrêt des massages cardiaques et d’autres techniques de réanimation susceptibles de générer des aérosols lors de l’arrivée des ambulanciers aux urgences, pour éviter une possible contamination des lieux et du personnel. « Même sans asystolie, des patients n’ont pu avoir l’aide qu’ils auraient eue en temps normal. En tant qu’intervenant d’urgence, c’était très frustrant », ajoute un autre ambulancier anonymement.

Un trou dans les données

 

Urgences-santé, responsable de 40 % des transports ambulanciers de la province, se dit incapable de chiffrer le nombre de patients qui n’ont pu recevoir les soins usuels, en raison de ces protocoles liés au contexte de la pandémie. Le télétravail a entravé la capacité d’Urgences-santé à collecter des données précises depuis mars, et celle-ci admet l’existence « d’un trou ».

Mais en 2019-2020, près de 1 % des appels à Urgences-santé étaient liés à des arrêts cardiorespiratoires, et 28 % à des problèmes respiratoires ou cardiaques, révèle le dernierrapport annuel d’Urgences-santé. Et depuis le début de la pandémie, plus de 18 000 interventions d’urgences ont eu lieu.

La corporation ambulancière défend le bien-fondé du protocole laissé en place jusqu’au 21 septembre dernier, et estime très faible le nombre de personnes affectées. « Oui, la défibrillation sauve des vies, mais après 6 à 8 minutes, quand il y a eu manque d’oxygène au cerveau, précise-t-il, il y a aussi des risques de séquelles. Il fallait protéger les soins intensifs et protéger toute la chaîne d’intervention préhospitalière. Une personne qu’on réanime dans la rue se retrouve aux soins intensifs », affirme Pierre-Patrick Dupont, directeur des soins à Urgences-santé.

Au début de la pandémie, « on connaissait mal le virus, on avait peu de données probantes, a-t-il ajouté. On était l’épicentre de l’épidémie au Canada. À Montréal, il y a eu des choix à faire […], tout le monde a été déstabilisé par les changements. On s’est réajustés ensuite ».

Au fil des semaines, de nouvelles procédures ont permis de minimiser le risque d’aérosols lors de manœuvres de réanimation et d’autres soins. Les ambulanciers ont d’ailleurs été parmi les travailleurs de la santé les plus épargnés par le virus, car ils ont été dotés dès le début de masques 3M 6000 (plus efficaces que les N95), de visières, de blouses imperméables et de doubles paires de gants.

Alors, pourquoi avoir maintenu la directive jusqu’à la fin septembre ? « Le réseau de la santé prévoyait une vague cet été. On voulait éviter les “allers-retours” dans les protocoles et mêler tout le monde, avance M. Dupont. Mais maintenant, je pense qu’on ne retournera plus à ce protocole. » D’autres corporations ambulancières ont ainsi suspendu la réanimation de patients, selon ce dernier.

Dans la région de New York, des protocoles similaires de « non-réanimation » ont en effet été adoptés pour soulager les urgences aux prises avec un nombre record de patients. L’usage de défibrillateurs a été interdit, quand l’électrocardiogramme des patients à secourir affichait une ligne « plate ». Mais à New York, la directive a soulevé un tel tollé dans la population qu’elle a dû être retirée.

Dans la région de Newark, au New Jersey, des données ont été colligées sur ce type d’événements. On y a observé que 65 % des interventions d’urgence faites pour des arrêts cardiorespiratoires étaient tombées sous le coup de la directive de non-réanimation. Même si seulement 1 à 3 % de ces patients auraient pu survivre, « des dilemmes éthiques se posent avec cette façon de faire », avait alors fait valoir le Dr Terry Hoben, coordinateur des services médicaux d’urgences de l’Hôpital universitaire de Newark.

À voir en vidéo