Soigner à s’en rendre malade

André Lavoie Collaboration spéciale
Les médias ont relayé de nombreux témoignages de professionnels de la santé à bout de souffle, dont plusieurs ont même décidé de mettre une croix sur leur carrière.
Photo: Pierre-Philippe Marcou Agence France-Presse Les médias ont relayé de nombreux témoignages de professionnels de la santé à bout de souffle, dont plusieurs ont même décidé de mettre une croix sur leur carrière.

Les chiffres fournis par l’Institut national de santé publique du Québec n’ont surpris personne, mais donnent tout de même froid dans le dos. Dans une étude commandée par le ministère de la Santé et des Services sociaux et publiée en octobre dernier, on apprend qu’entre le 1er mars et le 14 juin 2020, 13 504 travailleurs de la santé ont été contaminés par la COVID-19. Ce nombre représente 25 % des 54 054 cas confirmés pendant cette période, et on compte 11 décès parmi ces professionnels.

Des données qui sont loin d’étonner Linda Lapointe, vice-présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). « On ne va pas se le cacher : le Québec compte un des pires taux d’infection au monde [à la COVID-19] en ce qui concerne les travailleurs de la santé », précise la responsable politique du volet santé et sécurité publique de son syndicat. Et parmi les 76 000 membres que la FIQ représente, principalement des infirmières, des infirmières auxiliaires, des inhalothérapeutes et des perfusionnistes cliniques, le féminin l’emporte largement sur le masculin. « En fait, 90 % de nos membres sont des femmes, un bon nombre d’entre elles sont mères, sans compter celles qui sont [cheffes de familles] monoparentales », tient-elle à souligner.

13 504

C’est le nombre de travailleurs de la santé québécois qui ont contracté la COVID-19 entre le 1er mars et le 14 juin 2020, soit 25 % des 54 054 cas confirmés pendant cette période. On compte 11 décès parmi ces professionnels.

Cette réalité sociologique explique en partie pourquoi plusieurs d’entre elles préfèrent travailler à temps partiel, ce qui leur permet de mieux jongler entre responsabilités professionnelles et obligations familiales. Une flexibilité qui a brusquement pris fin avec le début de la pandémie en mars dernier, sans compter les risques inhérents à leur métier : travailler au quotidien avec des patients atteints de la COVID-19, cela signifie s’exposer à un plus grand risque d’infection, pour soi, mais aussi pour sa famille. Les médias ont relayé de nombreux témoignages de professionnels de la santé à bout de souffle, dont plusieurs ont décidé de mettre une croix sur leur carrière. D’après une compilation effectuée par le journal La Presse, près de 1100 infirmières et infirmières auxiliaires ainsi que 510 préposés aux bénéficiaires auraient quitté leur emploi entre mars et juillet 2020.

Apprendre de ses erreurs

Cette importante désertion, Linda Lapointe l’attribue en partie à notre incapacité à tirer les leçons du passé, et à s’inspirer de celles apprises par nos voisins. « La santé publique au Québec a connu beaucoup de coupes, ce qui est déplorable, sans compter que l’Ontario a subi de plein fouet la pandémie du SRAS en 2003. Une commission d’enquête avait formulé plusieurs recommandations, dont une sur les inventaires d’équipements, privilégiant de plus grosses réserves et un approvisionnement local. Nous ne les avons pas suivies. »

On ne va pas se le cacher : le Québec compte un des pires taux d’infection au monde [à la COVID-19] en ce qui concerne les travailleurs de la santé

 

La pénurie de masques N95 au printemps dernier a constitué en quelque sorte le symbole d’une certaine incurie, mais Linda Lapointe ne tient pas à faire de cette erreur de parcours l’explication de tous les maux. « En début de pandémie, le virus était nouveau, et on ne peut pas avoir une connaissance parfaite, souligne Linda Lapointe. Mais avons-nous vraiment appris de la première vague ? Elle a beaucoup touché Montréal, particulièrement les CHSLD, et plusieurs régions qui avaient été épargnées ne croyaient pas que ça pourrait leur arriver, comme le Saguenay–Lac-Saint-Jean ou le Bas-du-Fleuve. La deuxième vague est difficile pour ces régions, comme si c’était pour elles la première. »

Pour réussir à maîtriser la situation dans les établissements de santé, et ainsi mieux protéger les travailleurs autant que les bénéficiaires, les solutions sont connues, mais ne semblent pas vouloir se concrétiser sur le terrain, déplore la vice-présidente de la FIQ. « Dans les endroits où il y a eu des éclosions, un déploiement d’infirmières spécialisées en prévention et en contrôle des infections aurait été nécessaire ; à ma connaissance, nous ne les avons pas vues beaucoup dans les CHSLD. »

Sans compter que plusieurs établissements vétustes, déjà à surcapacité, n’offrent pas toujours des espaces adéquats pour les employés. Les salles de repas sont parfois « si exiguës que les travailleurs peuvent se contaminer entre eux », regrette Linda Lapointe. Et que dire du mouvement de personnel d’un établissement à l’autre, une autre situation qui n’a pas beaucoup changé depuis le printemps dernier.

La vice-présidente de la FIQ envie la Colombie-Britannique « où l’on a rapidement décidé de laisser dans un seul lieu les infirmières qui travaillaient à deux endroits différents ». Avec des résultats nettement plus encourageants. Comme quoi on gagne parfois à copier les autres.