Tous contre la COVID-19

Catherine Couturier Collaboration spéciale
Bactéries de type probiotique, nanoparticule, neutralisateur d'enzymes, corticostéroïdes; les approches pour venir à bout du coronavirus sont multiples et chacune a un angle d'attaque différent.
Illustration: Tiffet Bactéries de type probiotique, nanoparticule, neutralisateur d'enzymes, corticostéroïdes; les approches pour venir à bout du coronavirus sont multiples et chacune a un angle d'attaque différent.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche en santé

De nombreux chercheurs du Québec se joignent à l’effort international pour trouver un traitement ou un vaccin contre la COVID-19. Certains médicaments ou technologies sont adaptés pour combattre le coronavirus, tandis que des chercheurs développent de toutes nouvelles formules. Aperçu.

La mise au point d’un vaccin est une véritable course contre la montre, et les approches sont multiples. À Trois-Rivières, l’entreprise Biotechnologies Ulysse travaille sur le développement d’un vaccin oral en collaboration avec plusieurs chercheurs. « Nous serions les premiers à faire un vaccin sous cette forme », affirme le p.-d.g., Yves Hurtubise. Créé à partir de levure et de bactéries de type probiotique, le vaccin pourrait être administré sous forme de vaporisateur nasal ou par voie orale. La technique ? Amener une protéine qui appartient à la COVID-19, les fameux spicules qu’on voit autour du virus, à la surface de ce micro-organisme. « Ce que l’on espère, c’est que le système immunitaire pense qu’il est attaqué par la COVID-19 et produise des anticorps », explique-t-il.

Si Biotechnologies Ulysse s’occupe de commercialiser le produit, la compagnie poursuit la recherche et le développement en coopération avec les universités. En effet, la collaboration avec des chercheurs universitaires est primordiale, ceux-ci amenant une connaissance particulière et ayant accès à des équipements uniques. Dans le cadre des recherches sur le vaccin contre la COVID-19, le laboratoire a reçu une subvention du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie avec le professeur Simon Barnabé, de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Lui et son équipe travailleront à optimiser la production d’un probiotique faisant partie de la famille des bacillus — une bactérie entre autres utilisée depuis des siècles en cuisine en Asie dans la préparation de différents aliments fermentés. Ce bacillus est un des trois micro-organismes que Biotechnologies Ulysse a créés pour porter à leur surface les spicules de COVID-19. Le Centre national en électrochimie et en technologies environnementales du cégep de Shawinigan et le Centre collégial de transfert de technologie en biotechnologie Transbiotech (affilié au cégep de Lévis) sont également impliqués dans la recherche. Les essais précliniques sur les animaux commenceront prochainement.

Préparer l’avenir

Denis Leclerc, professeur au Département de microbiologie-infectiologie et d’immunologie de l’Université Laval, travaille de son côté sur deux projets basés sur la même technologie : la nanoparticule. « La nanoparticule, qui a l’air d’un bâtonnet souple, est fabriquée à partir d’une protéine d’un virus végétal qu’on produit dans des bactéries », explique M. Leclerc. Lorsqu’on l’injecte, elle est reconnue par le corps comme un virus. La nanoparticule, inoffensive, agit donc comme un leurre, et déclenche une réponse immunitaire innée, la première ligne de défense chez l’humain, et vient véritablement « booster » le système immunitaire. Dans le cas de la COVID-19, c’est d’ailleurs cette réponse rapide du système inné chez les enfants qui les protège de la maladie. « Chez les personnes âgées, c’est l’inverse. Elles fondent leur protection sur la mémoire immunologique des infections qu’elles ont combattues durant leur vie, et ça les rend vulnérables aux nouvelles maladies qui émergent », précise M. Leclerc.

Pour aller encore plus loin, le professeur Leclerc aimerait aussi utiliser la nanoparticule comme plateforme vaccinale. En y attachant un morceau du SRAS-CoV-2, il crée un vaccin contre la COVID-19. « À ce moment-là, on dirige la réponse immunitaire vers une cible spécifique, dans le but de générer une réponse adaptative puissante qui persistera dans le temps », ajoute-t-il.

Cette technologie permettrait de développer rapidement des vaccins très stables, entreposables à la température ambiante. « Ce n’est pas nous qui allons arriver avec le premier vaccin, bien sûr. On prépare l’avenir », nuance M. Leclerc.

Explorer différentes voies

Même si tous les yeux sont tournés vers le développement d’un vaccin, plus particulièrement depuis les annonces de Pfizer et de Moderna, toutes les avenues doivent être explorées pour ralentir et casser la pandémie. « Le vaccin [de Pfizer] semble efficace, mais il reste beaucoup de choses à déterminer. Combien de temps durera l’immunité ? », donne pour exemple Richard Leduc, professeur-chercheur au Département de pharmacologie-physiologie de l’Université de Sherbrooke et chercheur au Centre de recherche du CHUS. Le professeur Leduc a reçu des fonds des Instituts de recherche en santé du Canada pour poursuivre ses recherches sur les antiviraux.« C’est de la recherche fondamentale que je mène depuis des années, mais qui est en voie de devenir applicable », explique M. Leduc.

Le professeur Leduc et ses collaborateurs travaillent depuis plusieurs années sur le virus de la grippe, qui comme le SRAS-CoV-2, possède à sa surface une protéine (les fameux spicules dans le cas de ce dernier). Pour entrer dans le corps, le virus utilise des enzymes à la surface de la cellule hôte pour couper ses spicules. Le virus peut ensuite pénétrer dans la cellule et se multiplier.

L’équipe du professeur Leduc cherche donc à fabriquer une molécule qui viendrait neutraliser les enzymes qui laissent « entrer » le virus, lui coupant l’herbe sous le pied. « L’antiviral ne s’attaquerait pas directement au virus ; la molécule s’accrocherait plutôt aux cellules hôtes pour empêcher l’infection, un peu comme un vaccin. ». Cette recherche à long terme a déjà démontré son efficacité dans des modèles cellulaires, mais doit franchir les études cliniques chez les animaux avant même que l’on puisse entamer les étapes de recherche clinique.

Se liguer contre le virus

Le professeur du Département de médecine de l’Université de Sherbrooke François Lamontagne a pour sa part présidé le panel d’experts de l’OMS qui a fait la recommandation portant sur les traitements aux corticostéroïdes. « Partout dans le monde, la première chose qu’on a faite, ça a été de vérifier si des molécules existantes pouvaient aider, étant donné que le développement de nouveaux médicaments est très long », explique le Dr Lamontagne.

Mais pour ce faire, le processus doit être rigoureux. « On ne peut pas faire l’économie de toutes les étapes. Les décideurs veulent parfois des réponses tout de suite, mais il faut prendre des décisions sur la base de données probantes », souligne-t-il. Le processus s’est ainsi déroulé en trois étapes : essais cliniques, méta-analyse (une démarche qui permet de synthétiser qualitativement plusieurs études), puis préparation des lignes directrices de l’OMS « qui ont une méthodologie en soi, qui leur est propre et qui les distingue des méta-analyses », précise-t-il.

« C’est un progrès immense, les corticostéroïdes, c’est un game changer », affirme le professeur Lamontagne. Une excellente nouvelle en effet : les corticostéroïdes sont le premier médicament dont l’efficacité est convaincante contre le coronavirus. Leur utilisation a permis de sauver des vies et explique peut-être une partie de la baisse du taux de mortalité. Une autre pièce du puzzle dans le combat contre la COVID-19.

Des outils pour la santé mentale

Si de nombreux chercheurs travaillent sur la prévention et le traitement de la maladie, d’autres veulent prendre soin de la santé mentale des populations en ces temps de confinement et de bouleversement.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec a ainsi recommandé en octobre l’outil Web Aller mieux à ma façon. Celui-ci a été créé en 2019 par le Laboratoire de recherche Vitalité de l’UQAM, en partenariat avec le Centre de recherche de l’Institut universitaire de santé mentale de Montréal et l’organisme Revivre. Destiné aux personnes aux prises avec la dépression, l’anxiété ou le trouble bipolaire, l’outil aide les utilisateurs à prendre des mesures pour préserver leur santé mentale.

À l’Université McGill, la professeure Nancy Heath a obtenu une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines pour aider les adolescents et les jeunes adultes à prendre soin de leur santé mentale. L’équipe veut offrir un outil pour aider les professionnels en santé mentale qui oeuvrent dans les écoles. Comme ils ne peuvent plus assurer une présence aussi grande dans les classes, ils doivent diriger les élèves vers des ressources en ligne. « Mais ce que, moi, je choisirais comme outil est très différent de ce qu’un adolescent choisirait », souligne Nancy Heath. La professeure souhaite donc appuyer de façon très concrète les professionnels dans les établissements scolaires, qui n’ont pas nécessairement le temps de lire toute la littérature sur le sujet, et les aider dans leur choix. « Il y a une tonne d’applications et de ressources en ligne sur la santé mentale. Mais elles ne sont pas évaluées, ou pas toujours conçues pour les jeunes », conclut la professeure. 

Suivre le développement des vaccins en un clic

Trois questions à Erica Moodie, professeure en biostatistique à l’Université McGill

Qu’est-ce que l’outil de pistage de vaccin ?

L’outil de pistage a été conçu par ma collègue Nicole Basta, experte en vaccin. Nous prenons des données de plusieurs sites comme celui de l’OMS pour les mettre en un seul endroit, accessible à tous. Le site veut donner au grand public un aperçu global de ce qui se passe dans le développement de vaccin pour la COVID-19.

Pourquoi avoir décidé de créer cet outil?

La pandémie a énormément perturbé nos vies. La plupart des gens veulent savoir quand nous pourrons revenir à la vie normale. Un des outils les plus puissants à notre disposition reste la vaccination. Nous voulions donner un outil qui permettrait de suivre les avancées. On ne fait pas de prédiction, mais on essaie de suivre les progrès des essais cliniques chez les humains.

Comment vous en est venue l’idée?

Nous travaillons avec une grande équipe multidisciplinaire. On a vu qu’il y avait vraiment un besoin ; d’autres sites de pistage n’étaient pas spécifiques à la COVID-19, ou s’intéressaient aux essais sur les animaux. Nous voulions aussi présenter le site de façon à ce qu’il soit accessible au grand public. D’ailleurs, on constate qu’il y a un intérêt : la semaine passée, plus de 20 000 visiteurs l’ont consulté, dont certains venaient d’Inde, du Mexique et d’Europe !