Raccourcir à 72 heures le temps entre le dépistage et l’isolement des contacts

Le «modèle [de l'équipe du professeur Marc Brisson] prédit une décroissance de l’épidémie en novembre» si le processus de «dépistage-traçage-isolement» s’accélère de sorte que la Santé publique apprenne l’identité d’une personne atteinte de la COVID-19 tout au plus de 72 à 96 heures après la manifestation de symptômes chez elle.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Le «modèle [de l'équipe du professeur Marc Brisson] prédit une décroissance de l’épidémie en novembre» si le processus de «dépistage-traçage-isolement» s’accélère de sorte que la Santé publique apprenne l’identité d’une personne atteinte de la COVID-19 tout au plus de 72 à 96 heures après la manifestation de symptômes chez elle.

Le Québec accuse un retard important dans le dépistage, la recherche de contacts et l’isolement des personnes atteintes de la COVID-19. Le ministère de la Santé fait des pieds et des mains pour raccourcir de près de moitié — de 132 à 72 heures — le délai entre l’apparition de symptômes de l’infection chez une personne et l’annonce de son résultat de dépistage. S’il y arrive, les mesures restrictives pourraient être assouplies, sont d’avis des experts.

La Santé publique apprend l’identité d’une personne déclarée positive à la COVID-19 en moyenne 132 heures (cinq jours et demi) après qu’elle a ressenti de la fièvre et éprouvé de premières difficultés à respirer, par exemple. Or, dans une situation « idéale », elle serait notifiée en dedans de 72 heures (trois jours), indique le conseiller médical stratégique à la Direction générale de la santé publique, Richard Massé.

 
132
C’est le nombre d’heures qu’il faut actuellement pour isoler les contacts d’une personne infectée.

« On sait qu’elle n’est presque pas atteignable cette cible-là [de 72 heures]. On n’a pas été capables depuis le début de faire ça », lance le médecin spécialiste en santé communautaire dans un entretien avec Le Devoir. « [Cela dit], c’est ça qui serait l’idéal parce que ça aurait une très grosse influence. Ça permettrait de réduire les mesures populationnelles. […] Si on avait un système parfait — ce n’est pas possible —, on aurait probablement des contraintes au niveau des mesures populationnelles — des restaurants, des gyms… — qui pourraient être réduites », poursuit-il, tout en pointant le plus récent rapport de modélisation de l’évolution de la COVID-19 au Québec produit par l’équipe du professeur de l’Université Laval Marc Brisson.

Son « modèle prédit une décroissance de l’épidémie en novembre » si le processus de « dépistage-traçage-isolement » s’accélère de sorte que la Santé publique apprenne l’identité d’une personne atteinte de la COVID-19 tout au plus de 72 à 96 heures (trois ou quatre jours) après la manifestation de symptômes chez elle. Elle pourrait dès lors se lancer à la recherche des personnes sur lesquelles la personne déclarée positive est tombée pendant sa période de contagion.

Chose certaine, « une amélioration du dépistage, de la recherche et de l’isolement pourrait nous permettre de réduire le nombre de cas d’hospitalisations et de décès », souligne M. Brisson dans un échange avec Le Devoir jeudi.

Course contre la montre

Le ministère de la Santé a mis la gomme afin d’améliorer la « chaîne » dépistage, recherche, isolement. « Dans toute la trajectoire, il n’y a pas de petite économie », fait valoir la sous-ministre adjointe, Marie-Ève Bédard, engagée à fond dans la stratégie « chercher et contenir » (search and contain).

Aujourd’hui, est-ce que je pense qu’on a les meilleures pratiques dans le monde ? La réponse c’est non. Est-ce qu’on peut s’améliorer, la réponse, c’est oui.

Le temps file : une personne atteinte de la COVID-19 peut être contagieuse une douzaine de jours, soit de deux jours avant l’apparition des symptômes jusqu’à 10 jours après.

Après avoir été mise à l’essai dans deux centres de dépistage, à Montréal et à Québec, la plate-forme du géant Deloitte sera déployée dans une quarantaine d’établissements dimanche et dans une centaine d’autres prochainement.

Le gouvernement avait octroyé un contrat de 23 millions de dollars, y compris les options, à Deloitte pour développer une « solution » permettant d’« optimiser la prise de rendez-vous par les citoyens » tout en facilitant le boulot à la fois des professionnels déployés dans les centres de dépistages et dans les bureaux de la Santé publique.

Les personnes nécessitant un test pourront y remplir le questionnaire d’autoévaluation des symptômes et, si nécessaire, prendre rendez-vous dans l’une des cliniques désignées de dépistage à proximité de leur domicile, et ce, après avoir pris connaissance du temps d’attente dans chacune d’elles et fourni une série d’informations.

 

« On gagne du temps sur place à la clinique de dépistage. Comme ce sont des gens potentiellement positifs, c’est sûr que c’est un gain de les voir sur place moins longtemps. Mais, aussi, ça va permettre de voir venir un peu mieux les volumes de patients qui auraient à se faire dépister », explique Marie-Ève Bédard, avant d’ajouter : « Ultimement, on veut que nos directions de santé publique puissent y avoir accès pour commencer l’enquête épidémiologique. Plus ils vont avoir d’informations pour trouver rapidement des superspreaders [supercontaminateurs] ou [d’autres] cas positifs avec l’information qui aura été saisie dès le dépistage, plus ils seront rapides et agiles. »

Maîtres enquêteurs recherchés

Le ministère continue ses efforts de recrutement de personnes possédant des « habiletés à réaliser des enquêtes », par le biais de la plate-forme « Je contribue ! », et ce, près de trois mois après avoir mis de côté 106 millions de dollars pour faire le plein de travailleurs à la Santé publique.

Les effectifs voués à la recherche de contacts et à donner des consignes d’isolement, qui sont passés de 800 à 1600 durant l’été, en plus de ceux prêtés par le gouvernement fédéral, ne suffisent pas à la tâche occasionnée par la recrudescence des cas.

La Santé publique jongle ces jours-ci avec quelque 1535 éclosions actives aux quatre coins du Québec, dont 759 dans des milieux de travail (49,4 %) et 417 dans des écoles (27,2 %).

 

Attention, la COVID-19 donne plus de fil à retordre dans les écoles que dans les lieux de travail, fait remarquer Richard Massé. La Santé publique recense huit, neuf personnes infectées en moyenne par éclosion dans une école comparativement à quatre, cinq personnes infectées par éclosion dans un milieu de travail, mentionne-t-il. « On a beaucoup d’éclosions en milieu de travail, mais les mesures qui y sont mises ont une efficacité certaine pour réduire la transmission des infections. […] C’est plus difficile d’intervenir en milieu scolaire », dit le Dr Massé, rappelant au passage la présence de plus de gens symptomatiques chez les adultes que chez les enfants. Et, dans un établissement scolaire, « ça circule ».

L’« amélioration continue »

« Aujourd’hui, est-ce que je pense qu’on a les meilleures pratiques dans le monde ? La réponse c’est non », dit le ministre de la Santé, Christian Dubé, au Devoir. « Est-ce qu’on peut s’améliorer, la réponse, c’est oui. »

Un système au point n’est pas pour autant un gage de succès. La « contribution » des personnes éprouvant des symptômes de grippe et celles contactées par la Santé publique est essentielle pour ralentir la transmission de la COVID-19. « Il faut que les gens disent : “Moi, quand j’ai des symptômes, je n’attends pas trois jours. Et quand je suis allé consulter, bien je m’isole” », soutient le Dr Massé.

Les agents de la Santé publique se butent encore aujourd’hui à des boîtes vocales. Les Québécois ne répondent pas davantage à leurs appels même si l’identifiant « Santé publique » — et non plus « Inconnu » ou « Numéro caché » — apparaît désormais sur l’écran de leur téléphone. Il s’agit d’un « phénomène » « important » et « préoccupant », selon le Dr Massé. « On a toujours une certaine résistance de la part de certaines personnes dans la population vis-à-vis de ça. Elles vont répondre au premier appel, mais après ça, quand elles voient c’est qui, il n’y a plus rien d’autre », indique-t-il, distinguant une « certaine fatigue » au sein de la population huit mois après le début de l’état d’urgence sanitaire.

Avec Marie-Eve Cousineau

À voir en vidéo