Douze mois d’une pandémie qui n’en finit plus (3)

Au plus fort de la vague, jusqu’au quart des victimes du virus sont des travailleurs de la santé. À la fin octobre, plus de 17 000 d’entre eux avaient été infectés, et 13 y avaient laissé leur vie.
Photo: Romain Lasser Au plus fort de la vague, jusqu’au quart des victimes du virus sont des travailleurs de la santé. À la fin octobre, plus de 17 000 d’entre eux avaient été infectés, et 13 y avaient laissé leur vie.

17 novembre 2019. Au Québec, le mercure a déjà plongé au-dessous de zéro. Des incendies de forêt consument la Californie et Venise est inondée. Dans l’angle mort de cette crise climatique, un autre chapitre du dérèglement planétaire se trame pourtant aux antipodes. En Chine, un vieil homme développe une vilaine pneumonie, due à un virus encore inconnu. En un an, ce virus tuera 1,2 million de personnes, mettra à genoux l’économie planétaire, bousculera la vie en société, notre conception du travail, de l’école, du commerce et la culture. Un an après l’émergence du coronavirus, Le Devoir remonte le fil des moments clés de la pandémie, racontée par des Québécois qui se sont retrouvés au cœur de la tempête. Dernier texte de trois.

En avril et mai, la COVID emporte plus 5000 personnes au Québec. Au plus fort de la vague, jusqu’au quart des victimes du virus sont des travailleurs de la santé. À la fin octobre, plus de 17 000 d’entre eux avaient été infectés, et 13 y avaient laissé leur vie. Portraits de disparus et de survivants.

Tombé au combat

Montréal — Cela fait des jours que ça ne tourne pas rond pour le Dr Hui Ha Dao, médecin à la direction de la santé publique de la Montérégie. Après avoir travaillé sans arrêt tout le mois de mars, il s’autorise une semaine de repos en avril pour « reprendre du poil de la bête ». C’est du moins ce qu’il dit autour de lui. Discret, il n’a jamais soufflé mot du fait qu’il était atteint de la COVID. Déshydraté, il s’est contenté de demander à ses proches des électrolytes, insistant pour qu’ils laissent le tout sur le pas de sa porte. « On lui a laissé aussi de la soupe, car il avait l’air drôlement malade », raconte un proche. Confiné dans son appartement du Plateau-Mont-Royal, « Dao » comme on l’appelait, a fait seul la guerre au virus.

Il intime même à son frère, venu lui porter des vivres, de ne pas entrer chez lui. Après une semaine ardue, sa condition dégringole au cours du week-end de Pâques. Ses quintes de toux et ses râles inquiètent certains voisins, qui en captent les échos à travers les murs. « On lui envoyait des textos pour savoir s’il avait besoin d’aide ». Mais Dao ne répond pas.

Le matin du 14 avril, la toux a cessé. C’est le calme plat. Soulagés, des voisins croient qu’il a enfin entendu raison et s’est rendu à l’hôpital. « Il était médecin, on se disait qu’il savait quoi faire. » Mais le 16 avril, le doute s’empare d’eux en apercevant sa voiture restée garée dans la rue. Ils le textent à nouveau, sans succès. « C’était clair que quelque chose ne tournait pas rond. » Un voisin monte à l’étage et se heurte à une porte verrouillée. Il contourne l’édifice et réussit à entrer par l’arrière, par une porte patio… ouverte. Son cœur ne fait qu’un tour. « Je suis entré, je me suis rendu jusque dans une chambre. Il était là, couché, immobile, sur son lit, comme endormi. Je lui ai parlé, il ne réagissait pas ». Dao était mort. Les policiers et les ambulanciers interrogeront longtemps le voisinage. Le lendemain, la santé publique est sans équivoque. « Ils m’ont dit que c’était la COVID et m’ont dit de m’isoler pour 14 jours », raconte un voisin. Emporté par le virus, et le confinement strict qu’il s’est imposé, le Dr Dao a laissé derrière lui une petite fille de 11 ans. Il ne sera pas le seul à mourir avec la COVID pour seul compagnon de fin de route.

Feu de brousse dans les CHSLD

Dorval — Les décès se comptent désormais par centaines dans les CHSLD où le virus a fait son nid. Le vieux monsieur que vont chercher dans un CHSLD les ambulancières Laurie et Émilie les accueille comme un messie. Sur place, il n’y a plus qu’un seul préposé en service pour 20 résidents. « Ce monsieur m’a vue arriver et m’a regardée comme si je venais le délivrer. Il m’a dit : “Je sais que tu m’emmènes sur mon lit de mort”. C’était déchirant », raconte Émilie. En avril et mai, elles iront jusqu’à 3 fois par jour en CHSLD pour extirper des patients de conditions inhumaines. Un jour, un appel d’urgence provient du CHSLD Herron à Dorval où ça ne tournait déjà pas rond avant la COVID, affirment-elles. « Quand on est arrivées, l’odeur était insoutenable, pire qu’à l’habitude. Des gens étaient laissés à eux-mêmes dans leurs chambres. Quand le personnel a été contaminé, des résidents ont été carrément abandonnés », raconte Laurie. Des appels de CHSLD, il y en aura 2 à 3 par jour tout le printemps. « Parfois, la morgue arrivait en même temps que nous et on se demandait s’ils venaient pour le même patient. Des CHSLD avec autant de lits vides, on n’avait jamais vécu ça. Ça voulait dire que tous ces gens-là étaient disparus. »

En neuf mois de crise sanitaire, la COVID a fauché la vie de près de 6000 aînés et fait tomber les masques sur les conditions de vie atterrantes dans lesquelles vit toute une partie du Québec vieillissant. Et de celles de ceux qui les soignent.

Emportée à 31 ans

Saint-Jérôme — Il n’a fallu que cinq jours de travail pour que Stéphanie Tessier, de retour au CHSLD Lucien G. Rolland après 3 mois d’arrêt, soit terrassée par la COVID. Cinq jours de trop, dans une guerre menée sans masque.

« Stéphanie est tombée malade. Après deux jours, elle n’allait vraiment pas bien. Je suis allée la reconduire à l’hôpital de Lachute. C’est la dernière fois que je l’ai vue vivante », raconte, encore sous le choc, son conjoint des 10 dernières années.

La jeune femme est rapidement intubée, puis transportée à l’unité des soins intensifs de l’hôpital de Saint-Jérôme. Pendant deux semaines, Kevin McCarthy n’aura droit à aucune visite. Son test est négatif, mais il doit rester isolé. « Tout ce temps-là, je la textais : « Donne-moi des nouvelles ». Elle n’a jamais répondu ». Elle sera transférée au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), où elle a rendu l’âme le 27 avril.

« J’ai reçu un appel. On m’a permis alors de venir la voir, morte, à travers une vitre. Je ne souhaite ça à personne », relate Kevin, habité par ce souvenir pénible.

Stéphanie a été rapidement incinérée. Son urne repose encore sur un meuble du salon. Pas de rencontre ni de buffet, seule une petite cérémonie a pu avoir lieu cet été dans une église à moitié vide, où parents et amis restaient à distance. « Je n’ai trouvé qu’une façon de donner un sens à tout ça. Stéphanie, je la vois comme un héros parti à la guerre sans arme. Si elle avait eu droit du masque, elle serait probablement encore vivante », dit-il, dans un filet de voix.

En septembre, on a enfin reconnu que Stéphanie était morte d’une maladie contractée au travail. « Je suis révolté. Mais ça ne la ramènera pas. » Pendant des mois, les deux chiens de Stéphanie ont attendu sagement son retour, chaque soir, sur le pas de la porte. Puis un jour, ils ont arrêté. « J’ai compris que pour moi aussi, il était temps que la vie continue. »

À visage découvert

« Enlevez vos masques, vous allez faire peur aux résidents ! » Cette phrase hante encore Josée, collègue de Marina Thénor Louis, emportée par la COVID en quelques jours.

Marina travaillait depuis 12 ans à l’unité des sourds et muets du CHSLD Cartierville quand elle a été retirée du travail, le 25 avril. Atteinte de diabète, comme Josée, elle se sent affaiblie et fiévreuse. Il faut dire que les dernières semaines ont été éprouvantes. Dans son unité, le virus a terrassé plusieurs résidents. Le lundi 27, son premier test de dépistage s’avère négatif. Pourtant, son état se détériore beaucoup. On la presse de passer un second test à l’hôpital, le mercredi 29 avril. Elle ne s’est jamais rendue, morte au bout de son souffle aux côtes de son conjoint qui la conduisait vers l’urgence.

« Le jeudi matin, un ami m’a texté : “Marina est morte”. Je me suis dit, ça ne se peut pas. On ne meurt pas comme ça à 45 ans, à cause du travail, ce n’est pas normal », répète Josée, qui ne décolère pas. Au CHSLD, c’est la consternation. « Les employés se cachaient pour pleurer, car la direction ne voulait pas qu’on inquiète les familles. Mais les résidents, eux, avaient déjà tout compris. »

Le lendemain, les masques, confisqués plus tôt, sont soudainement réapparus. « Tous ont eu droit aux masques et aux visières. Il fallait que Marina meure pour ça ? C’est ce qui me fait le plus mal », déplore Josée. Le CIUSSS ne confirme toujours pas que la préposée est morte de la COVID et le rapport de la CNESST se fait toujours attendre.

La maladie qui n’en finit plus

C’est le mois de juillet, mais pour Xavier, c’est encore l’hiver. En mars, ce préposé à l’entretien de 50 ans a contracté la COVID. Après 14 jours de repos, il est rentré au boulot, mais ses batteries étaient à plat. « Quand je rentrais du travail, je m’effondrais sur mon lit et dormais 1 h 30 avant le souper. J’ai toujours été un gars actif, plein d’énergie. J’arrive plus à me concentrer ». Ce sportif, sauveteur bénévole pour l’armée canadienne, ne se reconnaît plus. « C’est fini, plus de vélo, de badminton. Je n’ai plus cette énergie. » Il va mieux, mais n’a pas retrouvé son aplomb d’avant la COVID. Huit mois plus tard, il titube encore vers son lit vers 20 h 30. Ça dure depuis des mois. Depuis une éternité.

Et maintenant?

Fin août 2020, le Québec tout entier est encore comme Xavier. Remis, mais abattu. Une 2e vague se dessine alors, et le 1er octobre, la moitié du Québec est déjà passé en zone rouge. À la mi-novembre, le ressac espéré de la vague ne se fait toujours pas sentir, avec plus de 7000 nouveaux cas par semaine, en dépit de restrictions sanitaires en place depuis six semaines.

Un an après son apparition en Chine, la COVID continue de tenir la planète en haleine et le Québec tente toujours de composer avec le « nouveau normal » de la distanciation physique, des proches qu’on ne voit plus, de l’école et du bureau à distance, de la vie culturelle vécue par écran interposé.

Comment envisager les prochains mois, ne pas se heurter aux mêmes écueils ? Agir tôt, au risque de se tromper, insistent plusieurs experts. « Tout le monde avait accès aux projections fin février. Mais comme il n’y avait pas de cas au Québec, c’était difficile de convaincre les élus de fermeture mêmes partielles », pense Benoît Mâsse, épidémiologiste à l’École de santé publique de Montréal.

 

L’expérience du SRAS, profitable en Asie, a mis les gouvernements occidentaux sur une mauvaise piste. « On a cru que ça se passerait dans les hôpitaux comme en 2003. Toutes les ressources et les équipements sont allés là, dit-il. Or, le virus s’est avéré asymptomatique et s’est transmis là où ne l’attendait pas, dans les CHSLD. On s’est trompés de cible. »

Marqués par le SRAS, des pays comme la Corée et le Vietnam ont misé sur des systèmes de recherche de contacts infaillibles et pu éviter des confinements généralisés. Après huit mois, le Québec n’a toujours pas la note de passage sur ce point, juge l’épidémiologiste. « Or, seul un traçage efficace pourra permettre la reprise partielle d’activités culturelles, sociales et sportives, dans un cadre contrôlé. »

Le Québec est aussi rattrapé par la faiblesse de son premier rempart : son système de santé. « Ce qui nous fait le plus mal, c’est qu’avec 500 hospitalisations, le vase déborde. On n’a pas de latitude », déplore Benoît Mâsse. Avec deux fois plus d’infections par 100 000 habitants, la France jouit d’une marge de manœuvre qui fait défaut ici. Pour juguler le virus, le Québec n’a d’autres options que de maintenir l’étau des pans entiers de l’économie, ajoute cet expert. Or, dans ce scénario à sens unique, ce sont les plus démunis qui écopent de plein fouet, autant de la maladie, que des conséquences sociales délétères causées par le confinement.

Pour l’inventeur du vaccin contre l’Ebola, Gary Kobinger, « la plus grande erreur » commise aura été de penser qu’on est à l’abri, et de diffuser des messages de santé publique « qui ne sont pas assis sur la science. Et surtout, d’avoir peur de les changer. » « C’est typique de la gestion des épidémies et de ce qu’on a vécu avec l’Ebola en Afrique. » Québec paie encore cher de n’avoir pas joué franc jeu sur le port du masque, ajoute-t-il. « On s’est davantage soucié de gérer le message dans les médias. Notre réponse n’a pas été à la hauteur. »

Comme le présent virus ne sera pas le dernier à faire trembler la planète, il faut se préparer à l’émergence d’autres pathogènes, beaucoup plus inquiétants, estime le chercheur. « On est chanceux, le SRAS-CoV-2 ne tue pas d’enfants, de femmes enceintes. Huit pathogènes ont déjà été ciblés par l’OMS depuis 2015 comme des menaces, dit-il. On pourrait développer des vaccins dès maintenant. Si on l’avait fait après le SRAS en 2003, avec 500 millions de dollars, ça nous aurait aidés contre le coronavirus. On ne l’a pas fait. Cette pandémie a déjà coûté plus de 1,2 million de vies humaines et des milliards et des milliards de dollars. On ne doit pas répéter la même erreur. »