Plaidoyer pour une meilleure collaboration des services en santé mentale et en toxicomanie

Jean-François Mary, directeur général de Cactus Montréal, constate les nombreuses barrières et la stigmatisation vécue par les usagers de drogue lorsqu’ils tentent d’obtenir des soins en santé mentale.
Photo: iStock Jean-François Mary, directeur général de Cactus Montréal, constate les nombreuses barrières et la stigmatisation vécue par les usagers de drogue lorsqu’ils tentent d’obtenir des soins en santé mentale.

Portes tournantes, fermées ou inexistantes. Rupture de service, trou noir, néant. Stigmatisation. Bureaucratie. Autant de mots pour décrire les barrières que rencontrent les personnes vivant à la fois avec des problèmes de toxicomanie et de santé mentale lorsqu’elles tentent de chercher de l’aide.

« On a fait l’erreur pendant des décennies de considérer que la toxicomanie et la santé mentale sont deux problèmes complètement séparés, et le réseau s’est organisé en conséquence, avec des services en santé mentale d’un côté et des services en toxicomanie de l’autre, alors que les données montrent bien que la majorité des gens qui se retrouvent dans des services de dépendance ont aussi un problème de santé mentale, et vice-versa », explique le docteur Didier Jutras Aswad, chef du Département de psychiatrie au CHUM et président du Centre d’expertise et de collaboration en troubles concomitants (CECTC), qui tente justement de rebâtir des ponts entre les services.

« Le grand classique, c’est que les gens qui souffrent de toxicomanie et de santé mentale se font fermer la porte aux deux endroits : quand on se présente dans les services de dépendance, on se fait dire que le problème de santé mentale est trop important pour avoir des services en toxicomanie et ceux qui se présentent pour obtenir des soins en santé mentale se font dire qu’ils doivent d’abord régler leur problème de consommation. On se retrouve au final avec des gens qui n’ont pas accès à des services ni d’un côté ni de l’autre. »

Guillaume Tremblay en sait quelque chose. L’homme de 44 ans a vécu avec des troubles concomitants de santé mentale et de consommation pendant 25 ans. Depuis quatre ans, il est « en rétablissement » et travaille aujourd’hui comme chargé de projet pour l’organisme Méta d’âme, un programme de pairs aidants pour les usagers d’opioïdes.

« Je l’ai vécu, moi, le syndrome de la table tournante, le ping-pong d’un service à l’autre, explique M. Tremblay en entrevue au Devoir. Et pourtant, j’avais des gens pour m’aider, mais ils se retrouvaient aussi perdus que moi, sans savoir à quelle porte cogner. On se retrouve dépassés par les événements, complètement isolés, et on ne sait plus où donner de la tête. Quand on demande de l’aide, que le momentum est là, toutes les portes devraient être la bonne, mais ce n’est pas le cas. On se heurte plutôt à des portes fermées, voire inexistantes. »

« Désert de services »

Guillaume a commencé à consommer à l’âge de 12 ans. Avant de se tourner vers ce qui est devenu un « baume pour [sa] souffrance », il a tenté d’obtenir de l’aide. « Je voyais bien que je n’allais pas bien. J’en ai parlé à des profs, mais personne ne prenait ça au sérieux, explique-t-il. On me disait : “Tu as des 100 % en maths, tu ne peux pas être en dépression ou avoir un TDAH.” Il n’y avait juste pas de services. Ou s’il y en avait, je ne les ai jamais trouvés, même si je les cherchais. C’était la première d’une longue liste de portes closes auxquelles je me suis cogné. »

Au fil des années, Guillaume Tremblay a fait quatre thérapies pour dépendance et autant de rechutes. Il a vécu de nombreuses psychoses, des surdoses, des hospitalisations et des séjours en psychiatrie. Il a aussi connu l’itinérance et la prison. Après les thérapies, il s’est souvent senti abandonné. « Pendant trois mois ça va bien et ensuite on te laisse partir comme ça. Il y a un continuum de services à instaurer parce que tu tombes dans un désert de services. »

Interné en psychiatrie, il affirme avoir demandé de l’aide pour traiter sa dépendance, mais on lui aurait répondu qu’il fallait qu’il fasse ses propres démarches. Alors qu’il était justement en psychose. « Je me suis fait dire je ne sais combien de fois que je ne pouvais pas avoir un diagnostic en santé mentale parce que j’avais un problème de dépendance à régler. Et quand j’arrivais en dépendance, on me parlait de santé mentale. J’étais tout le temps barouetté d’un bord pis de l’autre. »

Perte de confiance dans le système

Guillaume Tremblay parle également des formulaires interminables qu’il faut remplir pour avoir de l’aide. De la bureaucratie et des petites cases dans lesquelles le système tente de vous faire rentrer. Des documents que l’on vous demande, mais qu’on a perdus au fil de la déchéance. De la stigmatisation, qui se vit à tous les niveaux de la société, même chez certains intervenants et médecins. « Heureusement, il y a des gens qui m’ont tendu la main et qui m’ont aidé en faisant fi des fameuses lignes directrices », explique-t-il.

Toutes ces portes fermées mènent inévitablement à une perte de confiance dans le système, expliquait Guillaume Tremblay lors d’un webinaire auquel il participait mercredi, organisé par le Dr Didier Jutras Aswad et le Centre d’expertise et de collaboration en troubles concomitants, qui regroupait quelque 300 cliniciens et organisations du réseau de la santé souhaitant trouver des solutions.

« À un moment donné, j’étais face au néant, je ne voyais plus le bout, je ne voyais plus vers qui me tourner, parce qu’à force de se faire fermer des portes, de se faire stigmatiser, on perd complètement confiance dans le système, tant dans le public que dans le communautaire. »

« Le médecin n’est pas un curé »

Il n’est pas le seul à faire ce constat. Jean-François Mary, directeur général de Cactus Montréal, constate également les nombreuses barrières et la stigmatisation vécue par les usagers de drogue lorsqu’ils tentent d’obtenir des soins en santé mentale.

« La consommation de drogue, chez les gens qui consomment de façon quotidienne, ça fait partie de leur quotidien au même titre que le sommeil et l’alimentation. Et devoir occulter cette réalité-là, ça crée un fossé dans la relation thérapeutique, expliquait-il lors du webinaire.

« Ce malaise-là [avec la consommation du patient], c’est en quelque sorte une projection des valeurs morales des professionnels de la santé sur les comportements du patient qu’ils ont en face d’eux. Et cette projection-là nuit aussi à la relation. Surtout que les personnes ne viennent pas voir le médecin pour trouver un repère moral : le médecin n’est pas un curé ! Les gens viennent voir les équipes traitantes pour obtenir du soutien et un traitement. Et c’est là un enjeu majeur auquel nous sommes confrontés régulièrement. »