Douze mois d’une pandémie qui n’en finit plus (2)

Le Devoir remonte le fil des moments clés de la pandémie, racontée par des Québécois qui se sont retrouvés au coeur de la tempête.
Illustration: Romain Lasser Le Devoir remonte le fil des moments clés de la pandémie, racontée par des Québécois qui se sont retrouvés au coeur de la tempête.

17 novembre 2019. Au Québec, le mercure a déjà plongé sous zéro. Des incendies de forêt consument la Californie et Venise est inondée. Dans l’angle mort de cette crise climatique, un autre chapitre du dérèglement planétaire se trame pourtant aux antipodes. En Chine, un vieil homme développe une vilaine pneumonie, due à un virus encore inconnu. En un an, ce virus tuera 1,2 million de personnes, mettra à genoux l’économie planétaire, bousculera la vie en société, notre conception du travail, de l’école, du commerce et la culture. Un an après l’émergence du coronavirus, Le Devoir remonte le fil des moments clés de la pandémie, racontée par des Québécois qui se sont retrouvés au coeur de la tempête. Deuxième texte de trois.

Les hôpitaux québécois sont sur le pied de guerre. Tous les yeux sont tournés vers la Chine, mais le virus fait irruption là où on ne l’attend pas.

17 février 2020

Montréal | Hôpital général juif — 50 professionnels de la santé de la métropole sont plongés dans une simulation pour préparer l’hôpital, premier centre désigné de traitement de la COVID, à être sur le pied de guerre. Le virus va frapper, mais on ne sait pas quand. L’exercice de trois heures précise dans le fin détail les rôles et les procédures à suivre par chacun. Au 10e étage du pavillon K-10, 24 chambres à pression négative sont fin prêtes à recevoir des patients infectés. « Tout était planifié au millimètre », raconte la Dre Louise Miner, directrice des services professionnels de l’HGJ.

25 février 2020

Montréal | Aéroport Pierre-Elliot-Trudeau — Un avion en provenance de Doha au Qatar se pose à Dorval. Pendant que les autorités surveillent la Chine, c’est d’Iran que surgit le premier cas d’infection au Québec. Une dame de 41 ans, rapidement isolée.

29 février 2020

Premier jour de relâche scolaire. Les aéroports sont bondés. Des milliers de Québécois s’envolent pour le Sud, l’Europe ou les États-Unis, où le virus a déjà pris une longueur d’avance. Ils ne savent pas que l’épicentre de l’épidémie n’est déjà plus en Chine, mais a migré vers l’Europe. À ce moment, le virus a fait échec et mat sur le Vieux Continent. Des milliers de personnes sont déjà infectées à Paris, en Italie, à Londres, à Bruxelles, à Berlin, ainsi qu’en Iran.

Arrivé d’Inde fin février, un homme de Mont-Laurier reçoit un diagnostic positif et est transféré à l’Hôpital général de Montréal. Il sera le 2e cas québécois. À nouveau, la COVID déjoue les projections. « On a été pris par surprise. Ce n’était pas prévu que le premier patient soit transporté d’une autre région par des ambulanciers n’ayant reçu aucune de nos formations. Même avec le meilleur des plans, il y a toujours des imprévus », concède la Dre Miner.

La même semaine, un 3e patient infecté, de retour de France, puis un 4e, passager d’une croisière, sont signalés en Montérégie. Un 5e patient, de retour d’Irlande, est admis à l’Hôpital général juif, puis un 6e, de retour des Caraïbes, et un 7e, tout juste arrivé de République dominicaine. En 10 jours, le Québec cumule 13 cas de COVID, tous issus d’autres pays que la Chine.

Le Québec ne teste toujours que les voyageurs, affichant des symptômes « d’allure grippale ». Or, des dizaines de Québécois ont déjà contracté le virus sans même avoir quitté le pays. Dès le 29 février, une quinzaine de personnes ont été infectées au hasard d’une simple joute de hockey en Estrie, et contamineront par ricochet des proches, des amis, des collègues et une résidence pour aînés.

9 mars 2020

Montréal — Lundi, retour de la relâche. Laurie et Émilie, ambulancières à Urgences-santé sont dépêchées au centre-ville pour transporter un patient en difficulté respiratoire, tout juste rentré de République dominicaine. Un pays absent de la liste des pays « à risque » pour la COVID. « L’homme de 50 ans, sans problème médical connu, affichait une saturation en oxygène de 85 % ! La normale est de 95 % ou plus. On s’est regardées, inquiètes. On s’est précipitées hors du camion pour mettre nos masques N95 », raconte Laurie. De leur propre chef, elles enclenchent le tout nouveau protocole « COVID » et enfilent leur combinaison de protection maximale. À leur arrivée à l’hôpital Notre-Dame, le personnel toise leurs tenues de scaphandrier d’un air moqueur. Le lendemain, le patient est déclaré positif. Exposés au virus, 10 membres du personnel, dont des infirmières et un médecin, sont désormais en isolement. Elles seront les premières ambulancières d’Urgences-santé à composer avec un patient atteint de COVID.

10 mars 2020

Granby — De retour d’un voyage de ski en Europe, un médecin de l’urgence de Granby vient de recevoir un diagnostic positif. Le réveil est brutal pour la Dre Marie Maud Couture, qui coordonne les huit urgences de l’Estrie. Depuis 2 à 3 jours, ce médecin a côtoyé des dizaines d’autres professionnels de la région lors d’une formation et croisé des dizaines de patients. « J’ai tout de suite fait retirer et tester tout le personnel qui avait été en contact avec lui. On risquait la rupture de services dans la région. Des médecins de Cowansville et de Sherbrooke ont dû venir pour assurer les services d’urgence à Granby. »

Il faut agir vite. La Dre Couture demande à recevoir copie du résultat de chaque test de dépistage de la COVID réalisé dans la région. Le virus dévoilera rapidement sa force exponentielle. Deux éclosions, une liée à des skieurs de retour d’Autriche et l’autre, à une joute de hockey, peuvent être suivies à la trace. Le virus s’immiscera au Manoir de Sherbrooke, contaminant 17 personnes âgées. « Jour après jour, on voyait les proches arriver aux urgences. On appelait d’emblée les contacts pour les isoler et mettre plus vite la Santé publique sur des pistes ». Une façon de faire qui permettra d’éviter le pire, mais qui n’empêchera pas 60 des 120 employés de la Direction de santé publique de l’Estrie d’être infectés après le passage de cinq infirmières de Granby venues prêter main-forte aux équipes d’enquête. En 30 jours, ces éclosions ont généré plus de 300 cas.

11 mars 2020

L’OMS déclare un état de pandémie mondiale.

Montréal — Tout roule encore presque à la normale au Québec. François Legault n’a même pas encore décrété l’urgence sanitaire. Mais des malades commencent à affluer dans les urgences de la métropole. « Les gens arrivaient, sans facteur de risque, sans avoir voyagé. La transmission communautaire était bel et bien en marche. Mais, il n’y avait pas de masques pour ces cas-là. Les protocoles du gouvernement étaient en retard de cinq jours sur la réalité », affirme le Dr Gilbert Boucher, urgentologue. Du personnel et des médecins sont infectés dès le début du mois de mars. « Le 13 mars, on s’est retrouvés à intuber des patients COVID, alors que l’on manquait d’équipements de protection. Là, les gens ont commencé à avoir peur d’aller travailler. Parfois, l’équipement était là, mais on n’avait pas le droit d’y toucher ! » ajoute-t-il. Le lendemain, Québec fera volte-face et consentira à doter le personnel des urgences d’équipements de protection individuelle (EPI). La bataille pour les masques venait de commencer.

13 mars 2020

Québec — Le gouvernement de François Legault décrète pour la première fois l’état d’urgence sanitaire.

Montréal | Aéroport Pierre-Elliot-Trudeau — Le Québec compte officiellement 37 cas de COVID, mais des centaines, peut-être des milliers de Québécois asymptomatiques ont ramené un intrus dans leurs bagages. Entre le 27 février (1er cas de COVID) et la fermeture des frontières décrétée le 17 mars par le gouvernement fédéral, 208 000 voyageurs en provenance de destinations internationales ont atterri à Montréal, et 127 000 en provenance des États-Unis. Quelque 136 000 passagers de vols domestiques ont aussi transité ou posé leurs valises dans la métropole.

14 mars 2020

Entre Paris et Montréal — Tout juste arrivée d’un vol Paris-Montréal, Catherine*, agente de bord, doit repartir le lendemain avec des collègues vers Québec, puis mettre le cap sur la République dominicaine. Même si plus de 110 000 cas d’infections sont maintenant rapportés dans le monde, dans les airs, c’est encore business as usual : pas de masques, pas de gants. « Plusieurs agents avaient peur et tentaient de ne pas toucher aux cartes d’embarquement », confie Catherine. À Québec, l’appareil s’apprête à décoller avec 275 passagers à son bord. Mais, un appel de la tour de contrôle intime à l’équipage de quitter l’avion. Une des collègues du vol Paris-Montréal vient de tomber malade. « Le vol est parti sans nous, et plus de 100 agents ont dû être dépistés », dit-elle. Une collègue transmettra le virus à son mari, qui passera deux semaines aux soins intensifs, entre la vie et la mort.

18 mars 2020

Terrebonne — La COVID fait une première victime au Québec. Le jour même du décès de Mariette Tremblay dans une résidence pour aînés de Terrebonne, une « grand-mamie » adorée de ses 22 enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, Horacio Arruda presse la population de ne pas porter de masque, afin de les réserver pour les hôpitaux. Triste coïncidence. « Si vous voulez vous protéger, ce n’est pas le masque qui est important. Lavez-vous plutôt les mains ! » Pourtant, il y a déjà un mois que des études font état du potentiel infectieux des personnes asymptomatiques et de l’enjeu immense que cela pose pour freiner la pandémie.

31 mars 2020

Québec — Le Québec n’a plus que quelques jours d’équipement de protection, concède François Legault, mitraillé de questions sur la colline parlementaire. « Je vais être clair, […], on en a pour 3 à 7 jours. » Ce jour-là, le Québec affiche 5000 cas d’infection, et la majorité des employés de CHSLD et des soins à domicile continuent de prodiguer des soins sans protection.

Avril 2020

Montréal — Une mère de 42 ans, victime d’un malaise cardiaque, est transportée en ambulance. En temps normal, elle serait réanimée, et pourrait espérer retrouver ses enfants le soir. Mais elle ne le sera pas. Depuis le 22 avril, de nouveaux protocoles imposés par la COVID exigent qu’on ne s’acharne plus sur certains cas de réanimation, susceptibles de produire des aérosols dans les urgences. « Elle est morte ! Le minimum n’a pas été fait », s’insurge Laurie, une ambulancière d’Urgences-santé, secouée par l’expérience vécue par des collègues. Une chape de plomb s’est alors abattue sur le moral des premiers répondants.

« On ne pouvait plus faire de massages cardiaques, d’oxygénation et ni de défibrillation sur les interventions, c’était considéré trop à risque de créer des aérosols. Des gens jeunes, dans la quarantaine, ne se sont pas rendus jusqu’à l’hôpital. Nous, c’est notre métier de sauver les gens ! Et là, on avait les mains liées », raconte Émilie, encore habitée par ce sentiment d’injustice.

La nouvelle réalité, celle de leur impuissance face aux personnes à qui elles ne peuvent offrir des soins vitaux, les frappe de plein fouet. Même administrer une simple dose de pompe aux personnes asthmatiques, à bout de souffle, est interdit en raison des foutus aérosols. « Tout ce qu’on peut faire, c’est de les mener à l’urgence. »

Elles essuient aussi la colère et les cris de panique des proches qui s’insurgent de les voir prendre de précieuses minutes pour revêtir leurs habits de protection avant de porter secours. « La pression était immense, dit Émilie. On a vite compris. Après, on stoppait le camion un coin de rue avant, juste pour être habillées avant d’arriver. »

La directive de réanimation ne s'applique plus depuis septembre dernier.

Avril 2020

Shanghai — En Chine, le réseau d’affaires canadien déploie des efforts inouïs pour acheminer du matériel médical vers le Canada. « On a réussi à se concerter pour payer 100 % des commandes à l’avance », raconte Mathieu Cormier, qui a assisté au chassé-croisé de dizaines d’avions-cargos nolisés vers le Canada. « C’était colossal en termes de coordination entre le gouvernement chinois, les entreprises chinoises et canadiennes. De février à mai, on a dormi 4 heures par jour ». Pour augmenter la cadence, des compagnies privées affréteront elles-mêmes des super cargos Antonov vers Montréal et Toronto. Ils arriveront en mai. Il était temps. Mais pour certaines personnes, ce sera déjà trop tard.

Troisième partie : La vague meurtrière



À voir en vidéo