Traque aux délinquants, la méthode gaspésienne

La Direction régionale de santé publique de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine a suivi de près le restaurant Mille Délices, à Percé.
Photo: Jean Gagnon La Direction régionale de santé publique de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine a suivi de près le restaurant Mille Délices, à Percé.

Le Devoir a obtenu les échanges de courriels entre le Dr Horacio Arruda et le directeur régional de santé publique de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine. Regard gaspésien sur la pandémie de COVID-19.

Des touristes espions, chargés d’épier le personnel d’un restaurant. Une agente de la Santé publique déguisée pour surveiller de loin les serveurs sur la terrasse. Un policier en civil qui visite les lieux. La Direction régionale de santé publique de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine a suivi de près le restaurant Mille Délices, à Percé, avant d’ordonner sa fermeture pendant une semaine en août pour non-respect des mesures sanitaires.

Le récit de cette saga se trouve dans une série de rapports et de photos obtenus par Le Devoir en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics. Tout au long de l’affaire, le directeur régional de santé publique, le Dr Yve Bonnier-Viger, a échangé avec le directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, et le conseiller médical stratégique, le Dr Richard Massé. Le Devoir a pu consulter quelque 250 pages de courriels qui traitaient de Mille Délices, mais aussi de beaucoup d’autres sujets.

« On en parle vendredi avec plus d’information mais la situation du Mille Délices continue à être préoccupante », écrit dans un courriel le Dr Yv Bonnier-Viger au Dr Richard Massé, le mercredi 5 août en fin de journée.

Le lendemain, la Direction régionale de santé publique dépêche trois touristes en vacances — qu’une agente de promotion de la santé, Cathy Poirier, connaît bien — au Mille Délices afin d’observer, à l’heure du midi, le personnel et les lieux (nombre de personnes et d’employés à l’intérieur, port du masque chirurgical, visière, lavage des mains, etc.).

« Je leur demande aussi de prendre des photos ou vidéos si elles en ont la possibilité », écrit Cathy Poirier dans un document intitulé  Rapport complet sur le restaurant Mille Délices de Percé.

Cathy Poirier assure quant à elle une surveillance du restaurant depuis l’extérieur. Dans son rapport, elle indique être « habillée en touriste ». « Comme les gens du Mille Délices m’ont déjà vue lors de la remise de l’ordonnance quelques jours plus tôt, je ne voulais pas me faire reconnaître », écrit-elle.

Le Mille Délices est alors sur le radar des autorités depuis quelques semaines déjà. La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) a déjà remis deux constats d’infraction à la direction du restaurant, qui n’exigeait pas que les employés portent le masque. La Santé publique et la Sûreté du Québec (SQ) y ont fait aussi des interventions.

Selon les documents consultés, la situation ne s’améliore pas. « L’entreprise a maintenu une attitude de défiance en laissant parfois croire qu’elle se conformait tout en revenant à des pratiques dangereuses dès que les inspecteurs avaient le dos tourné », indique-t-on dans un compte rendu d’une rencontre qui a eu lieu le 7 août et à laquelle ont assisté 13 personnes, notamment de la Santé publique, de la CNESST et de la SQ.

La fermeture du Mille Délices est ordonnée le lendemain. Le restaurant rouvrira finalement une semaine plus tard, après que la propriétaire se fut engagée à respecter les mesures sanitaires. « Nous avons constaté la sincérité de son désir de respecter les consignes à l’avenir. J’ai donc levé l’ordonnance de fermeture », indique le directeur régional de santé publique, le Dr Yv Bonnier-Viger, dans un courriel envoyé à une quinzaine de personnes, dont le Dr Horacio Arruda.

L’enjeu du traversier

La situation du Mille Délices est l’un des nombreux sujets abordés par le Dr Yv Bonnier-Viger lors de ses échanges par courriels avec le Dr Horacio Arruda et ses homologues des autres régions sanitaires.

Le Devoir a en effet pu éplucher une centaine de courriels envoyés par le directeur régional de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine au directeur national de santé publique du Québec depuis le début de la pandémie de COVID-19, en mars.

Dans un courriel daté du 8 octobre, le Dr Yv Bonnier-Viger écrit au Dr Horacio Arruda et au Dr Richard Massé qu’« il serait important que la santé publique du Québec interpelle les provinces maritimes concernées à propos des conditions qu’elles imposent aux personnes qui doivent emprunter la route pour se rendre aux Îles ». Avec les « journées qui raccourcissent » et l’hiver à venir, il s’agit, estime-t-il, « d’un enjeu de sécurité et de santé publique ».

« De plus, l’interdiction de dormir pendant le trajet s’avère dangereuse lorsque les conditions climatiques empêchent le départ régulier du traversier, poursuit le Dr Yv Bonnier-Viger. Alternativement, ne devrait-on pas mettre en place un traversier entre Gaspé et les Îles ? » Les réponses du Dr Horacio Arruda et du Dr Richard Massé ne figurent pas dans les échanges acheminés au Devoir.

Le Dr Yv Bonnier-Viger soulève aussi la question des couvre-visages le 17 octobre. « Où en sommes-nous avec l’établissement d’une norme ? » écrit-il dans un courriel destiné à une vingtaine de personnes, dont le Dr Horacio Arruda et les directeurs régionaux de santé publique.

Le financement en santé publique est également au cœur des préoccupations. Dans un courriel envoyé à des collègues le 8 juillet, le directeur de la santé publique en Estrie, le Dr Alain Poirier, demande ceci : « Quand notre nouveau ministre et ex-président du Conseil du trésor [Christian Dubé] confirmera-t-il les investissements attendus en santé publique ? »

Une question « très pertinente », rétorque peu de temps après le Dr Yv Bonnier-Viger. « Non seulement les coupures irrationnelles de 2015 continuent à miner notre capacité d’agir mais nous devons maintenant maintenir une capacité d’intervention mobilisable du jour au lendemain en cas d’éclosion. On peut le faire uniquement si les effectifs de santé publique sont augmentés et bien formés. »

14 commentaires
  • Sylvain Fortin - Abonné 12 novembre 2020 00 h 23

    Déshumanisation de la société

    Envoyer des touristes espions prendre des photos c'est créer des nouveaux problèmes par-dessus la pandémie par la mise en place d'une société de délation et de méfiance. Je réprouve totalement cette façon de faire.

    • Pierre Labelle - Abonné 12 novembre 2020 05 h 14

      Et que suggérer-vous à la place monsieur Fortin?? Car c'est bien beau réprouvé une façon de faire mais cela n'apporte pas de solution de rechange. Des délinquants il y en a encore beaucoup trop, et durant ce temps les nouveaux cas abondent ainsi que les décès. Tant qu'aux gérants d'estrade...

    • Hélène Gervais - Abonnée 12 novembre 2020 05 h 15

      Malheureusement c’est ce qui a été fait au tout début de l’épidémie, la délation a été encouragée dès le départ par le gouvernement comme dans un pays communiste.

    • Hélène Paulette - Abonnée 12 novembre 2020 13 h 09

      Il ne s'agit aucunement de délation madame Gervais mais d'inspection par les autorités sanitaires. Cette façon d'agir contre les récalcitrants n'est pas nouvelle. Je ne me souviens pas de protestations lorsqu'on envoyait des mineurs acheter des cigarettes dans les dépanneurs...

  • Pierre Langlois - Abonné 12 novembre 2020 04 h 58

    Il s'agit d'une enquête

    Il s'agit d'une enquête en vertu d'un décret de la santé publique qui vise à contrer celles et ceux qui gèrent leur commerce sans en tenir compte. C'est pour sauver le personnel et les touristes de la contamination. N'est-ce pas suffisant ? Policier en civil ou touristes complices, quelle différence ?

  • Colette Bérubé - Abonné 12 novembre 2020 06 h 03

    Pandémie et grands moyens

    Mon conjoint connait le Dr. Yv Bonnier-Viger depuis 1968, tandis que je le connais depuis 1972. En passant, il est le plus âgé actuellement dans les directions régionales de la Santé publique au Québec.

    Son parcours médical, tant au Québec, dans le Grand Nord et au niveau international, en fait un épidémiologiste et un spécialiste en médecine préventive et communautaire d'exception depuis 34 ans.
    Il est absolument préjudiciable de prétendre que ses méthodes de gestion de l'actuelle pandémie soient une forme quelconque de délation engendrant la méfiance. De tout temps, il s'est préoccupé des intérêts des populations, d'ailleurs bien avant d'être médecin.

    En tant que Gaspésienne d'origine, je peux témoigner que la horde touristique cet été a fait "la Une" plus d'une fois dans plusieurs médias. Beaucoup découvrait enfin l'existence de cette région quasi occultée qui n'a toujours malheureusement pas d'infrastructures dignes de ce nom depuis des décennies.

    Alors, où est le problème de surveiller la délinquance d'où qu'elle provienne ? Surtout, au niveau national, quand seront entendus les cris d'alerte d'un directeur régional en Santé publique responsable d'un si large territoire ? Aussi, quand reconnaîtra-t-on que la rigueur et le sens de la mesure de ce médecin compétent mérite davantage notre appui que des critiques idéologiques sans fondement s'apparentant aux mouvements anti-Covid au Québec ou ailleurs ? Enfin, au niveau national encore, quand s'occupera-t-on dignement de nos populations (surtout âgées) composant avec un manque d'infrastructures médicales et de personnels.

    Il est grand temps de se réveiller et de laisser au vestiaire idéologies et individualisme. En ce mois du Souvenir, nos sacrifices ne vont pas à la cheville des populations et des personnels militaires depuis au moins le XXe siècle. Arrêtons de crier au loup et soutenons nos directions de Santé publique!

    Colette Bérubé, Ph. D. Socio-Andragogie
    Professeure d'université à la retraite

  • Serge Lamarche - Inscrit 12 novembre 2020 06 h 12

    La police fait moins d'efforts

    Pour combattre les crimes et criminels, la police ne fait pratiquement rien.

    • Carol Bernier - Abonnée 12 novembre 2020 09 h 47

      Vous semblez si bien informé!

  • Michel Rossignol - Abonné 12 novembre 2020 07 h 18

    Venez respirer l’air de la Gaspesie

    Il semble bien étrange et ma foi bien hypocrite de placer les déboires de la pandémie déferlante sur la Gaspésie l'été dernier sur les autorités de santé publique alors qu'après une campagne de publicité invitant les québécois à y prendre leurs vacances, on a assisté à ce qui ressemblait fort à un match d'improvisation où les autorités locales ont fait bien piètre figure. Visiblement, l'opportunité d'affaires a fait sous-estimer par les élus la hauteur des défis à gérer. L'espionnage n'est pas dans la liste prioritaire de la protection du public invité.