L’essuie-tout peut-il protéger efficacement?

La semaine dernière, Québec a annoncé qu’il travaillait à l’élaboration de normes d’efficacité pour la fabrication de masques non médicaux.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne La semaine dernière, Québec a annoncé qu’il travaillait à l’élaboration de normes d’efficacité pour la fabrication de masques non médicaux.

Québec et Ottawa ne s’entendent décidément pas en matière de couvre-visage. Si les deux ordres de gouvernement reconnaissent maintenant que ceux-ci doivent être formés de trois couches pour être efficaces, la composition de ces couches fait l’objet de désaccord. Ottawa juge que des sacs d’épicerie réutilisables et même des essuie-tout peuvent faire office de couche filtrante, alors qu’à Québec, étude à l’appui, on rejette ces options. Elles n’octroient aucune protection supplémentaire considérable.

Le site Internet du gouvernement du Canada où l’on explique comment fabriquer un couvre-visage à trois épaisseurs spécifie qu’une des trois couches doit servir de filtre. Santé Canada précise qu’on peut soit en acheter, soit en confectionner. « Les filtres jetables sont facilement accessibles, est-il écrit. Cependant, vous pouvez également préparer votre propre filtre en utilisant un tissu polypropylène non tissé qui peut être : […] le tissu non tissé utilisé pour fabriquer certains sacs à provisions réutilisables, un essuie-tout plié. »

Or, Québec dit exactement le contraire. L’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST) a effectué une batterie de tests pour évaluer l’efficacité filtrante de divers matériaux. L’IRSST a testé des choses aussi variées que des sacs d’aspirateur, des lingettes sèches Swiffer, des chiffons de peintre, du tissu polaire, des filtres à café, des sacs d’épicerie réutilisables ou encore des essuie-tout. Conclusion : de cette liste (non exhaustive), seuls les sacs d’aspirateur Hoover HEPA répondaient aux normes de filtration des particules. Tous les autres ont échoué au test.

« On a testé plusieurs essuie-tout », relate au Devoir Loïc Wingert, un professionnel scientifique à l’IRSST qui a mené les tests. « C’est médiocre comme performance. Au mieux, c’est moyen. Ils ne sont pas de bons candidats. […] On ne recommande pas ça. Ce n’est pas quelque chose à utiliser dans un masque barrière. » Sa conclusion vaut également pour les sacs d’épicerie en polypropylène non tissé, ceux-là mêmes suggérés par Santé Canada.

M. Wingert donne, à titre de repère seulement, un ordre de grandeur de l’efficacité de ces deux matières pour filtrer les aérosols émis par la bouche humaine. Un masque de coton deux épaisseurs fournit une protection d’environ à peine 10 % (ce qui signifie que les particules de tailles moyennes, les plus difficiles à bloquer, ont 90 % de probabilité de traverser la barrière). L’ajout d’un essuie-tout ou d’un bout de sac d’épicerie fera, au mieux, passer cette efficacité à environ 14 %. Comme tous les essuie-tout et les sacs ne se ressemblent pas, dans certains cas, le gain de performance sera de… 0 %.

M. Wingert rappelle que l’IRSST a diffusé les résultats de ses tests dès le printemps et que ceux-ci sont très largement accessibles sur Internet depuis. Santé Canada n’a pas été en mesure d’expliquer à temps au Devoir sur quelles données scientifiques s’appuie sa nouvelle recommandation. C’est mardi dernier que l’administratrice en chef de la santé publique du Canada, la Dre Theresa Tam, a recommandé d’ajouter une troisième couche aux masques non médicaux.

Cette recommandation n’est pas passée inaperçue dans l’industrie non plus. La compagnie Levitt-Sécurité, qui fournit du matériel de protection au Canada depuis près de 80 ans et en fabrique depuis le début de la pandémie, a écrit vendredi à la Dre Tam pour s’en plaindre.

« La recommandation concernant les filtres en polypropylène a sonné l’alarme », car elle est « trompeuse », est-il écrit dans cette lettre. « Vous devez fournir les bonnes informations afin que les gens ne soient pas induits en erreur en pensant qu’ils sont correctement protégés alors que ce n’est pas le cas », écrivent Bruce et Heidi Levitt, respectivement président et co-p.-d.g. de Levitt-Sécurité. Cette entreprise canadienne a pignon sur rue à Lachine, à Toronto et à Oakville. « Les sacs d’épicerie réutilisables sont fabriqués à partir de polypropylène non tissé, qui n’est tout simplement pas efficace comme filtre pour les aérosols. »

En entrevue, M. Levitt ajoute que « ce qui est suggéré sur le site Web de Santé Canada est une troisième couche qui franchement ne protège pas beaucoup mieux que les deux couches qui existent déjà ». Il indique au Devoir ne pas avoir reçu de réponse à sa lettre de la part de la Dre Tam.

La semaine dernière, Québec a annoncé qu’il travaillait à l’élaboration de normes d’efficacité pour la fabrication de masques non médicaux.

Avec Pauline Gravel

En données

Les plus récentes données font état de 1169 nouveaux cas. On note aussi 15 nouveaux décès, dont 5 survenus dans les 24 heures précédentes. Le nombre d’hospitalisations a augmenté de 13, à 540, dont 76 aux soins intensifs.

La Presse canadienne

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