Les leçons du décès de Suzie Aubé

L’enquête du coroner en cours vise à trouver des moyens d’améliorer la prévention du suicide.
Photo: Getty Images L’enquête du coroner en cours vise à trouver des moyens d’améliorer la prévention du suicide.

Les familles pourraient être davantage prises en compte dans le suivi des personnes suicidaires, ont concédé des psychiatres lors des audiences de l’enquête publique sur les suicides, menée par la coroner Andrée Kronström cette semaine.

« Depuis le cas de Mme [Suzie] Aubé, systématiquement je me questionne sur les familles. Ce cas-là a fait école pour moi », a déclaré le psychiatre David Roy lors de son témoignage vendredi devant la coroner.

Le Dr Roy travaille au J-4000, un centre réputé pour le traitement des troubles de la personnalité à l’Institut universitaire en santé mentale de Québec (IUSMQ).

Le 18 janvier 2019, il a donné son congé à Suzie Aubé au terme d’un traitement de huit jours.

Mme Aubé avait fait une rechute la veille lors d’une sortie et la police l’avait arrêtée en état d’ébriété au volant. Malgré tout, le Dr Roy considérait qu’elle était prête à sortir. C’était un vendredi et elle devait intégrer un programme de traitement dans un centre de jour le lundi suivant.

« Elle n’en était pas à son premier lendemain de veille, elle n’avait pas d’idées suicidaires », a expliqué le Dr Roy en soulignant qu’elle avait un « plan » pour s’en sortir. Malheureusement, la femme de 55 ans s’est enlevé la vie quelques heures plus tard.

Devant la coroner, la soeur de Suzie Aubé, Josée Bilodeau, a plaidé qu’on aurait dû aviser la famille afin d’éviter qu’elle se retrouve seule en détresse.

Le Dr Roy a souligné qu’il avait besoin de l’autorisation du patient avant d’appeler qui que ce soit, mais que les médecins pourraient en effet avoir davantage le réflexe de leur offrir cette possibilité.

La veille, une autre psychiatre, la Dre Édith Labonté, avait suggéré qu’on « assouplisse » les critères permettant aux médecins de contacter les familles et inversement. « Les familles trouvent difficile de [nous] donner de l’information », a-t-elle dit en ajoutant que les professionnels de la santé ne pouvaient pas prendre les messages des familles si le patient le refusait.

Cette question avait aussi été soulevée lors de la première partie de l’enquête publique en décembre. À l’époque, la coroner s’était notamment penchée sur le cas de Mikhaël Ryan qui avait assassiné sa mère et s’était enlevé la vie en mai 2017, juste après avoir quitté la maison de thérapie Le Rucher. La directrice de l’organisme, Valérie Hourdeaux, avait alors dit à la coroner que depuis ce drame, son personnel offrait systématiquement aux résidents d’aviser des proches lorsqu’ils quittaient la maison de thérapie.

Dans le dossier de Mme Aubé, le psychiatre Evans Villeneuve a aussi suggéré que lors des sorties on offre alors aux patients un service transitoire de relance grâce à un accès à une ligne d’aide téléphonique 24 heures sur 24.

L’enquête de la coroner ne vise pas à identifier des coupables, mais à recommander des pistes de solutions pour améliorer la prévention du suicide.

Cette semaine, la coroner Kronström a aussi voulu savoir pourquoi il avait fallu autant de temps avant que Mme Aubé obtienne un diagnostic de trouble de personnalité limite (TPL). Confondu parfois avec la bipolarité, le trouble de personnalité limite est caractérisé par une instabilité au niveau de l’humeur en lien avec des stresseurs parfois mineurs. L’état émotionnel peut alors passer de la bonne humeur à de l’irritabilité ou à de la tristesse.

À l’heure actuelle, Québec et Montréal sont les deux seules villes de la province à offrir des soins spécifiques pour ces personnes. « En dehors des deux grands centres », les services sont « assez pauvres », a répondu le Dr Villeneuve lorsque la coroner l’a questionné à ce sujet.

Des services éparpillés

L’enquête a aussi mis en évidence le manque de circulation de l’information. Mme Aubé a ainsi été vue par un nombre incalculable de praticiens de la santé au fil des années. Or aucun n’avait un portrait complet de son historique, son diagnostic semblait parfois flou, sa propre médecin de famille n’était pas avisée quand elle était hospitalisée en urgence pour des crises, etc.

Aujourd’hui, les médecins ont seulement accès à des renseignements partiels dans le Dossier Santé Québec (DSQ). Lorsque les patients se déplacent d’une région à l’autre, comme le faisait Mme Aubé, c’est encore pire.

Après le décès de Suzie Aubé, la coroner en étudiera deux autres : celui de Jean-François Lussier, trouvé mort en mai 2018 chez lui après avoir été évalué à l’hôpital de la Cité-de-la-Santé de Laval, et celui de Dave Murray, retrouvé mort en novembre 2019. Tous avaient de lourds problèmes de santé mentale.

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