Des résidents de Rouyn-Noranda surexposés à l’arsenic

La Fonderie Horne, située près du quartier Notre-Dame, à Rouyn-Noranda, peut émettre des concentrations d’arsenic dans l’air 67 fois plus élevées que la norme provinciale.
Clarius29 CC La Fonderie Horne, située près du quartier Notre-Dame, à Rouyn-Noranda, peut émettre des concentrations d’arsenic dans l’air 67 fois plus élevées que la norme provinciale.

Les résidents du quartier Notre-Dame (QDN) à Rouyn-Noranda, adultes comme enfants, sont quatre fois plus imprégnés d’arsenic que les membres d’un groupe-témoin situés à Amos. C’est ce que révèle le nouveau rapport d’une étude de biosurveillance menée par la Direction de santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue, publiée mercredi.

Le rapport permet d’établir pour la première fois un parallèle entre ces résultats et la proximité du quartier avec la Fonderie Horne. « Selon les tests statistiques réalisés, il y aurait chez les enfants du QND ayant participé à l’étude une association statistique significative entre les concentrations d’arsenic unguéal mesurées et la distance du lieu de résidence par rapport à la Fonderie. La même tendance est également observée chez les adultes », lit-on dans le rapport.

La fonderie de cuivre peut émettre des concentrations d’arsenic dans l’air 67 fois plus élevées que la norme provinciale, avec une concentration moyenne annuelle maximale pouvant aller jusqu’à 200 nanogrammes par mètre cube (200 ng/m3). La norme prévue par la province est de 3 ng/m3.

Résidents en colère

« C’est difficile, comme parent, de savoir que ton enfant est exposé quotidiennement à un agent toxique. Tu ne sais pas si chaque jour qui passe le rapproche d’une maladie quelconque », confie Valérie Fournier, membre du comité Arrêt des rejets et émissions toxiques de Rouyn-Noranda (ARET-RN).

Elle se souvient du jour où elle a quitté la Gaspésie pour s’établir à Rouyn-Noranda. Le quartier Notre-Dame lui plaisait particulièrement. C’était un quartier au cachet vieillot, « où il faisait bon vivre ». Elle était loin de se douter de l’ampleur de la situation avant la première étude de biosurveillance, conduite en 2018. Cette première étude a été menée auprès de jeunes enfants de 9 mois à moins de 6 ans résidant dans le QDN.

Résultats : les ongles de son fils le plus jeune, alors âgé d’un an et demi, détenaient un taux de concentration d’arsenic 13 fois plus élevé que les enfants d’Amos. Son autre fils présentait quant à lui une concentration 4 fois plus élevée du contaminant.

C’est difficile, comme parent, de savoir que ton enfant est exposé quotidiennement à
un agent toxique. Tu ne sais pas si chaque jour qui passe le rapproche d’une maladie quelconque.

 

Ces résultats ne sont pas anormaux : l’étude a révélé que les concentrations d’arsenic dans les ongles des enfants du QND étaient en moyenne 3,7 fois plus élevées que celles des enfants d’Amos. D’ailleurs, 20 % des échantillons de cette étude étaient « considérés comme des données extrêmes », la valeur la plus élevée observée atteignant une concentration 40 fois supérieure à la moyenne de la population témoin.

De manière générale, plus l’exposition de la personne à l’arsenic est importante, plus cette personne augmentera ses risques de développer un cancer à long terme. Plusieurs études suggèrent également qu’une exposition à des concentrations très élevées d’arsenic en bas âge contribuerait au développement d’un cancer à l’âge adulte.

« J’étais tellement en colère contre le gouvernement, je me suis sentie trahie. Je ne comprenais pas qu’il n’ait pas été plus vigilant, qu’il ne s’est pas assuré qu’il n’y avait pas de danger pour la santé », confie Valérie. Elle aurait pu envoyer ses enfants à l’école du quartier, mais a préféré choisir une autre école en raison de la proximité de l’établissement avec la fonderie.

Les liens entre le taux d’imprégnation à l’arsenic et la proximité des établissements avec la fonderie sont mentionnés dans la nouvelle étude.

« Les résultats indiquent que les enfants allant à l’école, à la garderie ou restant à la maison dans le QND, donc ceux passant la majorité de leur temps dans le quartier, ont des concentrations d’arsenic plus élevées », peut-on lire dans le rapport.

Diminuer les émissions

Puisqu’elle est en activité près d’une centaine d’années, la Fonderie Horne bénéficie d’une sorte de droit acquis, comme d’autres entreprises qui étaient en activité avant 2011, année où Québec a établi la norme d’arsenic dans l’air. À partir de novembre 2021, le plafond imposé à la fonderie sera de 100 ng/m3, la moitié de ce qui est exigé présentement, mais encore 33 fois supérieur à la norme établie par la province.

« Tout le monde est d’accord [pour dire] que c’est encore élevé. L’idée, maintenant [c’est] qu’on veut que ça diminue encore plus », explique la Dre Omobola Sobanjo, médecin spécialiste en santé publique à la Direction de santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue, en entrevue avec Le Devoir.

« La première année de l’étude de 2018, le taux moyen annuel [d’arsenic dans l’air] était de 98 ng/m3, et on a vu que les enfants étaient 3,7 fois plus exposés qu’à Amos. Donc, même avec la norme [de 100 ng/m3] à laquelle ils seront assujettis, on voit que ça ne respecte pas nos populations. On demande donc des actions qui vont diminuer encore plus [les droits d’émissions] », poursuit la Dre Sobanjo.

À la suite d’une demande d’entrevue, la Fonderie Horne a répondu qu’elle « n’est pas disponible pour s’entretenir » avec Le Devoir. Dans un courriel, elle écrit que son engagement est clair : « Réduire nos émissions d’arsenic à la source et l’exposition des citoyens du quartier Notre-Dame. Depuis le début 2020, une diminution de plus de 30 % des émissions d’arsenic est enregistrée à la station légale du ministère de l’Environnement. »

« Grâce aux mesures que nous avons implantées au cours de la dernière année et celles que nous mettrons en place dans les années à venir, les perspectives relatives à la diminution des émissions de la Fonderie nous rendent très optimistes. Cela aura nécessairement des impacts positifs sur la réduction de l’exposition », peut-on lire dans le courriel.

Au final, il revient au ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques de fixer les normes de la fonderie. Ce dernier a refusé d’accorder une entrevue au Devoir à la suite d’une demande d’entretien.

En novembre 2019, un comité interministériel a été mis sur pied afin de formuler des recommandations dans un plan d’action, déposé le 15 décembre 2019. La Fonderie Horne a ensuite informé le comité interministériel de son intention de revoir le plan d’action pour y intégrer davantage de projets dans le secteur de l’allée des convertisseurs et anodes, expliquant qu’il s’agit de travaux prometteurs pour la réduction des émissions.

« Cette mise à jour a été reçue en juillet dernier. Elle fait actuellement l’objet d’une analyse par le comité interministériel qui formulera prochainement ses recommandations au gouvernement », faisait savoir le ministère de l’Environnement dans un courriel envoyé au Devoir.

« L’entreprise est multimilliardaire. On va arrêter de penser qu’elle n’a pas les moyens de changer les façons de faire ou de réduire leur marge de profit le temps de trouver la technologie. On va arrêter de dire qu’il n’existe pas de solutions. Elles existent, ça coûte des sous, mais la santé de nos enfants, ça n’a pas de prix », laisse tomber Valérie Fournier.

Pollution et pandémie

Le comité ARET-RN s’inquiète aussi des impacts de cette pollution dans le cadre de la pandémie actuelle, alors que certaines études tendent à démontrer que la pollution pourrait faciliter la propagation du virus.

Ce ne serait toutefois pas le cas dans la région concernée. « Il y a des données qui démontrent qu’il y a des sortes de pollution qui ont un impact sur la propagation de la COVID. Mais, ce n’est pas notre réalité ici », explique la Dre Omobola Sobanjo.

Le problème serait surtout présent dans les villes où l’on retrouve du smog. « Ici, on a une pollution, mais c’est variable. Ce n’est pas un nuage qui couvre la ville. On ne souhaite pas continuer à avoir autant de pollution atmosphérique, mais pour l’instant, ça ne semble pas avoir d’impact sur les données COVID. »