Bâtir une relation égalitaire avec les Autochtones

Dans un communiqué publié dans la foulée de la mort de Joyce Echaquan, le Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie-James déclarait qu’«aucun organisme de santé n’est à l’abri du racisme systémique».
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Dans un communiqué publié dans la foulée de la mort de Joyce Echaquan, le Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie-James déclarait qu’«aucun organisme de santé n’est à l’abri du racisme systémique».

Et si c’était le sud du Québec qui devait, cette fois, apprendre du Nord ? Si on renversait pour une rare occasion le flux d’expertise pour bénéficier, le long du Saint-Laurent, des acquis développés en sécurisation culturelle dans les soins de santé à la Baie-James.

Une approche qui, loin d’être une panacée, permettrait de diminuer les préjugés et les biais inconscients. Une compétence qui se développe essentiellement par l’écoute, par une oreille tendue vers l’Autre. Vers son histoire, sa culture, vers ce qui fait qu’il est qui il est, pour ultimement déconstruire ces idées préconçues qui jalonnent notre cerveau. De l’écoute, donc, en grande quantité. De l’empathie aussi. Sans oublier une bonne dose d’humilité pour parvenir à se replacer dans la position de celui qui apprend.

« En comprenant réellement ce que les Autochtones ont traversé comme épreuves, leurs défis quotidiens, mais aussi les forces et la résilience intrinsèques à leur culture », les incidents racistes pourraient être évités dans le système de santé, estime Darlene Kitty, médecin de famille d’origine crie à l’hôpital de Chisasibi à la Baie-James et sommité en matière de soins autochtones.

Mes patients, c’était mes voisins, c’était les gens avec qui je faisais du sport, que je croisais à l’épicerie. Je cousais avec eux, on partageait des repas, on allait chasser et pêcher ensemble.

 

Au Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie-James (CCSSSBJ), qui administre depuis 1978 les soins de santé dans le territoire cri de la Baie-James, le concept de sécurisation culturelle est appliqué aux Autochtones, mais il peut tout aussi bien l’être pour n’importe quelle autre culture.

Un savoir-être beaucoup plus qu’un savoir-faire qui ouvre la porte à une relation plus égalitaire entre le professionnel et le patient, soutient la Dre Kitty, également professeure à l’Université d’Ottawa et à l’Université McGill. « La sécurisation culturelle c’est de mettre fin au déséquilibre des forces entre le professionnel et le patient, pointe-t-elle. Le professionnel n’est plus ici, en haut, et le patient, là, en bas. Un réel partenariat pour la santé peut ainsi être bâti. »

Photo: Tatiana Philiptchenko / CCSSSBJ La Dre Darlene Kitty, médecin de famille d’origine crie à l’hôpital de Chisasibi à la Baie-James et sommité en matière de soins autochtones.

Un rééquilibrage du pouvoir qui recentre du même souffle les projecteurs sur le patient en s’éloignant des généralisations culturelles. On repense bien sûr à ces cas documentés de patients autochtones arrivés en détresse à l’urgence que l’on croyait d’emblée intoxiqués. Mais au-delà de ces biais inconscients, c’est aussi de voir le positif dans une culture dépeinte davantage par ses affres plutôt que par ses charmes.

« Oui, on voit des taux de diabète plus élevés, oui on voit une plus grande prévalence de problèmes de santé mentale, mais qu’en est-il des bons côtés ? [Les professionnels de la santé] doivent aussi apprendre la force de cette culture, la beauté de la relation des Autochtones avec le territoire, leurs talents de pêcheurs et de chasseurs », soutient la Dre Kitty.

Nishiiyuu

Un département, appelé Nishiiyuu — qui signifie être humain en langue crie —, a été créé au CCSSSBJ pour s’assurer que tous les programmes et services offerts soient au diapason avec la culture et les valeurs cries. Une sorte de réflexe, de seconde nature forgée au fil du temps et des efforts pour bâtir un environnement culturellement sécuritaire.

Les premières formations sur la sécurisation culturelle — un concept apparu dans la littérature médicale dans les années 1980 — sont nées à la Baie-James il y a environ cinq ans. L’objectif à terme est que 100 % des professionnels de la santé qui pratiquent à la Baie-James — que ce soient des médecins, des infirmières, ou encore des dentistes et des ergothérapeutes, par exemple — suivent l’une ou l’autre de ces formations, explique Virginie Hamel, directrice adjointe aux ressources humaines au CCSSSBJ.

Photo: Tatiana Philiptchenko / CCSSSBJ Atelier sur la sécurité culturelle durant le rassemblement des survivants des pensionnats indiens, Septembre 2016, Chisasibi.

Une approche qui permettrait d’améliorer l’état de santé des patients. « Dans une relation de santé, le patient doit être en confiance avec le professionnel pour se sentir à l’aise de lui expliquer ce qui ne va pas. Si le patient ne se sent pas jugé et a confiance d’être bien pris en main, il y aura assurément des retombées positives », pense-t-elle.

Les initiatives de sécurisation culturelle se déclinent de bien des façons à la Baie-James. L’an dernier, sur l’île de Fort George, au large de Chisasibi, des professionnels de la santé se sont rassemblés dans l’ancienne église pour écouter un survivant des pensionnats autochtones. « [Les professionnels] étaient assis dans l’histoire. Ils écoutaient l’histoire », fait valoir la Dre Kitty.

À l’occasion d’une autre formation, l’histoire des peuples autochtones était présentée du point de vue du colonisé, plutôt que de celui du colonisateur. « Ils nous ont exposé les actions portées par les colons et on nous a demandé comment on se sentait. C’était très puissant. Ça brasse », explique Virginie Hamel qui a suivi cette formation. Une lecture renversée qui ouvre la porte à un éveil face à l’histoire de l’Autre.

Racisme systémique

Des graines sont donc semées à la Baie-James pour tenter de rapiécer ces mailles brisées dans la relation entre les Autochtones et le système de santé, sans pour autant devenir des remparts absolus contre le racisme. Dans un communiqué publié dans la foulée de la mort de Joyce Echaquan, le CCSSSBJ déclarait « qu’aucun organisme de santé n’est à l’abri du racisme systémique ».

Photo: Tatiana Philiptchenko / CCSSSBJ Vue de Chisasibi

Ingrid Kovitch, qui a travaillé pendant 20 ans à Waskaganish en territoire cri à la Baie-James, croit que la création de liens personnels et émotionnels avec les Autochtones permet de diminuer les risques de dérives. « J’habitais là, témoigne-t-elle. Il y avait environ 2000 habitants. Mes patients, c’était mes voisins, c’était les gens avec qui je faisais du sport, que je croisais à l’épicerie. Je cousais avec eux, on partageait des repas, on allait chasser et pêcher ensemble. Mon expérience était donc totalement différente de celle de quelqu’un pour qui les seuls contacts avec les Autochtones, c’est dans une salle d’urgence alors que ceux-ci ne sont probablement pas au meilleur de leur forme. »

Les stéréotypes, les idées préconçues, les généralisations à outrance sont en terrain fertile lorsque les contacts avec la minorité visée sont ténus. « Presque invariablement, la première question qu’on me posait dans le Sud c’était : tu dois voir beaucoup de cas de dépendance à l’alcool et à la drogue. Les gens ne me disaient jamais : tu dois voir des chasseurs incroyables, des gens qui vivent en harmonie avec la terre, des artisans fantastiques, des athlètes hors du commun, des leaders inspirants. Ça ne venait jamais. » Une déconstruction des a priori qui serait ainsi profitable non seulement pour les professionnels de la santé, mais aussi pour toute la population.